chapitre 6
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Wild crows – 1 – Addiction : chapitre 6

décembre 25, 2017

Chapitre 6

 

Joe

 

Nous quittâmes le bureau pour rejoindre le restant du groupe. Ils devaient être une dizaine désormais rassemblés, les regards inquisiteurs tournés en ma direction. Je crus voir Jerry lancer un air menaçant vers deux d’entre eux, en particulier. Aucun ne se permit de remarque désobligeante cette fois. Mais je ne me sentais tout de même pas très à l’aise lorsque nous nous arrêtâmes à leur niveau. Jerry prit la parole.

— Tout le monde est là ? interrogea-t-il.

Un type aux longs cheveux gris lui répondit aussitôt.

— Il manque juste Foxy et Hanger. Ils ne devraient pas tarder.

— Vous leur ferez la commission à leur arrivée. Qu’ils en soient informés avant de foutre les pieds à la table.

Certains s’observèrent, ne comprenant pas où leur chef voulait en venir. Quelques paires d’yeux se tournèrent rapidement vers moi, se demandant sans doute la raison de ma venue ici. Je détonnai clairement du look local : cuir, santiag, chaînes, foulards, tatouages, lunettes noires et grosses bagues. Mon jean et mes baskets me donnaient presque l’apparence d’une enfant de chœur perdue au milieu des loups.

— Bien, maintenant, on m’écoute, les gars.

Tout le groupe se tut, attentif à l’annonce que Jerry avait à leur faire.

— Des comme celle-là, on n’en apprend pas tous les jours…

Il secoua la tête, sans doute à la recherche des mots les plus justes pour expliquer la situation encore toute fraîche pour lui.

— Cette demoiselle, poursuivit-il en me désignant du doigt, s’avère être ma fille.

L’un des motards qui était en train de boire dans une bouteille en plastique recracha tout au même instant, générant les foudres de son acolyte situé juste devant. Le motard aux boucles brunes se releva de sa bécane pour s’approcher un peu. Son regard passa de mes jambes à mon buste, puis à mon visage. L’air ahuri, il se tourna vers Jerry.

— Ça, c’est… ta fille ? Allez, tu te fous de nous !

Il éclata de rire, mais la mine renfrognée du chef finit par le refroidir.

— Ash, dégage !

Le dur à cuire déglutit avec peine et rejoignit son engin.

— T’es sérieux, alors ?

Cette fois-ci, un type d’une quarantaine d’années avec une crête blonde s’adressait à Jerry.

— Très sérieux, Mack. Je viens de l’apprendre…

— Et t’es bien sûr que c’est toi son père ? interrogea une bouille ronde et barbue à droite.

Jerry me regarda un instant, et d’un air assuré, approuva en hochant la tête.

— Certain.

— Eh ben…

J’avais le sentiment, et pas que le sentiment d’ailleurs, de me trouver en plein cœur des attentions. Quoi de plus gênant que d’être la biche égarée sous des dizaines de regards méfiants ?

— Je m’appelle Joe, précisai-je, sans doute avec l’air d’une idiote.

Je vis Jerry faire un pas en avant, me recouvrant de son ombre, et s’interposant entre moi et le groupe. Ses poings se serrèrent et l’ambiance devint électrique. Certains des gars semblaient s’inquiéter de la menace en approche.

— Et que les choses soient bien claires, les mecs. Le premier d’entre vous que je vois lui tourner autour, ou ne serait-ce que la regarder d’une manière qui ne me plaît pas, je lui arrache les couilles avec les dents ! Vous gardez les mains dans les poches, et pas que les mains. Je me suis bien fait comprendre ?

Tant de poésie m’émut. Je toussotai histoire de rappeler à mon nouveau père que je n’étais ni absente ni sourde. J’avais certainement l’air d’une petite chose fragile au milieu de ses gorilles, mais me sentir ainsi barricadée me posait problème ; quoique je ne fusse pas certaine que je ferais du zèle si je connaissais le passif des hommes présents autour de moi. En tous les cas, j’admirais le respect qu’il inspirait, ou tout du moins l’autorité dont il avait fait preuve. Pas un des siens ne broncha. Ils acquiescèrent, l’air grave, des regards vagabondèrent dans tous les sens, hormis dans ma direction.

— Allez, suis-moi, conclut Jerry en posant une main sur mon épaule.

Guère plus bavarde, j’obtempérai. Nous quittâmes le hangar. La nuit ne tarderait plus, et pour la première fois depuis mon arrivée, je me sentais un peu plus en sécurité, si tant était qu’on pouvait l’être avec pareille compagnie. Une petite brise avait fait son apparition et je regrettai de ne pas avoir emporté une veste plus épaisse. La Californie jouissait d’un climat plus chaud que l’Oregon, mais l’automne en soirée restait tout de même assez frais. Nous passâmes brièvement devant les chambres du petit motel et poursuivîmes jusqu’au bar. J’eus tout le loisir de détailler l’écusson cousu dans le dos du blouson de Jerry. Imposant. Un corbeau stylisé, une boussole indiquant l’ouest, et deux bannières. Wild Crows était indiqué sur celle du haut. Monty Valley 1975 sur la seconde, sans doute l’année de création de leur club. Il déverrouilla la porte et nous entrâmes dans un endroit qui empestait l’alcool. Les néons clignotèrent avant de se stabiliser. Le ménage n’était sans doute pas leur fort, autant ne pas s’attarder sur l’hygiène, vu les effluves laissés par de précédentes soirées. Les pas derrière moi m’indiquaient que le groupe nous suivait. Les avertissements excessifs de Jerry avaient généré une prise de distance instantanée, à mon plus grand soulagement. Il contourna le comptoir et servit plusieurs bières. Les membres approchèrent alors et chacun trouva sa place en face d’un verre. Je restai un peu en retrait au bout du bar. Jerry me tendit aussi une chope, que je refusai poliment. Lorsque je posai mes mains sur le bois pour m’appuyer, elles y restèrent collées quelques instants, et j’aperçus des traces de sucre laissées par les précédents clients. Je reculai aussitôt et me passai brièvement les paumes sur le jean pour les nettoyer. Jerry but la moitié de son verre en une gorgée, puis le fit claquer sur le bois en grimaçant.

— Désolé pour le bordel. Une de mes serveuses est partie sans prévenir, et je me retrouve dans le pétrin. Mona ne peut pas tout gérer seule.

Je le dédouanai d’un simple geste de la main.

— Pas de souci.

Soudain, son regard se figea, puis se pinça, tandis qu’il m’observait. Ses hommes discutaient entre eux, comme si je n’étais pas là, le message du chef était bien passé.

— Au fait, tu fais quoi dans la vie ?

— Je suis infirmière.

— À Stonebridge ?

— Oui. Enfin, je l’étais. Je me suis « arrangée » avec ma supérieure pour faire une pause. Je ne savais pas pour combien de temps j’en aurais ici…

L’ours grisonnant qui me faisait face approuva d’un hochement de tête en grognant. Sans doute sa manière de dire « oui ». Une habitude à prendre, probablement.

— Tu as déjà bossé en tant que serveuse ?

Sa question me surprit.

— Heu, oui, quand j’étais plus jeune, pour payer mes études.

— Dans ce cas, tu pourrais peut-être me dépanner quelque temps ?

Étais-je en train de rêver ou bien mon père trouver le moyen de tirer profit de ma venue ? Bosser comme serveuse… après des années à l’hôpital. Waouh. Le choc des cultures serait violent, sans aucun doute. Deux univers opposés. Servir des motards imbibés, j’en avais toujours rêvé ! Cependant, je ne pouvais l’occulter : aider mon père pouvait également me permettre de mieux le connaître et de passer du temps avec lui. N’était-ce pas ce pour quoi j’avais franchi la frontière de l’Oregon ? Je haussai les épaules, une moue sur les lèvres.

— Pourquoi pas… ?

Trop tard, les mots avaient franchi ma bouche. Impossible de faire marche arrière.

— Temporairement, bien sûr, rajoutai-je par mesure de sécurité.

Un franc sourire me répondit sur la mâchoire carrée de Jerry. Il jeta un coup d’œil à sa montre.

— Mona ne va pas tarder. Je vais d’abord devoir lui expliquer la situation…

— C’est votre… ta femme ?

Je m’efforçai de le tutoyer, mais ma timidité revenait au galop. Il me fallait du temps, de manière générale, pour me sentir à l’aise avec quelqu’un. Alors, pour un père que je découvrais…

— Ouais. C’est ma lady[1], dit-il d’un ton plaisantin.

Ou non. Peut-être était-il sérieux.

Jerry hocha de nouveau la tête avec son petit grognement.

— Tu peux commencer quand ?

— Je n’ai pas vraiment de planning à respecter, lui rappelai-je.

Il hésita un instant, puis après un bref soupir, prit une décision.

— On risque d’avoir un peu de monde ce soir. J’aurais bien besoin d’une paire de bras en plus. Laisse-moi une heure, le temps de m’entretenir avec ma femme. Si tout se passe bien, elle te briefera pour la soirée.

— Ça me va.

Il m’examina un instant.

— Tu dois être crevée après toute cette route.

Je haussai les épaules. Bien entendu que je l’étais, mais je ne le montrai pas. Autant profiter d’un maximum de temps en sa compagnie.

— Ça ira, le rassurai-je d’un geste de la main.

— Bien. On n’a pas pour habitude de faire de vrai repas le samedi soir. C’est toujours un peu la course dès l’ouverture. Mais dès que tu as faim, demande à Pacho de te cuisiner un truc. C’est un bon bougre. Il ne va pas tarder lui non plus.

— Le cuistot ?

Il confirma.

— OK. J’y songerai. Merci.

Mon estomac gargouillait plus que de raison, le burger avalé à midi était déjà loin.

— En attendant, je vais te montrer l’appartement où tu peux t’installer, si tu le souhaites.

« M’installer ». J’allais donc « m’installer » un temps chez « mon père ». C’était nouveau, déroutant, surprenant, mais réel. J’opinai de la tête et suivis mon biker de paternel, sous les regards malgré tout curieux du reste de la bande. Un carillon retentit quand nous quittâmes le bar, et je découvris pour la première fois l’enseigne clignotante au-dessus de la porte. Le Devil’s Trip. De quoi réfléchir à deux fois avant d’y mettre les pieds. Rien que le nom se voulait effrayant. Et pourtant, je venais d’y dénicher le dernier membre de ma famille encore en vie, et je ne comptais pas le laisser partir.

Nous montâmes quelques escaliers en bois et Jerry s’arrêta au dernier étage, le troisième. Les deux premiers étant un ensemble de chambres à louer. Le dernier, celui où nous nous tenions, ne semblait n’être qu’un unique et même logement. Jerry glissa la clé dans la porte et déverrouilla l’entrée. Il passa le premier pour allumer le petit couloir, et je le suivis. Après un petit hall d’entrée, un salon douillet n’attendait que moi, avec un vieux sofa, un large fauteuil, et un téléviseur de taille correcte juste en face. Je remerciai Jerry, il me sourit en coin.

— Je te laisse t’installer tranquillement. Redescends quand tu le souhaites.

Puis il me laissa. C’était juste dingue. Complètement, définitivement dingue. Je venais de rencontrer mon père. À peine une heure plus tard, je m’installais dans sa vie. Moi qui craignais un rejet, je n’en revenais pas. La chance semblait me sourire, d’une manière étrangement inhabituelle. Incertaine, je fis un petit tour des lieux. Une kitchenette ouverte sur le salon comportait tout le nécessaire. Je fus surprise de découvrir du café et quelques vivres dans les placards. Le tout s’avérait bien propre à côté du bar en bas. Je poursuivis la découverte du petit appartement ; au bout d’un couloir, se tenait une salle d’eau, toute de blanc et de bois, simple, fonctionnelle. La porte sur le côté me mena dans ma future chambre. Des murs peints en beige, et un grand lit à l’allure confortable. Une large fenêtre donnant sur le hangar du garage. J’entrouvris la penderie, des cintres attendaient qu’on les habille. Puis je revins sur mes pas, au salon. J’observais un instant l’endroit, découvrant ce qui deviendrait mon chez-moi pour une durée indéterminée. Je déposai les clés sur le comptoir de la petite cuisine ouverte et inspirai profondément.

— J’y suis, Maman. J’y suis, me murmurai-je à moi-même.

 

[1] Lady : dans l’univers des motards US, une Lady est une régulière, la femme officielle d’un motard ; elle a fait ses preuves vis-à-vis du club.

 

separation

Chapitres : 1234 – 567 89

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