Happiness Palace / Chapitre 2 – Issue de secours

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Lorsque la porte de la petite chambre se rouvrit, un jeune homme au pas dynamique franchit le seuil. Les cheveux châtains coupés courts surplombés d’un épi naturel, des traits fins, un nez légèrement retroussé, il arborait une tenue verte, signe qu’il s’agissait d’un d’infirmier. Un sourire en coin, il ne semblait pas le moins du monde apitoyé sur mon sort, pourtant, les bleus et les plaies clairement visibles sur la blancheur naturelle de ma peau ne laissaient aucune place au doute. Il avait sous le bras le dossier emporté par le médecin. Il le lit brièvement.

— Bonjour… Amy. Amy Cooper.

Il savait donc lire. Fantastique. L’infirmier releva ses prunelles sombres vers moi, il rejoignit la chaise juxtaposée à mon lit.

— Salut, je suis Zach Widmore.

L’intonation désinvolte de sa voix m’étonnait. Bien que j’appréciai de ne pas être regardée avec pitié, le contraste entre son attitude décontractée et la gravité de la situation me déstabilisait. Trouvait-il cela amusant ?

— Comme vous pouvez le voir, je ne suis ici qu’un humble infirmier, mais je ne viens pas pour vos soins. Le Docteur Sanchez m’a parlé de votre cas.

— De mon cas, répétai-je, vexée par le peu de considération dont ces mots faisaient preuve.

Mon interlocuteur approuva d’un hochement de tête.

— Oui, Amy, votre cas, votre situation si le terme vous paraît plus… humain. Bref. J’ai peut-être une solution qui vous permettrait de vous mettre à l’abri dès votre sortie de l’hôpital.

— Vous cachez donc une baguette magique, Zach ? Le piquai-je, sans illusion aucune.

Ma remarque engendra un sourire en coin chez mon interlocuteur. Il en fallait plus pour lui ôter sa bonne humeur.

— Non, j’ai mieux que ça. En réalité, je suis propriétaire du HP, glissa-t-il énigmatique.

Il s’interrompit, et je m’impatientai.

— Et c’est à ce moment-là que je suis censée vous demander ce qu’est le « HP » ?

Fier de sa démarche que je trouvai infantilisante, il acquiesça.

— S’il s’agit de l’abréviation pour hôpital psychiatrique, oubliez cette idée, je n’ai rien à faire dans ce genre d’établissement…

— Rien à voir, me coupa ce fameux Zach. HP signifie Happiness Palace.

— Happiness Palace, répétai-je, incrédule. Ça sonne comme un Parc Disney pour des témoins de Jéhovah… Pitié, pas de thérapie par le rire…

Il accueillit ma réponse avec humour. Lorsqu’il reprit son sérieux, il m’apporta plus de précisions concernant sa solution miracle en laquelle je ne croyais pas.

— Pour faire simple, j’ai eu la chance d’hériter d’une immense demeure. Et avant d’être infirmier ici, ma vie n’avait rien de glorieuse… inutile de s’éterniser sur le passé. Toujours est-il que j’ai souhaité aider ceux qui en avait besoin, de la même manière que l’on m’a aidé moi.

— Un infirmier au grand cœur…

— Je ne sais pas si j’ai un grand cœur, mais vous, Amy, je vous trouve bien acerbe. Je ne peux pas vous en blâmer. Nous sommes sept à vivre dans cette immense maison. On s’entraide, et on apprend à refaire surface, ensemble. Chacun à son propre passé, ses propres douleurs à effacer. L’amitié et le soutien que l’on s’apporte nous permet de sortir des décombres.

— Ça semble joli comme rêve…

Zach ne releva pas cette énième remarque.

— L’une d’entre nous vient de nous laisser, ayant réussi à reprendre une vie normale, et loin de Black River. Une chambre vient donc de se libérer. Et vu l’urgence qui est la vôtre, je me permets de vous proposer cette place vacante.

Je restai muette, incertaine.

— Une vie en collectivité… ?

— Oui. Personne ne connaît l’adresse de la maison hormis les services sociaux et administratifs, le Dr. Sanchez et moi. Vous y serez donc en sécurité, et par-dessus tout, vous ne serez plus seule.

Soudain, le doute s’emparait de moi. Pouvais-je encore espérer m’en sortir ? N’était-ce pas là une énième déception à venir ? Je le détaillai, hésitante. Il semblait sincère, et il inspirait confiance — si tant était que je puisse encore avoir confiance en quelqu’un. Il m’était recommandé par le médecin qui m’avait sauvé la vie. Un gage de droiture, donc.

— Pourquoi voudriez-vous m’aider ?

Je ne comprenais pas. Comment une si belle opportunité avait pu se frayer un chemin jusqu’à moi ? La vie avait pris l’habitude de me jouait de sales tours ces dernières années. Je craignais qu’une telle occasion ne cache quelque chose de dangereux pour ma vie, bien qu’attrayante de prime abord.

— Parce que si je ne le fais pas, qui le fera ?

Sa réponse m’interloqua.

— Vous ne pouvez pas guérir toute la misère de la planète.

— Non, mais je peux vous aider, vous. Alors, je vous tends une main. À vous de voir si vous l’acceptez ou non.

Je déglutis. Cette proposition tombait comme par magie. Au moment où ma vie me semblait fichue, elle arborait la lumière d’un miracle. Trop souvent déçue par le destin, je n’osai y croire.

— Il… il me suivra. Un jour où l’autre, il se vengera….

— Pas s’il ne sait pas où vous chercher. D’ici là, vous aurez suffisamment repris confiance en la vie pour porter plainte, Amy.

— C’est étrange, vous semblez parler en connaissance de cause.

— Sans doute parce que l’une des nôtres a connu le même genre de situation. June.

Il gagna encore plus d’attention de ma part avec ces derniers propos.

— Et cette « June », s’en sort elle ?

— De mieux en mieux. Le temps fait bien les chose, et s’il y a bien un élément qui l’aide plus que tout, c’est le soutien que lui confère notre petit groupe d’amis soudés.

Son regard traduisait d’une franchise à toute épreuve. J’en fus déconcertée. Le parcours de cette « June » autorisait des espoirs trop longtemps enfouis.

— Je ne peux pas rentrer chez moi. Mais j’y ai toutes mes affaires…

— On se chargera de ça plus tard. Faites-nous confiance.

Je ne comprenais pas de quelle manière il prévoyait d’agir mais son ton ne laissait aucun doute planer. Ses certitudes me persuadaient doucement.

— Je n’ai pas d’argent, pas de boulot, pas de…

Il leva une main pour m’interrompre.

— Comme je vous disais, on est tous passé par là. Il faut commencer par réapprendre à vivre et reprendre confiance. Ensuite on envisagera une recherche d’emploi, et vous ne serez pas seule.

— Mais qui paie pour tout ça ?

— Je prends en charge une partie.

Face à ma mine incrédule, il crut bon de préciser :

— J’ai eu la chance de bénéficier récemment d’un important héritage. Ceux qui travaillent aident aussi en fonction de leurs possibilités. On vit comme un groupe, l’intérêt commun avant le reste.

J’en restai bouche-bée. Était-ce bien un rêve qu’il me vendait ?

— Le Happiness Palace, c’est un passage temporaire, le temps que les choses reprennent leur cours normal, le temps que chacun parvienne à se sortir de ses problèmes, chassent ses vieux démons. Le jour où l’on se sent prêt, on reprend son envol.

Je restai médusée. Ce serait mentir que de dire que je n’avais pas envie de tenter le coup. S’il n’existait qu’une seule chance de trouver une issue meilleure à celle qui m’attendait entre les mains de Cliff, j’étais prête à la saisir. Son argument de poids ? Ne plus être seule. Me sentir en sécurité. Les bleus et les hématomes s’effaceraient avec le temps, mes côtes se ressouderaient. Mais les traces indélébiles ancrées dans ma tête, dans mon cœur, dans mon âme, elles, nécessiteraient bien plus de soin, et surtout, beaucoup d’aide. J’hésitai, puis murmurai :

— Si j’accepte, c’est quoi la suite ?

Un sourire ravi s’empara du menton carré de mon interlocuteur.

— Déjà, on se tutoie, ce sera plus simple. On est de la même génération, autant éviter de se vieillir mutuellement avec trop de manières, plaisanta-t-il. Ensuite, tu signes une décharge pour autoriser ta sortie. L’unique condition est un rapport détaillé de l’évolution de tes blessures toutes les vingt-quatre heures pendant trois jours, puis de façon plus espacée, que je rendrai au Docteur Sanchez, par simple mesure de sécurité. Ensuite, dès que je termine mon service, vers dix-sept heures si tout va bien, je t’accompagne au HP te présenter au groupe. Tu seras dans ton nouveau chez toi.

Tout cela me paraissait surréaliste. Un ange avait-il finalement décidé de conjurer le sort me concernant ?

— En gros, t’es une sorte de mère Thérésa ?

Zach explosa de rire et nia d’un geste de la main.

— Non, je n’ai rien d’une none, et je n’ai certainement pas la prétention de lui arriver à la cheville. J’essaie juste de faire de mon mieux. Si je peux aider, autant le faire non ?

Autant de générosité impliquait inévitablement beaucoup de méfiance. Dans le monde actuel où l’intérêt individuel primait, il devenait de plus en plus difficile de croire qu’un être humain puisse s’avérer bon envers les autres, désintéressé. Quel autre choix avais-je que de tenter l’aventure ? C’était ça, avec un risque de me faire avoir, ou la mort certaine, sous les coups de mon mari …

— OK, finis-je par chuchoter.

— Parfait ! entonna Zach, visiblement heureux de ma décision. Il te reste quelques heures avant qu’on parte. Repose-toi. Ton corps en a besoin. Je me charge du reste.

Je le regardai s’éloigner de son pas nonchalant. Son allure sautillante me fit sourire, lorsque mes côtes me rappelèrent aussitôt à l’ordre. La vie m’offrait une revanche et je comptais bien la saisir. In-extremis.

separation

Credits : Gif by Giphy.com ; actrice : Emily Kinney

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