chapitre 3

Wild Crows – Tome 1 – Chapitre 3

Découvrez en exclusivité le premier chapitre de Wild Crows, tome 1.
Famille, Quête de soi, romance, mafia, trafic… bienvenue à Monty Valley !

La sortie du 1er tome est prévue pour début 2018.

Bonne lecture !

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CHAPITRE 3

 

Mon regard divaguait dans l’or noir fumant que je tenais entre mes doigts pour les réchauffer. Autour de moi, la salle du Short Break était bondée. Ce petit lieu douillet se situait au pied de l’hôpital de Stonebridge, ce qui expliquait pourquoi tant de membres du personnel s’y retrouvaient, le temps d’une pause dans leur journée. La mienne se terminait tout juste. La concentration m’avait manqué ce matin, pour de bonnes raisons. J’avais repris le travail en début de semaine, le cœur toujours en berne. Mais plus encore que la douleur du décès de ma mère, ce qui occultait mes pensée — peut-être s’agissait-il d’un système de bouclier de la part de mon inconscient pour occuper mon esprit ailleurs — c’était le contenu de cette lettre. Un simple bout de papier avait-il réellement le pouvoir de changer mon existence à jamais ? La voix suraiguë de ma collègue Saddie, virevoltait tout autour de moi sans jamais parvenir à réellement happer mon attention. D’ordinaire, ce timbre atypique me faisait sourire, d’autant qu’elle était ce qui se rapprochait le plus d’une amie dans ma vie actuelle. Je l’appréciais beaucoup, et elle me le rendait bien. Mais une partie de moi avait fui de mon corps le jour où j’avais découvert les mots laissés par ma mère à mon intention. Ce bout de mon être s’était réfugié dans un lot insurmontable d’interrogations, de craintes et d’espoirs, et ne semblait pas prêt à en sortir.

Lorsque ses doigts glacés se posèrent sur les miens, je sursautai.

— Tu m’écoutes toujours ?

— Oui… non !

Saddie m’incendia du regard.

— Heu… peut-être que oui ? Oui ? répétai-je d’un air plus sûr de moi.

Mon amie soupira.

— Écoute, je sais que ce que tu traverses s’avère difficile. Raison de plus pour prendre du recul, et te poser les bonnes questions.

— Je sais. Je ne déciderai rien sur un coup de tête.

Elle semblait douter.

— Tu en es certaine ? Parce que depuis quelques jours tu sembles ailleurs… déjà partie.

J’inspirai profondément, prenant conscience qu’elle disait vrai. Incertaine, je tentai de lui expliquer mon ressenti.

— J’essaie simplement de faire le point, tu vois… je n’arrête pas de me demander ce qu’il se passerait, si je me réveillais dans trente ans sans ne jamais avoir osé le rencontrer.

Mon Père. Voilà ce qui me hantait depuis une semaine. Il fallait que je sache, enfin. Le voir. Un instant, je décelai une certaine gêne dans le regard azur de ma collègue. Elle se frottait les mains avec un certain malaise.

— Que feras-tu si jamais… si jamais, lui, ne souhaite pas te rencontrer ?

Elle s’excusa aussitôt, sans doute consciente du coup qu’elle venait de porter à mes espoirs. Mais je n’étais pas stupide. À vingt-sept ans j’avais déjà appris à contrer les aléas de la vie. Si tel était le cas, alors je me relèverai, blessée, mais vivante.

— J’imagine qu’il a une vie bien organisée, sans doute une famille aussi. Ce sera un choc, probablement.

— Mais tout de même… vingt-sept ans sans rien lui dire… c’est juste dingue !

J’approuvai en silence, le café brûlant rappelant mes prunelles, puis mes lèvres.

— S’il ne veut pas me connaître, j’accepterai sa décision… j’imagine. Je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre.

Saddie m’observait en silence, une moue navrée sur son visage de poupée.

— Dans tous les cas, ne lâche pas tout pour l’inconnu, c’est trop risqué. Beaucoup font ça et s’en mordent les doigts ensuite. Vois avec Sullivan pour une « pause », dit-elle en mimant des guillemets avec ses doigts. Un « short break », plaisanta-t-elle en jetant un coup d’œil vers l’enseigne colorée du point chaud.

Je ris. Cela ne m’était pas arrivé depuis des jours. Mais Saddie, eh bien, c’était Saddie. Elle avait ce don pour me redonner du baume au cœur quand plus rien n’allait.

— Comme ça, si tout ne se passe pas comme tu le souhaites, tu pourras toujours reprendre ta place à l’hôpital et ta petite vie ici.

— Je n’ai pas encore pris ma décision, lui rappelai-je.

— Oh, si, tu l’as prise ! me défia-t-elle.

Elle me jeta un regard accusateur. Je ris de nouveau.

— Ta situation ici me semble plutôt sympa, non ? Un bon job, une copine au top, un chouette appartement, et le meilleur resto de tacos juste en bas. Oh, et j’oubliais, un ex détestable au possible mais super mignon et encore dans la course…

— Arthur, dans la course ?

Mon ton se fit plus vif que je ne l’aurais souhaité. Ma rupture avec Arthur Marvel remontait à deux ans auparavant. Mais je ne parvenais toujours pas à parler de lui sans sentir une colère et un profond dégoût me monter au nez. Je ne lui pardonnais pas ses mensonges, ses tromperies. Après un an et demi de vie commune, j’avais coupé court à tout ça ; mais je ne m’en étais pas encore remise. Ensuite, la maladie de ma mère et mon boulot s’étaient chargés de reléguer ma vie sentimentale dans un vieux placard. J’avais eu quelques aventures, bien évidemment, mais rien de sérieux. De toute manière, je n’avais ni le temps, ni l’envie de me consacrer à quelqu’un d’autre, et encore moins le courage de faire confiance à nouveau. Pas après cela. Depuis quelques mois, ce cher Arthur s’entêtait à me relancer par le biais de messages mielleux à souhait, et vue l’heure tardive de chaque envoi, il me réservait ses tentatives maladroites pour ses soirées les plus arrosées. Le parfait ingénieur en bâtiment qu’il était, passait plus de temps dans les soirées mondaines que sur les chantiers. De mon côté, j’avais fait le choix de refuser tout contact avec lui. On ne me décevait pas deux fois. C’était une règle que je m’efforçais de suivre, pour me protéger. Mais Saddie, en éternelle optimiste, se contentait de me rappeler que « l’opportunité Arthur » existait toujours, et que, peut-être, il avait changé. Sans moi.

— Va pour le bon job, la collègue qui déchire et la bouffe mexicaine, conclus-je.

Je noyai mes lèvres dans le café pour clore là ce chapitre indésirable.

— Tu comptes partir longtemps ?

— Je ne sais pas. Tout va dépendre… de ce fameux Jerry…

— Mouais. En tout cas, ça va me faire tout drôle de ne plus avoir nos pauses ensemble.

— Le service psy ne va pas me manquer ! Je pensais demander ma mutation de toute façon.

Saddie approuva la nouvelle, surprise mais sans jugement aucun.

— Et tu sais ce qu’il fait, ce « Jerry » ?

— Il dirige un complexe hôtelier, selon les mots de ma mère…

— La Californie…

En prononçant ce mot, je vis Saddie voyager dans sa tête.

— Tu quittes le Vermont pour la Californie. C’est à quoi ça, quarante heures de route ?

— Cinquante, rectifiai-je avec un sourire amusé.

— Oui, à l’autre bout du pays. Mais bon… si c’est pour le soleil de Californie.

— Exact.

— N’empêche, Monty Valley, ça semble paumé.

— Rien n’est « paumé », près de San Francisco, la corrigeai-je avec une pointe d’humour.

Je vis les épaules de Saddie s’affaisser sous mon argument de choc, puis elle leva son mug et nous trinquâmes ensemble, comme un début d’adieux.

— Que comptes-tu faire de la maison de ta mère ?

Voilà un point auquel je n’avais pas réfléchi. Ou tout du moins, je n’avais pas encore de réelle idée de ce que je comptais décider.

— Je ne sais pas. Je n’ai aucune envie de m’en séparer. J’y ai tellement de souvenirs… Mais de là à y vivre ?

Je grimaçai, incertaine.

— Pas pour le moment… peut-être que ce voyage en Californie me permettra d’aller de l’avant. À mon retour, j’aurais le recul nécessaire pour faire le bon choix.

Saddie me regardait avec un air doux et encourageant. Je lui souris en coin, sans réelle joie mais emplie d’une gratitude certaine.

— Je l’espère pour toi, ma belle.

Nous terminâmes nos cafés, partageâmes un énorme donut recouvert d’un nappage glacé rose et de petits grains de sucre colorés. Puis la jolie rouquine dut regagner son service, et reprendre son poste. Nous nous serrâmes dans les bras l’une de l’autre. Et même si je continuais de certifier que je ne prendrai ma décision finale que dans quelques jours, au fond de moi, je ne pouvais plus l’occulter : le mot « papa » m’appelait d’un cri strident. Le manque de presque trente années ressurgissait soudain, et l’irrépressible besoin de mettre un visage dessus l’emportait. J’avais appris à vivre sans père. Le temps avait diminué les flots de questions qui m’avaient assaillie durant mon enfance, et plus encore au cours de mon adolescence. Mais désormais, le soulèvement de cette question par ma mère, dans cette lettre posthume, détruisait littéralement tous les remparts érigés pour me protéger de la vérité. Je devais affronter la vie seule. Une opportunité se présentait à moi, celle de découvrir celui qui m’avait un jour permis d’exister.

Je claquai la porte du Short Break et décidai finalement d’accompagner Saddie à l’hôpital. Je devais rencontrer ma supérieure, et m’entretenir avec elle.

 

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