Happiness Palace

Happiness Palace.

Deux mots bien étranges, comme tombés du ciel. Amy, 26 ans, n’est plus que l’ombre d’elle même, victime d’un mari violent et spectatrice d’une vie déjà tracée. Alors qu’elle n’aspire plus qu’à quitter ce monde infâme, le destin semble lui tendre la main. Une seconde chance où l’entraide et la solidarité seraient maîtres mots. Un endroit pour les gens « comme elle », ceux dont la société se fiche, ceux qui n’ont plus rien, ni personne. Peut-elle encore faire confiance à qui que ce soit ? Partagée entre une peur viscérale de tomber et l’envie dévorante d’espérer, Amy devra trouver le chemin de la guérison. Le Happiness Palace lui ouvre ses portes.

Je descendis l’escalier qui menait au salon sur la pointe des pieds, prenant soin de ne réveiller personne. J’avais prévu mon coup. Dans ma main droite, une lettre qui resterait sur la table de la cuisine, premier endroit qui serait visité par mes colocataires dès l’aube. Je les préviendrais ainsi de ma démarche, et du fait que je serais de retour dans quelques jours, qu’ils ne devaient pas s’inquiéter. Un plan parfait. Mais c’était sans compter sur ma maladresse habituelle. Je loupai la dernière marche et me retins de justesse à la rambarde de mon unique bras valide. Un peu plus et j’aurais signé mon retour à l’hôpital. Une silhouette se redressa du sofa en panique, et je manquai de crier sous l’effet de surprise. Le chevet situé sur le bout de canapé éclaira la pièce jusqu’alors plongée dans la pénombre complète.

— Putain, Zach, tu m’as filé une de ces peurs ! l’incendiai-je en reprenant mon souffle.

— Amy ? Tu…

Il m’analysa quelques instants, encore mal réveillé, puis se recula un peu plus en penchant la tête, cette fois-ci gagné par la curiosité.

— Tu pars où comme ça ?

Je soupirai, mon super plan venait de tomber à l’eau. Pour la partie discrétion, il faudrait revenir.

— Ça ne t’arrive jamais de dormir dans ta chambre ? glissai-je presque vexée de voir mon périple secret percé à jour.

— Pas souvent, non. Mais tu comptes vraiment sortir en pleine nuit ? Avec un sac à dos ?

Il se passa une main sur le front, comme pour se donner du courage. Le réveil avait été brutal. De mon côté, je ne faisais pas la fière. Grillée comme il faut, avec mon énorme sac à dos sur les épaules, mes côtes ne me faisant désormais plus souffrir. Un treillis kaki, un sweat noir à capuche, un bonnet, et une paire de chaussures de marche aux pieds, j’étais prête. Mais il me fallait justifier tout cela. Zach se redressa non sans mal et vint à ma rencontre en contournant le sofa, s’y adossant pour soutenir son corps encore endormi. De nouveau je soupirai, mes mains relâchèrent les bretelles de mon sac pour retomber le long de mes hanches.

— Je fais Wild.

Zach fronça les sourcils, perplexe.

— Tu fais quoi ?

— Je fais Wild, lui répétai-je, exaspérée. Comme dans le film, tu sais ? Bon, je ne compte pas franchir le cap des quinze mille kilomètres pour ma part, mais simplement me ressourcer en forêt quelques jours.

Au vu de la mine effarée qu’il m’offrit en guise de réponse, je compris qu’il ne me croyait pas.

— En forêt ? Plusieurs jours ? Seule ? Avec un bras dans le plâtre ?

— Oui.

— Et tu n’as pas pensé une seconde que ce serait risqué ?

— Si, mais c’est secondaire.

— Oh, superbe.

— On m’enlève le plâtre cette semaine, tu le sais. Mon poignet va bien.

— Mais si tu forces dessus, il peut encore céder, c’est trop frais. Et s’il t’arrive quelque chose, comment préviendras-tu les secours si tu pars seule ? Sans compter que ton futur-ex-mari semble prêt à tout pour te remettre la main dessus…

Il eut l’air de se réciter intérieurement ses derniers propos, et leva une paume en se rendant compte de la maladresse.

— Désolé, ce n’était pas un mauvais jeu de mots.

— T’inquiète, j’ai saisi l’idée. Mais je suis une grande fille, Zach, et il ne m’arrivera rien. J’ai besoin de me retrouver, c’est tout.

— Et pour ça, il te faut une forêt…

— Entre autres.

— Ça ne peut pas attendre demain matin, qu’il fasse jour au moins ?

— Non, c’est maintenant.

Face à ma détermination, son regard changea. Il aperçut la lettre que je tenais entre mes doigts.

— C’était pour vous prévenir, lui expliquai-je. Pour éviter de vous effrayer pour rien…

Le jeune homme pouffa nerveusement en me tendant la main. Un peu déconcertée, je finis par lui donner le papier. Il lut tout d’un trait, mais en silence.

— Ah, oui ! hum hum… Non, penses-tu. Je ne me serais pas inquiété de te savoir partie seule en pleine nuit dans une immense forêt où rodent des grizzlis et peut-être des ex-maris cinglés… !

— Cliff détient désormais une injonction du juge, il ne peut pas m’approcher. Et je doute fort qu’il rôde dans les forêts !

— Mais les grizzlis…

J’exultai.

— Zach !

D’un bon, il se dirigea vers le petit secrétaire du salon et saisit un stylo. Je le vis griffonner quelque chose sur le papier, et quand il me refit face, ses prunelles annonçaient la couleur. Quoi qu’il s’apprêtait à faire, il ne changerait pas d’avis. Il fila dans sa chambre et je le suivis, incrédule face à son comportement étrange. Je détournai le regard, gênée, lorsqu’il ôta son short pour enfiler un jean. Il passa ensuite un sweat-shirt, une paire de chaussettes et des baskets, puis il remplit un sac. Pas le moindre sourire ne s’aventurait sur son visage fermé.

— Tu fais quoi, là ? lui demandai-je après plusieurs minutes à contempler ses agissements en silence.

Il passa la porte avec son sac sur le dos, la lettre dans une main.

— Je t’accompagne.

Je m’offusquai.

— Non ! Je dois faire ça toute seule.

— Tu ne me verras même pas. Si tu préfères, je resterai cinquante mètres derrière. Mais il est hors de question que je te laisse faire un truc aussi dingue toute seule.

D’un pas décidé, il rejoignit la cuisine et je le suivis. Il y déposa la lettre, bien en évidence, et partit fouiller un placard à la recherche de quelques vivres qu’il fourra dans son sac. Je ne prêtais pas attention à tout ce qu’il sélectionnait, mais vu l’impatience dont je faisais preuve face à ce départ, je lui accordais toute ma confiance. Il saisit ensuite deux jeux de clés, celui de sa Jeep, puis un autre. Ma curiosité dut transparaître sur mes traits, et il se contenta de me répondre par une simple question.

— Tu avais peut-être prévu de dormir à la belle étoile ?

Je restai muette. À vrai dire, je n’avais pas pris le temps de peaufiner les « détails ». Pas aventurière pour un sou j’avais juste pensé « marche », « sport », « méditation », en omettant complètement les questions logistiques. Un programme édifiant au vu des risques soulevés par Zach. Bien qu’irritante pour ma fierté, sa démarche me serait sans doute salvatrice lors de mon périple improvisé. Une fois encore.

Il franchit la porte d’entrée et j’en profitai pour jeter un coup d’œil à la lettre posée sur la table. Il avait complété mes propos.

« J’accompagne Rambo Girl contre sa volonté. Question de sécurité. Nous serons de retour d’ici deux ou trois jours. Je reste joignable. Zach. »

Je déglutis, aussi offensée par son élan un peu macho que rassurée par sa présence. Puis à mon tour, je quittai mon doux Palace.

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