Chapitre 1

Jules

Ma sƓur m’accueille avec un sourire fier.

— Alors, la star est de retour ?

— T’en fais pas un peu trop, lĂ  ? lui demandĂ©-je, le rose aux joues en posant mon sac Ă  dos.

— À peine. Mais tu devines que ce n’est qu’un avant-goĂ»t de ce qui t’attend avec maman


— Je ne pensais pas que tu serais là.

— J’étais venu nourrir ce pauvre chat, au cas oĂč leur vol aurait du retard. 

— ChĂ©ri, c’est toi ? lance une voix aiguĂ« depuis la cuisine.

— Bonne chance, me souffle ma sƓur aĂźnĂ©e.

Je me marre et rejoins la piĂšce voisine. 

— Jules ! Viens par lĂ , mon chĂ©ri !

Ma mĂšre m’ouvre grand les bras, me teint hĂąlĂ© par ses vacances. Soucieux de ne pas gĂącher son plaisir, je la laisse m’étreindre comme si j’étais encore un gamin. Mon pĂšre m’adresse un air complice et me tape sur l’épaule.

— Alors, cette scùne ?

— C’était chouette, leur racontĂ©-je, des souvenirs plein la tĂȘte.

— C’était une superbe occasion, peut-ĂȘtre que des producteurs Ă©taient prĂ©sents dans la salle, sans compter sur les crĂ©ateurs du spectacle SorciĂšres. 

Il a dĂ©jĂ  fait des plans sur la comĂšte, Ă©videmment. Je me retiens de rajouter “et peut-ĂȘtre qu’il n’y avait personne, et c’est cool quand mĂȘme, parce que je me suis Ă©clatĂ©.” Autant Ă©viter un Ă©niĂšme conflit pĂšre-fils alors qu’on vient seulement de se retrouver il y a quelques minutes. Je gagne en maturitĂ©, ce qui m’étonne moi-mĂȘme. Il y a encore quelques mois, j’aurais foncĂ© dans le tas, peu soucieux des consĂ©quences. Mais ce soir, j’aspire juste Ă  un peu de paix, de choses simples
 d’elle ?

— Tout s’est bien passĂ© ? Ta sƓur m’a dit qu’elle avait rencontrĂ© cette fille avec qui tu chantais


Elle fait mine de chercher son prénom.

— Ambre, complĂ©tĂ©-je pour elle.

— Oui, Ambre.

— Elle est adorable et super jolie, crois bon d’ajouter mon aĂźnĂ©e.

Un rictus rapide lui transmet toutes mes pensĂ©es. 

— Oh, eh bien, tant mieux. 

— Elle est du coin ? demande mon pùre.

— Non, elle vit vers Lyon. 

— Oh, c’est joli, Lyon, tu te souviens de notre dernier week-end Ă  la Croix Rousse ? s’enchante ma mĂšre, dĂ©jĂ  partie sur son nouveau dĂ©lire. 

Je l’aime. Mais parfois, elle m’use. Comme toutes les mùres du monde, j’imagine. Mon pùre approuve en silence.

— C’était vraiment dĂ©ment d’ĂȘtre dans ce lieu mythique, dis-je, pour replonger une fois encore dans le dĂ©lice des Ă©motions vĂ©cues lĂ -bas.

Mes parents semblent ravis, mĂȘme si je devine dans le silence de mon pĂšre qu’il attend plus de moi qu’un simple moment de plaisir sur scĂšne. Je l’ignore, comme toujours. 

— Bon, ça vous dirait de manger italien ce soir ? Votre pĂšre allez commander chez Arthuro. J’aimerais beaucoup manger avec mes deux enfants rĂ©unis, annonce la reine des lieux.

Ma soeur grimace. Moi aussi.

— Votre enthousiasme fait plaisir Ă  voir ! Et dire que vous m’avez manquĂ© durant tout le sĂ©jour ! se lamente-t-elle pour nous faire culpabiliser.

— OK, M’man, mais aprùs je rentre. J’ai du boulot demain.

Je suis cerné.

— D’acc mais je traĂźne pas non plus, j’ai prĂ©vu autre chose, ce soir.

— Vraiment ? m’interroge Cynthia d’un air suspicieux ? T’as une vie sociale, toi maintenant ?

Je ne répond rien, me contente de lui adresser un regard noir.

Tandis que mon pĂšre dĂ©croche le tĂ©lĂ©phone, ma mĂšre s’occupe de ranger leurs bagages.

— Un rapport avec la jolie Lyonnaise ? me glisse ma sƓur avec un coup de coude et un regard appuyĂ©.

— Occupe toi de tes affaires, Cynt’…

Sur ce, je la laisse poireauter avec ses idĂ©es en pagaille et rejoint ma grotte, oĂč le parfum vanillĂ© d’une jolie fĂ©e hante encore les lieux. 

Il est presque vingt heures quand je dĂ©cide de lui passer un coup de fil. J’ai peur d’avoir l’air con. AprĂšs tout, on a passĂ© une nuit ensemble, c’est peut-ĂȘtre un peu trop tĂŽt pour prendre de ses nouvelles
 mais si je ne le fais pas j’aurais l’air d’un blaireau, puisque j’ai annoncĂ© que j’allais le faire. Putain, j’suis pire qu’un dĂ©butant. C’est ça, d’avoir perdu une grosse partie de l’estime de soi qu’on nourrissait, parce qu’on a un jour dĂ©cidĂ© de trop vouloir plaire aux autres, quitte Ă  s’oublier en chemin. Ce temps est rĂ©volu, mais il n’en reste rien de bon.

Je m’allonge ser mon lit. Son odeur recouvre ma couette d’une fragrance Ă  laquelle je veux bien devenir accro. La meilleure des drogues. Une part de moi me rabache que je ne la mĂ©rite pas, ma mĂ©moire me renvoie le reflet d’une culpabilitĂ© que je peine Ă  enterrer pour de bon, et peut-ĂȘtre qu’en un sens, je ne me sens pas prĂȘt pour le faire. Comme si traĂźner ce fardeau m’aider Ă  me sentir un peu moins pourri. Elle me donne envie de croire que je peux aussi reprendre une vie “normale”, et peut-ĂȘtre mĂȘme plus. J’ouvre mon rĂ©pertoire ou Ă  peine une dizaine de contacts ont survĂ©cu Ă  mon nettoyage d’été  elle est tout en haut. 

Trois sonneries, quatre, cinq. RĂ©pondeur. 

Un peu déçu, je dĂ©cide d’attraper ma guitare et gratte quelques cordes avant de rééssayer. En vain.

Merde. Je suis peut-ĂȘtre devenu le mec collant de service ?

Non. 

J’étais son premier. Ça a du sens pour elle. Pour moi aussi.

Cette fois, ce n’est plus l’orgueil qui me turlupine, mais l’inquiĂ©tude. Et si
 il lui Ă©tait arrivĂ© quelque chose. Soucieux, je la rappelle dix minutes plus tard, mais je tombe directement sur sa messagerie. Mes craintes grandissent. Je regarde l’heure. Je peine Ă  croire qu’elle puisse s’ĂȘtre endormie si tĂŽt, surtout en laissant sa batterie se dĂ©charger alors qu’on a cours demain. 

Je finis par craquer, je me lĂšve d’un bond, je saisis ma veste, mes clĂ©s de voiture et je quitte mon studio.

Tant pis si je passe pour u fou ou un putain de stalker. Je ne ferai pas deux fois la mĂȘme erreur.
Je ne prendrai pas le risque de la perdre par négligence.

Chapitre 2