Happiness Palace / Chapitre 3 – La Nouvelle

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L

Le Docteur Sanchez me regarda partir sourire aux lèvres. Dans ses yeux, j’avais l’impression d’être un oisillon prenant son envol. Un oisillon blessé. Cette femme aurait sans doute ma gratitude pour le temps qu’il me restait à vivre. Le prénommé Zach me soutenait d’un bras, et, doucement, nous gagnâmes l’ascenseur de l’hôpital, puis le parking. Il m’aida à m’installer à bord d’une jeep noire. Durant tout le trajet, il me laissa profiter du silence, comprenant sans doute que je n’étais pas prête à discuter de la pluie et du beau temps comme si de rien n’était. Sage décision. Je regardais le paysage défiler. La petite ville de Black River, à l’est de la Pennsylvanie, sa verdure, son square bordé de barrières blanches en bois, sa large rivière où les bateaux de plaisance aimaient flâner, ses commerces locaux, ses bâtiments témoins d’une époque coloniale pourtant loin maintenant, ses rues animées, ni trop, ni trop peu. Il faisait bon y vivre autrefois. Quand la vie ne m’en demandait pas tant ; pas tant d’efforts pour survivre. Car tel était le cas désormais. Je m’accrochais au peu qu’il me restait, en essayant tant bien que mal de ne pas sombrer. Parfois, comme ce matin, le poids attaché à ma cheville pesait trop lourd et m’entraînait avec lui dans les abysses. Une main tendue m’avait sorti la tête de l’eau, juste assez longtemps pour que je puisse reprendre un peu d’air avant la prochaine noyade. Mais je savais en mon fort intérieur, que si prochaine fois il y avait, alors ce serait la dernière.

Lorsque mon nouvel allié gara le véhicule le long d’une petite allée pavée de pierres grises, je relevai le regard. Face à nous, une immense demeure de bois blanc trônait en maîtresse des lieux, entourée de peupliers et de saules pleureurs. Ses larges fenêtres donnaient directement sur la rivière, et en me retournant, je découvris même un petit ponton s’avancer au-dessus de l’eau. Je restai bouche bée. Certes, il fallait un immense bâtiment pour loger autant de personnes, mais le constater de visu était autre chose.

— Bienvenue chez toi, me glissa Zach, visiblement amusé par ma réaction.

J’ouvris la portière en grimaçant, mes côtes me rappelaient qu’elles n’allaient pas bien. Non sans mal, je rejoignis le sol et mon chauffeur se précipita pour m’aider.

— Évite de forcer si tu ne veux pas revenir faire un séjour à l’hôpital.

Il me guida jusqu’à la porte d’entrée. Juste au-dessus, une pancarte en bois brut m’accueillait : dans une multitude de couleurs acidulées, les mots « Happiness Palace » étaient sculptés. Une invitation au bonheur, cela ne se refusait pas. Aucune clé ne fut nécessaire, c’était ouvert. Une certaine appréhension m’emplit. J’allais devoir intégrer un groupe déjà constitué, et bien que d’ordinaire sympathique, mon état n’allait pas me faciliter la tâche. J’espérais surtout qu’ils comprendraient mon besoin impératif de m’isoler, et qu’ils ne se montreraient pas trop envahissants pour ce qui était de ma vie privée. Je n’étais plus en mesure d’accorder facilement ma confiance, et encore moins de me lier d’amitié. Il me faudrait beaucoup de temps. Voilà l’unique remède qui m’aiderait. J’inspirai profondément.

Nous entrâmes dans une immense cuisine, où une table infiniment longue occupait l’espace. Au fond, quelques plans de travail en carreaux de céramique colorés, un évier double, un large frigo chromé, un congélateur tout aussi imposant, un piano de cuisson, un micro-ondes et quelques autres petits appareils.

— C’est le grand luxe, murmurai-je face à cette première pièce.

— Disons qu’on a tout ce qu’il faut, oui.

Il contemplait lui aussi ses acquis, un peu fier. Je ne savais rien de lui, hormis le fait qu’il en avait bavé pour en arriver là, selon ses propres dires.

— Ne bouge pas, me glissa-t-il, tandis que je m’asseyais péniblement dans une chaise en bout de table.

Je l’entendis hurler depuis la pièce voisine.

— Allô ! Réunion !

Un frisson me parcourut. Nous y étions. J’allais rencontrer mes futurs colocataires.

Zach revint à la cuisine, un large sourire enfantin hissé haut. Bras croisés, il attendit quelques secondes et un vacarme sourd de bois craquant résonna dans la maison. Un escalier. Plusieurs personnes.

— Tous ne sont pas là, m’indiqua Zach, mais on va déjà te présenter à la plus grande partie d’entre eux.

Une jeune femme passa la porte de la cuisine, intriguée par ma présence. Elle portait les cheveux noirs au carré, les traits de son visage indiquant des racines asiatiques. Une jolie fille, svelte et dynamique, d’environ mon âge, je présumais. Elle prit place sur l’une des chaises de droites. Bientôt, deux garçons nous rejoignirent, un grand maigrichon blond avec des élastiques un peu partout dans sa tignasse bouclée, l’air hagard, et un plus petit, plus trapu et brun. Un sportif, sans doute. Tous deux s’installèrent sur la gauche, interrogeant le propriétaire du regard. Enfin, une autre fille débarqua : une longue chevelure flamboyante, sauvage et bouclée, son teint de porcelaine était parsemé de taches de rousseur qui lui conféraient un air tendre. Elle me sourit, incrédule, et s’assit près de sa colocataire brune.

— Bien, lança Zach, debout en face de moi, à l’autre bout de la table.

Il frappa dans ses mains pour attirer notre attention.

— Il ne manque que Marcus, il travaille à cette heure, je crois, glissa-t-il en observant brièvement sa montre. Laissez-moi vous présenter Amy, qui va nous rejoindre au HP.

Tous échangèrent un regard enjoué mais surpris. Zach n’avait donc pas préparé le terrain. J’étais la nouveauté de dernière minute. Youpi. Moi qui détestais me retrouver au centre de l’attention, c’était raté pour le coup.

— Bonjour, osai-je, la voix fébrile.

Je tentai un sourire mais le stress le rendait incertain.

— Salut, me lança alors la jolie brune, d’un ton énergique. Bienvenue chez toi, Amy. Je m’appelle Soko.

J’acquiesçai de la tête, touchée par son accueil chaleureux. Mon visage marqué par les coups ne fut la cible d’aucun jugement dans son regard, et me permis de me relâcher un peu.

— Moi c’est June, me lança sa voisine rouquine, les prunelles emplies de curiosité.

— Salut, répondis-je poliment.

Le grand blond se présenta à son tour :

— Je suis Dennis, bienvenue parmi nous, Amy.

— Merci.

Le petit brun intervint :

— Et moi, c’est Nate.

Je hochai la tête, tentant de retenir chaque prénom prononcé et le visage associé, mais rien ne garantissait que j’y parvienne. Bien trop épuisée, et encore sous le choc de la situation, l’étourdie que j’étais aurait sans doute tout oublié demain.

Zach reprit finalement la parole, captant aussitôt l’attention du petit groupe.

— Amy sort tout juste de l’hôpital, elle a besoin de repos. Ce serait sympa de lui laisser un peu de temps pour reprendre des forces et découvrir la maison avant de l’accabler de questions.

— Tu peux compter sur nous, lui répondit Soko avec un clin d’œil. Je vais aller préparer ta chambre.

Le regard qu’elle m’offrait aurait pu être celui d’une amie de longue date. Sa gentillesse me surprenait, mais son sourire ne mentait pas. J’appréciai le geste et la remerciai.

— Super, poursuivit Zach. Comme ça tu seras libre de te reposer un peu et faire comme bon te semble. On te fera visiter les lieux quand tu te sentiras mieux, et on t’expliquera les grandes lignes de notre fonctionnement. Il y a quelques règles de base, c’est essentiel pour que la vie de groupe se passe de la meilleure manière possible.

— Oui, j’imagine, soufflai-je, déjà lointaine.

— Allez, viens, m’appela Soko, je vais te montrer ta chambre.

Je me relevai péniblement, et Zach accourut pour me soutenir. J’appréciai le fait qu’il n’ait pas étalé les détails de ma situation aux yeux de tous. C’était trop tôt, et moi-même, je ne savais pas comment aborder la chose. Soko parut surprise du fait que je ne puisse me mouvoir seule mais ne posa aucune question. Nous traversâmes brièvement un gigantesque salon ou trois canapés et deux fauteuils entouraient un écran de télé. Un billard trônait un peu plus loin. Le bois était de mise, jusqu’aux poutres du plafond, un style rustique et chaleureux qui correspondait parfaitement aux lieux. Une marche, puis une autre, il sembla s’écouler une éternité avant que je n’en voie le bout tant mon corps me pesait, douloureux et vidé de ses forces. Un long couloir en L nous attendait, et mes nouveaux amis me dirigèrent vers la troisième porte, tout au bout de la première allée. Je pénétrai au sein d’une chambre toute simple, baignant dans une harmonie beige et blanche doucement réchauffée par le soleil couchant qui donnait depuis la fenêtre. Surprise, je découvrais la magnifique vue sur la rivière et le petit ponton de bois. Un immense lit et deux petits chevets en chêne, fidèles à l’esprit brut de la demeure.

— C’est parfait, déclarai-je, gagnée par l’émotion.

Soko se chargea de trouver des taies d’oreillers, puis elle et Zach m’observèrent, aux petits soins.

— Si tu as besoin de quoi que ce soit, il y a toujours quelqu’un dans la maison, me glissa le propriétaire.

— Ma chambre est juste sur ta gauche, ajouta Soko, n’hésite surtout pas. Au début, c’est assez étrange de se retrouver ici. Mais on s’y fait vite. Et crois-moi, on s’y sent bien !

Je souris face à sa remarque. Je perçus sa volonté de me changer les idées, et cette attention me toucha beaucoup.

— Merci. Merci pour tout ça.

— Mais de rien, me répondit Zach. On te laisse. Rejoins-nous quand tu le souhaites. Si tu as faim, on a ce qu’il faut en bas. Avec tes côtes, les escaliers ne sont pas conseillés, mais tu demandes et on viendra t’aider. C’est comme ça que tout fonctionne ici, tu verras. Tu as une salle de bain juste là.

J’observai la direction montrée par son index et découvrais une salle d’eau attenante, du grand luxe !

— Bien, c’est noté, murmurai-je, encore sous le coup de toutes ces nouveautés.

Mes deux amis quittèrent la pièce et refermèrent la porte derrière eux, tandis que je m’approchais de la fenêtre, observant les dernières lueurs orangées qui caressaient l’étendue céleste. C’était étrange comme tout pouvait basculer en quelques heures. Je me tenais là, juste devant cette fenêtre, et tout ce que je souhaitais, c’était rejoindre l’épais matelas pour profiter d’un repos nécessaire. Plus de saut en vue. Plus la force de toute façon. La nuit portait conseil. Et bien qu’il fût risqué de croire en un bref espoir, je m’y autorisai, juste une ultime fois, sachant pertinemment qu’il s’agirait-là de ma dernière chance. Je me devais de la saisir, ne serait-ce que par égard pour ces anges gardiens tombés du ciel. Je le leur devais.

 

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Gif by Giphy.com – Actor : Chris Woods