Wild Crows 2. Révélation // Chapitre 2

Chapitre 2

Jerry

J’avais l’impression que mon cerveau allait finir par imploser dans ma tête. Je n’en pouvais plus, j’allais péter un plomb ! Deux heures déjà, que j’avais reçu cette foutue vidéo, contenant les pires images qu’un père puisse voir de sa fille. Mes boots étaient en train de creuser une tranchée dans le parquet du bureau du shérif, à force de supporter mes allers-retours dans la pièce depuis mon arrivée. Le temps pressait, Kasabov m’attendait, et si je ne me magnais pas un peu, c’est Ash qui en paierait le prix.

— C’est bon, on est d’accord, non ? m’impatientai-je.

Je venais de m’immobiliser devant l’adjoint de Thompson, ce bon à rien d’Evan Connor.

— Je crois que oui, glissa-t-il, déstabilisé par mon ton qui grimpait.

— Alors, on y va ! m’agaçai-je. Il ne m’a pas laissé de délais ; il n’en laissera pas à ma fille.

— Si, s’interposa le Shérif Thompson. Elle est sa monnaie d’échange, il ne la tuera pas. Pas tant qu’il ne vous a pas vous, Jerry.

— Mais il éliminera Ash, si ce n’est pas déjà fait.

Son absence de réponse en dit long sur l’importance d’un tel risque.

— Alors, on bouge !

Je n’avais pas de temps à perdre avec une énième révision du plan. Nous n’avions pas non plus le loisir de faire durer la phase de préparation. Aucun système D en prévision, il faudrait que cela fonctionne. Le shérif ne s’offusqua pas de mon ton directif. L’urgence était de mise, et ma fille jouait sa vie par ma faute, et par celle du club. Elle payait le prix de nos défaillances et de notre manque de jugement. J’en aurais gerbé si j’avais eu le temps pour ça. La culpabilité me bouffait déjà et je devais agir, pour occulter le pire, pour oublier ce qu’il risquait d’arriver. Je ne pouvais pas l’envisager, je me le refusai. On allait la tirer de là, et Ash avec. Je ne me le pardonnerais pas autrement.

— On récapitule, déclara le shérif d’un ton trop calme à mon goût.

Je grognai.

— Jerry vous partez en tête. L’adjoint Connor et quatre hommes décollent quelques minutes après. Je vous suis avec quatre agents supplémentaires.

Quelqu’un frappa à la porte et ordonna au visiteur d’entrer. Un de ses sous-fifres m’apportait mon téléphone portable. Je l’attrapai d’un geste presque trop possessif.

— C’est bon, lança-t-il à sa supérieure. Les gars sont prêts.

Elle le remercia d’un hochement de tête et il referma derrière lui en sortant. Je perdais patience.

— Nous devons y aller, chaque minute perdue laissera le doute émerger en lui. Nous ne pouvons pas prendre plus de risque.

— Une minute, Jerry. Vous m’avez demandé mon aide, vous devez suivre mes ordres. Simple piqûre de rappel, crut-elle bon de préciser. Pas de zèle, par pitié. Il en va de la vie de mes hommes et des vôtres.

Je soupirai. Je ne comptais pas tergiverser pendant des heures.

— Vous gérez l’opération, j’ai saisi. Vous aurez même les lauriers. Rien à foutre du moment que ma fille et mon ami s’en sortent, putain !

— Quand nous attraperons Dimitri Kasabov, car nous l’attraperons, vous devrez vous maîtriser Jerry.

— Je ferai de mon mieux, répliquai-je sèchement. Mais si je vous donne la tête d’un gros poisson russe sur un plateau d’argent, vous devrez me laisser me charger des miettes.

Le shérif ne sembla pas apprécier ma remarque. Elle se leva d’un bond et m’incendia du regard, paumes sur son bureau.

— Que dois-je comprendre ?

— Que c’est donnant-donnant, Shérif. Vous n’auriez jamais eu Kasabov sans mon aide, et je ne peux pas m’aventurer là-bas sans votre soutien. C’est ce qu’on appelle une collaboration, voyez ça comme un échange de bons procédés.

Elle allait rétorquer quelque chose, mais elle s’interrompit finalement, la bouche ouverte. Ce fut son tour de grogner. Elle serra les poings et détourna le regard.

— Maintenant, si nous sommes enfin d’accord, je vais y aller. Le temps presse.

De nouveau, ses prunelles marron me foudroyèrent. Puis ses épaules se relâchèrent.

— Ne jouez pas les cow-boys, Jerry, cela nous coûterait cher à tous les deux.

— Je ne compte pas prendre le moindre risque tant que ma fille sera retenue par ce connard.

Elle soupira et quelqu’un d’autre frappa à la porte. L’adjoint. Ses traits étaient tirés, lui qui arborait d’ordinaire le visage lisse d’un mannequin de cire. Il avait épousé la sœur d’Ash. La disparition de celui-ci, quelles que soient ses relations avec lui, l’atteignait forcément, en touchant Lizbeth.

— Vos gars sont là, m’informa-t-il, d’un ton sec.

Je reportai mon attention vers Miss Thompson, le donneur d’ordres à la broche étoilée. Elle ne nous retint guère plus longtemps.

— Vous avez briefé tout le monde ? demanda-t-elle à Connor.

— On attend le signal.

Le shérif m’observa une courte seconde.

— Allons-y, finit-elle par déclarer, d’une intonation solennelle. Jerry, en place.

J’approuvai du chef, conscient que l’avenir de ma propre fille se jouait à l’instant même. Je fermai les barrières aux émotions trop vives qui menaçaient. Si j’en laissai filtrer une seule, les autres suivraient. Le self-control serait salvateur, ce soir. Je vidai l’air de mes poumons, et après un dernier coup d’œil à mon alliée, je quittai les lieux, en direction de ma vengeance.

Dans le sas de l’entrée, Billy m’attendait. Je m’arrêtai à son niveau, et aucun discours ne fut nécessaire. Nous nous toisâmes un bref instant, comme les vieux compagnons de route que nous étions, et il m’étreint dans une accolade poignante. Ce geste simple et authentique m’apporta une force nouvelle et je passai les portes du poste sans me retourner. Mon seul objectif : monter sur ma bécane et tracer jusqu’au point de rendez-vous. J’allai sauver ma fille, sortir Ash de là, et refaire le portrait à ce fils de pute qui avait osé penser qu’il pouvait menacer ceux que j’aimais. Les idées noires qui m’animaient à ce moment auraient effrayé jusqu’à Satan, lui-même. Cette ordure paierait le prix fort, shérif ou non. Je comptais bien m’en assurer. Mais avant cela, il me restait pas mal de barrages à franchir, et il était temps de s’en charger. J’enfourchai ma vieille Harley et aperçus mes gars plus loin sur le parking. Hanger leva le poing vers le ciel, mâchoire serrée, et je profitai d’une ultime seconde à les contempler. Les miens. Ma famille, mon clan. Tous unis pour m’apporter leur aide, prêts à risquer leurs vies pour Ash, et pour Joe.

— Il est temps, murmurai-je comme pour moi-même.

Je fis ronfler ma belle chromée et je rejoignis le chemin de ma destinée. Je savais qu’un convoi éparpillé me suivrait avec peu de décalage. La nuit noire, tout autour, m’enveloppait comme un linceul morbide. J’aurais donné ma vie pour Joe, et j’en aurais fait tout autant pour Ash. C’était peut-être bien ce qui allait se passer. Si cela permettait de les protéger, je n’hésiterais pas une minute ; mais bon sang, je m’en fis la promesse : j’aurais Kasabov avant de tirer ma révérence.