Wild Crows – Tome 2 : révélation // Chapitre 1

Chapitre 1

Joe

 

Un flou complet gênait ma vision. Je ne discernai plus que des formes, de vagues zones d’ombre et de lumière. Les larmes séchées sur mes joues devenaient de simples traces salées qui tiraient sur ma peau. Le supplice avait duré une éternité, si bien que le froid du métal sous mon buste avait disparu, en même temps que ma conscience. Quelques voix d’hommes planaient dans les airs, lointaines et graves. Mon esprit flottait ailleurs ; mon corps attendait que l’insupportable prenne fin, mon esprit s’accrochait au sourire apaisant de cette femme qui un jour m’avait donné la vie. Ce n’était qu’un songe, je le savais tout au fond, mais qu’importait. Douce utopie, tendre chimère, elle me permettait de survivre à tout cela. J’eus l’impression de m’endormir, le temps d’une escale à ses côtés, où la cruauté des Hommes n’avait plus d’emprise sur moi, où la peur n’existait plus. Tout resplendissait ici, une lueur divine émanait d’elle et je crus même un instant entendre quelques oiseaux, et la caresse d’une brise chaude dans les branches d’un arbre.

Puis tout s’effondra. Le rêve éveillé qui me berçait me fut arraché, le visage de ma mère se noya dans des eaux noires et glacées. Des sonorités aux accents tranchants brisèrent l’atmosphère au sein de laquelle je me réfugiais. Et la réalité me rappela. Je sentis le contact brutal de mon jean que l’on remontait sur mes hanches, d’un geste violent. D’atroces brûlures s’éveillaient dans mon corps meurtri. J’entendis quelques mots, en russe, probablement, un ordre, sans le moindre doute. Et on me releva par les cheveux, sans manières. Je serrai la mâchoire, humiliée au possible. Le visage de Mack n’était plus à ma portée. Celui qui avait vendu mon âme au diable pour d’obscures raisons n’était plus qu’une ombre, un fantôme, accroupi à même le sol, en larmes. Il gémissait comme un gosse surpris la main dans le sac. Entre deux pleurs, je crus percevoir un semblant d’excuses ; pire, il implora mon pardon. Je n’eus même pas la force de le maudire. Je n’avais plus le courage de tenter quoi que ce soit. Ils m’avaient tout pris. Mes mains, liées dans mon dos, étaient retenues par une poigne féroce et on m’ordonna d’avancer. Je ne répondis rien, hébétée par tout ce qui m’entourait, et par le vide immense qu’ils venaient d’engendrer en moi, comme un tombeau ouvert. Je mis un pied devant l’autre, avec la sensation de m’abaisser au rang de pantin entre les doigts de mon tortionnaire. J’évitai de justesse les mains suppliantes de Mack, gisant sur le carrelage, et suivis la destination que l’on me réservait. Une porte blindée finit par me barrer la route. Le garde se chargea de l’ouvrir et me poussa dans la pièce adjacente. Les paupières mi-closes, la vision encore occultée par le surplus de larmes versées et la fatigue qui me dévastait, je manquai de trébucher. Mes jambes ne voulaient plus porter mon poids, celui d’une âme laissée pour morte. J’entendis quelqu’un crier mon nom, et difficilement, je tournai la tête en direction de ce timbre à la fois nouveau et familier.

— N’avance pas plus ! grogna le type derrière moi.

Par-dessus mon épaule, il pointa une arme en direction de celui qui s’était jeté en avant dans ma direction. Ash. Il était en vie, bien là, dans cette cellule de bitume, la gueule sacrément amochée, recouverte de sang séché, mais en vie. Il leva les paumes face au canon orienté vers lui et s’immobilisa. De sa main libre, mon tortionnaire défit le lien qui entravait mes poignets, mais je ne m’en rendis compte que lorsqu’il me poussa vers Ash d’un geste violent. Je tombai à même le sol, un ciment mal fini, brut et râpeux. Avant même que je ne puisse me retourner vers l’ordure en question, la porte s’était refermée derrière moi. Deux bras musclés me soulevèrent, et je me laissai faire, semi-consciente seulement, partagée entre réalité et volonté de m’enfuir ailleurs, à défaut de pouvoir en finir. Non sans mal, je me remis debout, et dus affronter le regard empli de question du bras-droit de mon père. Ce fut une épreuve bien plus difficile que je ne l’aurais cru. Et si le pire n’était pas derrière moi, mais devant ? Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’il adviendrait de nous, mais une chose restait certaine, rien de bon ne nous attendait. Peut-être allaient-ils nous tuer ? Ou peut-être pas, mais dans ce cas, il me faudrait vivre avec… ça, ce monstre en moi, cette noirceur qu’ils avaient insinuée au creux de ma chair jusqu’à ce que mon cœur déclare forfait. Ces ténèbres devraient faire face aux regards des autres qui me rappelleraient encore et toujours ces actes dont j’avais été la victime ; ils m’avaient enlevé toute trace de dignité. Je déglutis, écœurée. Deux yeux d’un bleu intense me dévisageaient, humides et rougis ; je fondis en pleurs, bouffée par la honte de lui faire face dans cet état. De nouveau, je me sentis mise à nu malgré moi, au sens figuré cette fois. Les remparts de la pudeur et de l’estime de soi volaient en éclats, me dépouillant du peu qu’il me restait encore avant cela — des miettes. Je ne résistai pas quand Ash m’entraîna au fond de la pièce sombre ; je laissai reposer tout mon poids sur lui, et suivis son mouvement lorsqu’il nous fit asseoir. Mais la douleur me rappela à l’ordre, et je réprimai un cri. Je m’allongeai sur le côté, et mes genoux se recroquevillèrent d’eux-mêmes, comme une ultime tentative de me protéger. De qui ? De quoi ? Il n’y avait plus rien à prendre. Ma tête fut rehaussée en douceur, et je me laissai faire, incapable de la moindre intervention. Puis une main passa délicatement sur ma pommette, et je fermai les yeux, comme une enfant apeurée. La paume tiède et rugueuse de mon allié m’offrit un réconfort que je n’attendais plus.

— Joe, murmura-t-il dans un souffle blessé.

Des larmes chaudes dévalaient mes joues et ma respiration se saccadait. Les genoux qui portaient mon visage, et le bras qui entourait mes flancs m’apparurent comme un refuge inespéré au sein duquel même la vie ne me débusquerait pas. Le temps d’une seconde, j’y crus pour de bon, et j’en fus soulagée. Je m’y sentais cachée de tout, y compris de ce foutu destin qui semblait me haïr. Je me laissai allée, vidée de toute force.

 

Ma peau tirait, et un goût de sel sur ma bouche me remémora l’endroit où je me trouvais, et les raisons de la douleur qui incendiait mon bas-ventre. Je manquais cruellement de salive, mon corps tout entier semblait desséché. Lorsqu’enfin mes paupières parvinrent à se rouvrir, je détaillai un jean noir sur lequel ma tête reposait. Je me souvins : Ash. Comme un réflexe, je me redressai, mais la douleur me rappela à l’ordre une seconde, et je grognai. Un bras passa sous mon aisselle pour m’aider, et je croisai à nouveau le visage du grand brun, il avait morflé, lui aussi. On lui avait infligé plusieurs coups, vu les plaies ouvertes marquées sur sa chair. J’imaginai qu’ils ne s’étaient pas contentés de si peu. Je me surpris en réussissant malgré tout à tenir son regard sans m’effondrer. Je ne sais pas combien de temps je m’étais assoupie. J’analysai Ash, et il en fit de même, comme une inspection ralentie de nos contusions respectives. Mais lorsque je revins vers son visage, je décelai dans ses prunelles une lueur obscure. Je reconnus la colère. La haine.

— Ça va aller, murmurai-je, comme pour moi-même. Il le faut…

À mon grand étonnement, mon codétenu approuva d’un hochement de tête.

— Ton père va nous tirer de là.

Sa remarque attira toute mon attention.

— Mon… père ?

— Je le connais assez bien pour lui faire confiance. Il viendra.

Alors, tous mes souvenirs remontèrent d’un coup. Les paroles du Russe. Et celles de…

Une boule se forma dans ma gorge et je paniquai. Je devais lui dire. Cela ne concernait pas que moi, malheureusement…

— Ils lui ont envoyé une vidéo, Ash.

Le regard du quinquagénaire se figea sous mes mots. J’inspirai profondément, cherchant quelque part en moi le courage de prononcer tout haut l’horreur qui se tramait encore tout bas.

— Une vidéo de… moi. De… ce qu’ils m’ont fait, peinai-je à articuler.

Mon cœur se serra et je baissai la tête, incapable de faire face à sa réaction.

— Ils lui ont donné rendez-vous.

Le silence me répondit. Après quelques secondes immobile, je ne le supportai plus et affrontai de nouveau le visage ensanglanté de mon interlocuteur. Lui aussi avait détourné les yeux. J’eus l’impression que les faits s’avéraient plus insoutenables encore pour lui que pour moi. Sa mâchoire se crispait, tandis qu’il fixait le mur derrière moi. Ses traits se durcirent une seconde encore et je vis ses paupières se fermer avec force. Lorsqu’il les rouvrit, je pus de nouveau lire l’écœurement qui l’animait, mais la vivacité de ses émotions transpirait rageusement de tout son être.

— Alors, il viendra.

Je l’écoutai, songeuse.

— Pour toi, il remuerait ciel et terre, Joe. Je n’ai aucun doute là-dessus.

Son message me percuta de plein fouet. Il disait vrai, et j’en prenais conscience. Mon père rejoindrait le point de rendez-vous.

— Et avec cette… putain de vidéo, grogna-t-il, il va faire un massacre !

Cette fois-ci son visage changea du tout au tout. Il peinait à se contenir et je le sentais jusque dans son bras qui se contractait dans mon dos. Tout au fond de moi, la peur fit son retour, mais elle ne m’était pas destinée.

— Je suis un appât. C’est Jerry qu’ils cherchent à atteindre. L’un d’eux prétend vouloir venger son frère.

Le grand brun assimila les informations. Mon regard l’interrogeait, mais il ne dit rien.

— Ash, est-ce que mon père a tué le frère de ce type ? Est-ce que tout ça, ce ne sont juste que de foutues représailles ?!

— C’est compliqué, se contenta-t-il de répondre. Ça l’est toujours, Joe.

Ce qu’ils m’avaient fait subir n’avait rien de compliqué. Je soupirai, lasse. L’amertume brûlait au fond de moi, comme de vieilles braises en sursis.

— J’ai vu Mack, glissai-je.

Mon dernier aveu capta l’attention de mon interlocuteur.

— Ils le détiennent… il n’est plus… lui-même.

— Il est camé, à coup sûr, répondit Ash, concentré sur mes mots.

— C’est l’impression qu’il m’a donnée. Et… il me suppliait de lui pardonner.

Un ange passa. Et Ash frappa le béton de son poing, comme pour contenir une furieuse envie de meurtre. Je frissonnai.

— Il nous a vendus pour de la came ! Ce connard a trahi le club… et toi, finit-il dans un murmure.

— Il pleurait…, dis-je en me remémorant la scène atroce. Ils l’ont assis au premier rang du « spectacle »…

— Du spec…

Ash ne comprit pas tout de suite à quoi je faisais référence. Je jetai un rapide coup d’œil à ma ceinture encore défaite et il dut en faire de même car la seconde suivante un nouveau grognement siffla entre ses dents serrées.

— Putain… !

Sans prévenir, son bras me délaissa et il se releva d’un bond. Il avança vers la porte et hurla comme un fou furieux.

— Bande de sous-merdes ! Vous n’êtes qu’une bande de sous-merdes lamentables ! Je vous jure que vous allez payer pour ça !

Son poing s’écrasa sur le battant verrouillé avec une violence inouïe et il rugit comme un lion enragé sous le coup. Je sursautai, effarée. Avec peine, je me relevai, ignorant un instant la douleur qui semblait jaillir dans tout mon corps. Je l’attrapai par les épaules et le suppliai de se calmer.

— Ash !

Un gémissement, plus qu’un cri. Les larmes menaçaient de nouveau. Son dos trembla et je me rapprochai. Il fallait qu’il prenne sur lui, où ils risquaient de le tuer. Cela ne nous aiderait pas.

— Ash, murmurai-je à son oreille. Allez, viens.

La tête appuyée sur son avant-bras contre la porte, je l’entendis souffler plus fort. Il frotta son visage sur la manche de son tee-shirt et finit par approuver en silence. J’attrapai son poignet et l’emmenai avec moi vers notre coin de pièce, celui où quelques minutes plus tôt, j’avais eu l’impression d’être en sécurité. Il se rassit et je pris place à ses côtés, trouvant, non sans mal une position qui m’était supportable. Son regard paraissait lointain, rivé à cette fichue porte. Je me faufilai sous son bras et laissai ma tête reposer sur l’épaule de cet homme, qui m’avait permis de croire, un bref instant, que tout n’était pas perdu, et que je n’étais plus seule dans cet enfer.

 

►►CHAPITRE 2