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Wild crows – 1 – Addiction : chapitre 8

janvier 8, 2018

Chapitre 8

 

Jerry

 

Bigma n’avait pas pu s’en empêcher, une fois encore, cet idiot s’était attiré des ennuis, et le club devrait les gérer. C’était un bon gars, pourtant. Il était loyal, courageux et il avait le sens de la fraternité. Ça coulait dans ses veines. Mais son tempérament de feu jouait parfois contre lui. Et quand on l’égratignait, il sortait de ses gonds en moins de deux. Lui et Hanger revenaient tout juste de Reno, où je les avais envoyés rencontrer Diego Ramirez, le leader des Bandoleros, le club mexicain le plus influent du Nevada. Pour les accompagner, Franck Bogart, alias Frankie, mon vieil ami et président du chapitre des Wild Crows dans l’état voisin. Nous savions d’entrée de jeu que les risques étaient élevés. Dépouiller les Russes du juteux marché des armes s’annonçait compliqué, mais le jeu en valait la chandelle. Si nous parvenions à les court-circuiter auprès des Bandoleros, les revenus du club se verraient tripler.

Sur le papier, tout était supposé bien se passer. Nous allions là-bas pour discuter affaires, rien d’autre. Mais Bigma et le papier, cela faisait parfois deux. Sans doute aurais-je dû envoyer Ash à la place, plus stable, plus mature. Mais j’avais voulu lui donner sa chance de me prouver qu’il avait progressé dans sa manière de gérer les choses, de garder son sang-froid. Quelle connerie !

Maintenant, nous nous retrouvions avec une merde en plus sur les bras. Une de plus que je devrais gérer. Si ce choix de vie m’apportait la liberté dont j’avais besoin, les responsabilités qui m’incombaient s’avéraient parfois pesantes. Et personne, j’ai bien dit personne, ne pouvait en imaginer la lourdeur à moins d’avoir une fois dirigé un club, et présidé une table. Personne. Un jour, je céderais ma place, quand ma vieille carcasse réclamerait du repos. Mais l’heure n’était pas venue, bien au contraire. Nous avions un cas d’urgence à gérer. Cet abruti de Bigma avait encore merdé. En repartant des négociations qui s’étaient pourtant bien déroulées, mes gars avaient aperçu le véhicule d’un des frères Kasabov garé non loin du hangar au sein duquel le rendez-vous était fixé. Ils se sont sentis piégés. Plutôt que de faire profil bas comme l’avait alors suggéré Hanger, et de venir m’en parler, Bigma avait décidé d’aller accoster le Russe. Il l’avait « nargué », « juste un peu », selon ses dires, et l’avait questionné sur la raison de sa venue ici. L’humour ne faisait pas partie de l’attirail russe, pas en notre présence, pas lorsqu’ils se sentaient sur le point d’être floués. S’en était suivi une course poursuite à haut risque, une Jeep et deux Harley, dans les rues de Reno. Dans l’art de passer inaperçu, il faudrait retenter notre chance une prochaine fois. Quelques échanges de coups de feu, mais par chance aucun blessé. On ne s’en tirait pas si mal. Mais tôt ou tard, il fallait désormais s’y attendre, les Kasabov nous donneraient de leurs nouvelles. Ils avaient flairé nos plans, et je doutais qu’ils les apprécient. Nous étions sur le point de les concurrencer sur leur principale source de revenus. Ils ne pourraient le tolérer. Certes, j’en connaissais les risques. Du sang coulerait. Mais nous devions en passer par là, c’était inévitable. Le garage et le bar ne fournissaient pas de rentrées d’argent suffisantes pour rémunérer le groupe sur le long terme. La coke laissée de côté quelques années plus tôt, ce n’était pas quelques contrats pour des filles par-ci par-là qui nous feraient remonter la pente. Nous avions bien quelques accords à l’Ouest pour des commandes d’armes, mais Reno représentait le Graal à l’heure actuelle. La guerre des territoires s’alimentait un peu plus chaque jour, et il nous fallait rivaliser à hauteurs de nos semblables. Sinon, ce serait la mort du club. C’était impensable. Beaucoup avaient donné leur vie pour cette fratrie. Il ne s’agissait plus de quelques engins roulants, ni d’une passion commune. C’était devenu une famille, au sein de laquelle chaque membre œuvrait pour la communauté, pour les autres membres du groupe, afin de rendre possible un avenir où nous pourrions continuer de vivre la vie que nous nous étions choisie, loin du cadre de la loi, et du métro-boulot-dodo assommant que supportaient une partie de la population. Le danger faisait partie de nos existences, mais nous avions délibérément pris le parti d’un mode de vie hors-la-loi. Nous étions les fils du vent.

J’écrasai mon mégot dans le cendrier situé sur le côté et lançai une énorme claque dans le dos de Bigma ; Marcus Flint de son véritable nom. Son surnom lui venait de sa carrure de géant et de son teint d’ébène. Je ne me souvenais plus lequel des gars le lui avait trouvé. Beaucoup d’entre nous en avions, et la plupart du temps, ils faisaient référence à une particularité physique ou à un de nos « exploits » au sein du club. Il grogna, mais ne répondit rien, conscient de sa boulette.

— Tu fais chier, Big’.

— Désolé, boss. Mais cette tête de con nous filait.

— Raison de plus pour ne pas en rajouter une couche.

— On était grillés, de toute façon, le défendit Hanger.

Je l’observai furtivement. Ces deux-là s’entendaient comme cul et chemise depuis plus de trois ans, lorsque Hanger avait été promu dans nos rangs après plusieurs mois en tant que prospect.

— Il va falloir rester sur nos gardes. On ne va pas tarder à les voir se pointer. Préviens tout le monde, ordonnai-je à Bigma d’un ton volontairement glacial.

Il opina du chef et rentra dans le bar. La fraîcheur de l’automne fouettait nos visages. J’observai Hanger.

— Reste sur le qui-vive à partir de ce soir. Les Russes n’ont pas pour habitude de se laisser marcher sur la gueule sans répliquer.

— Nous non plus, répondit-il, un bref sourire en coin.

Je soupirai, vaincu.

— Allez, fous le camp.

Il disparut à son tour et je profitai de ma solitude enfin retrouvée. Je rallumai une énième cigarette et ressassai la journée intérieurement. Une putain de journée. Ce matin, Casey m’annonçait dans mon bureau qu’il envisageait de nous laisser pour devenir nomade, un an ou deux tout du moins. Il voulait voir du pays, comment le lui reprocher. Casey n’était qu’un gamin de vingt-deux ans. Je soupirai en y songeant. J’aurais préféré le garder à mes côtés.

Et puis elle était arrivée. Cette gamine, tout droit sortie d’un passé que j’avais oublié, comme un bon coup de pied au cul me ramenant presque trente ans en arrière. Maggie Blake. Notre histoire fut aussi courte qu’intense. Nous étions jeunes, ivres d’amour et d’une douce folie propre à ceux qui n’ont pas peur de l’avenir. Trois années de douce utopie, au cours desquelles j’avais cru trouver la femme qui partagerait ma vie. J’étais déjà membre du club, et ce depuis sa fondation en 1975. Maggie avait déménagé pour Sacramento, pour rejoindre un groupe de musique qui réclamait sa jolie voix pour enregistrer un disque. Nos chemins s’étaient croisés. Une rencontre aussi mémorable qu’explosive. Jamais je n’avais autant été chamboulé par une femme. Je me surpris à sourire en resongeant à son doux visage. Elle avait l’air d’un ange, et moi, j’appartenais au monde des brutes. Ça ne pouvait pas durer. Ça n’a pas duré. C’était si loin… Mais cette gamine, aujourd’hui, était venue me jeter au visage tous ces souvenirs pourtant enfouis au fond de ma caboche depuis des dizaines d’années. Difficile de la blâmer. Elle voulait la vérité. Moi je m’en serais certainement passé. Heureux est l’abruti qui ne sait rien. Il avance sans se poser de question. Maintenant, je savais. Et je devais improviser avec cette nouvelle surprise de la vie. Bonne, mauvaise, l’avenir le dirait. Ça m’était tombé dessus. Putain, Maggie. Pourquoi me l’avoir cachée ? Cette gosse, cette vérité, pendant de si nombreuses années. Oh, je me doutais des raisons. Je n’avais rien d’un père idéal. Je n’étais pas en mesure de lui offrir un cadre « convenable » selon l’image que les gens se font d’un tel environnement. Mais tout ça n’avait aucun sens. Maggie n’avait pas pu se faire à mon mode de vie.

Aujourd’hui, Mona avait, elle, trouvé sa place, et notre fils aussi. Il n’était guère plus malheureux qu’un autre gamin. Certes, il avait eu une enfance différente, mais en quoi était-ce un mal ? Ce qui le rendait unique, c’était ça, la richesse de son existence. Nous nous aimions tous les trois. Mieux, nous avions une immense famille, les Wild Crows. Des frères soudés, loyaux et prêts à tout pour s’entraider. Qui pouvait prétendre offrir pareille chose ? Bien entendu, nous ne rentrions pas dans les cases. Et alors ? C’était une vie à part, mais bon sang, nous en savourions chaque instant. Une vie courte et remplie vaut mille vies d’un ennui sans fin.

Nous allions donc composer avec cette gosse. Joe. Joséphine. J’en ris une seconde, persuadé que sa mère avait voulu rendre hommage à Miss Baker en choisissant ce prénom. L’artiste en elle avait parlé, une fois encore. Il faudrait lui inculquer les règles de base. Un faux pas pouvait coûter cher, ici. Plus important encore, je devrais m’assurer que mon message passé tout à l’heure auprès des gars soit bien compris par tous. Je n’y dérogerais pas. Joe avait beau avoir vingt-sept ans, elle ne savait pas à qui elle avait affaire. Moi si. J’aimais mes frères, mais je connaissais parfaitement leurs bas instincts, et je refusais que « ma fille » — bon sang, cela faisait tellement bizarre de l’appeler ainsi — fasse les frais de leur libido exacerbée et de leurs manières de loubards. Si je voulais qu’elle reste, il faudrait lui laisser un certain temps d’adaptation, j’en avais conscience. Le fossé qui s’étendait entre le monde extérieur et celui des bikers était si profond qu’il n’était pas aisé de le franchir. C’était un plongeon grisant. Et quand on avait choisi de sauter dans le vide, il était impossible de faire machine arrière. Mais je ne la laisserais pas seule. J’espérais qu’elle ferait le choix de rester à mes côtés. Je ferais tout en ce sens. Mona avait plutôt bien pris la nouvelle. Casey l’apprendrait à son retour de San Francisco, d’ici quelques jours. Je ne savais pas encore ce qu’il en dirait, son tempérament explosif pouvant facilement faire des étincelles. Mais après tout, il n’y avait rien de mal, sinon, un passé lointain qui ressurgissait sans que l’on s’y attende.

J’écrasai mon mégot et me décidai à regagner l’intérieur à mon tour. Avant de rejoindre la table où certains des garçons étaient assis, je fis un saut par le comptoir et m’assurai que notre nouvelle serveuse s’en sortait.

— Tout va bien ?

Elle m’offrit un sourire surpris. Comment ne pas fondre face à ce minois de poupée ? De magnifiques yeux verts, débordants sous une frange brune. Je songeai de nouveau à renforcer mes menaces auprès des membres du club.

— Oui, tout roule.

Alors elle tenait bon. Les sweeties et les danseuses ne l’avaient pas fait fuir. Première victoire. Il y en aurait tellement à remporter avant de pouvoir m’assurer qu’elle reste. J’attrapai ma charmante petite femme par la taille et l’embrassai dans le cou, et elle couina de surprise. Cela me valut une tape sur l’épaule, puis nous rîmes ensemble.

— Vilain garnement, me gronda-t-elle, une fausse moue sur son sourire de déesse.

Je découvris mes dents tel un prédateur prêt à mordre, puis après l’avoir à peine effrayée, plongeai à son oreille.

— Merci de t’occuper d’elle, murmurai-je alors plus sérieux.

— De rien.

Nous nous observâmes un bref instant. Une seconde d’intensité perdue dans les eaux du temps.

Je rejoignis la table occupée par mes gars. Les strip-teaseuses quittèrent la scène sous les acclamations et les cris des clients. Johnny Conrad prit le relais avec sa guitare et son chapeau. Cet ancien marine entama son concert, rejouant les plus célèbres titres folk dont il avait l’habitude d’inonder le Devil’s Trip les samedis soirs. Mona nous apporta une tournée supplémentaire et je la gratifiai d’un clin d’œil. Ash et Laz me tendaient leurs chopes. Nous trinquâmes et savourâmes le bonheur de faire partie de cette famille. Notre famille.

 

 

separation

Chapitres : 1234 – 567 89

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  1. Bonjour Blandine, je viens de lire les 8 premiers chapitres de cette nouvelle aventure , et je la trouve très accrocheuse et prometteuse , j’ai hâte d’en découvrir plus 😉

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