Ambre
Je ne sais pas vraiment ce que je cherche. Tout indice sera bon à prendre. Ce n’est pas une enquête dans laquelle je cherche le coupable, je la connais déjà. C’est une traque. Une chasse aux éléments qui pourront l’incriminer pour de bon, n’en déplaise à son père intouchable.
Margaux m’a briefé pour gagner du temps sur mes recherches : elle maîtrise l’art de trouver les infos dans les archives de l’école.
Machinalement, ce qui me vient c’est ce bal de l’an dernier. Celui au cours duquel Jules aurait été élu roi… je peine à le réaliser. Était-il vraiment ce genre de personne qui court après des titres superficiels ? Je ne comprends pas. C’est à des kilomètres de ce que j’ai découvert de lui.
De ce que j’ai aimé chez lui.
De ce que j’aime encore chez lui…
Je me remémore les paroles de cette fille.
“On n’a plus d’élections”.
Pourquoi ? Est-ce en lien avec la mort d’Elise ? Est-ce une décision de l’école ?
Je mets peu de temps à trouver les archives photo de cette soirée. Je fais défiler les clichés des étudiants mis sur leur trente-et-un pour l’occasion. Je découvre sous chaque cliché les noms de ceux qui y figurent.
Je n’en connais aucun. Jusqu’à Nathan. Il porte un costume un peu trop large, un nœud papillon argenté, et à ses côtés, une jolie rousse prend la pose dans une robe fourreau verte.
Et puis je les vois.
Jules et Chloé, enlacés pour le photographe. Elle dans une robe de strass noirs, un chignon digne d’une mariée, lui, une simple chemise blanche et un pantalon ocre. Elle sourit de toutes ses dents et il arbore un sourire en coin, moins à l’aise.
Il ne me doit rien, pourtant, je ne peux pas m’empêcher de détester cette idée qu’il ait pu être intime avec elle… avec celle qui est à l’origine de la mort d’une étudiante, et qui ne sourit même pas si la même issue m’attendait. Sauf que c’est perdu d’avance. Je ne laisserai pas son influence gagner sur ma dignité. Je tombe alors sur la photo d’Elise. Elle était belle. Ses yeux rieurs tranchent avec le sort qu’elle a finalement choisi pour ne plus souffrir. À ses côtés, deux autres filles, Hannah, et une troisième dont je découvre le nom complet, mais que j’ai déjà vue… Jennifer Arizo.
“Jenn”.
Nous avons partagé la scène à Paris. Elle m’a même remercié d’avoir osé mettre un terme au silence des victimes de harcèlement dans notre école.
“En première année, j’ai vécu quelque chose…”, m’avait-elle dit alors. “Pas comme toi, mais… J’aurais aimé avoir ton courage, à l’époque.”
Je n’ai pas oublié ses paroles, parce qu’elles en dévoilaient à la fois trop et pas assez. “pas comme moi”. Comment alors ? Et pourquoi une seconde année s’était-elle rapprochée d’une première année, au point de figurer sur la même photo de gala ?
Toute cette histoire me dépasse. J’ai le sentiment que plus je creuse, plus je découvre de nouvelles inconnues dans l’équation.
Ça fait des heures que je suis là, assise à ce même poste, les yeux rivés sur l’écran, les mains collées au clavier, comme si bouger risquait de tout effacer. Les images défilent dans ma tête sans trêve. Élise, son regard sur les photos, toujours à moitié de profil, comme si elle fuyait déjà. Et Chloé. Bras dessus bras dessous avec Jules. Ce gala. Ce putain de gala. Je ferme brusquement l’écran. L’ordi claque comme une gifle dans le silence nocturne de la bibliothèque. Tout ça me donne la nausée.
Je rassemble mes affaires sans vraiment les voir. Mon sac est trop lourd. Mon corps aussi. Je n’ai pas envie de rentrer dans cette chambre vide. Jess me manque, elle a toujours les bons mots. Mais je dois aussi apprendre à gérer seule mes problèmes, quitte à tourner en boucle dans une situation qui me dépasse. J’imagine que c’est ça, être un adulte. Si seulement on pouvait redevenir enfant…
Je m’apprête à partir quand il entre dans la bibliothèque et se dirige droit sur moi.
Jules. Son sac sur l’épaule, il semble plus nerveux que d’habitude. Il me rejoint, mon cœur accélère. C’est alors qu’il me tend ce carnet que je reconnais aussitôt. Celui dont il détourne les yeux dès que quelqu’un s’en approche. Celui qui semble plus précieux qu’un mot d’excuse.
— Tiens.
Je ne comprends pas ce qu’il attend de moi.
— Prends-le.
— C’est…
— Le carnet dans lequel je gribouille depuis… plus d’un an. Presque deux en fait.
La situation me gêne. J’ai le sentiment que, si j’ouvre ce cahier de dessins, je vais enfoncer des portes sans sa permission, piétiner son intimité. Je m’y refuse.
— Jules, je…
Alors, il le dépose sur la table à côté de nous.
— Je veux juste… que tu saches tout de moi. Et tout est là.
Un rire sans joie quitte ses lèvres.
— C’est triste à dire, mais c’est vrai. Je ne suis pas du genre à m’épancher sur ce que je ressens, mon truc à moi, c’est de dessiner, d’écrire des trucs, comme pour vider ma tête quand y’a trop d’infos ou d’émotions dedans.
Je déglutis, touchée par ce geste que je n’attendais pas.
— Je n’ai rien à te cacher, souffle-t-il en cherchant mon regard.
Malgré moi, des larmes menacent. Toute cette tension, toute cette dualité, tout ce foutoir me bouleverse plus que je ne le voudrais.
— Je ne veux pas fouiller dans ta vie.
— Il le faudra bien si tu tiens à avancer dans ton enquête.
“Enquête’, ce mot sonne comme quelque chose de bien trop orchestré? Moi, tout ce que je veux, c’est découvrir la vérité, et empêcher Chloé de nuire encore.
— Je peux répondre à toutes tes questions, mais si tu as envie de me connaître un peu mieux qu’avec des mots, alors voilà, ça , c’est moi.
Sa vulnérabilité me désarme. Ce n’est pas une posture, pas une stratégie. Juste un garçon qui pose son cœur sur une table, sans rien attendre en retour. Je baisse les yeux vers le carnet. Je n’ose pas encore le toucher, comme s’il pouvait brûler. Pourtant, il est là. Preuve tangible qu’il ne me ment pas. Ou plus. Il ne reste que des cendres de la confiance que je lui accordais avant, pas vraiment. Il nous offre une brèche, une ouverture fragile qu’il me tend sans m’imposer quoi que ce soit. J’acquiesce sans un mot, puise en moi une force insoupçonnée pour garder mes distances alors que toute mon âme me hurle d’aller me blottir dans ses bras. Il souffre autant que moi de notre distance. Mais la méfiance me retient. On n’oublie pas des années de souffrance en quelques jours. J’ai et j’aurais sans doute toujours peur des autres, lui y compris. Pas besoin d’en dire plus. Il me comprend, comme souvent. Et il s’éloigne, les mains dans les poches, son sac glissé sur l’épaule. Je le regarde disparaître entre les rayons de la bibliothèque, et j’inspire profondément pour ne pas me laisser submerger.
Le carnet reste là, à portée de main. Je finis par le glisser doucement dans mon sac, avec un mélange de gêne et de respect. Ce n’est pas le moment de l’ouvrir. Pas encore. Pas alors que tout tangue autour de moi. Je récupère mes affaires, en silence, et quitte les lieux à mon tour.
À peine ai-je franchi les premiers pas vers la sortie que des notifications déferlent sur mon téléphone. Mon estomac se noue. J’entends d’autres portables sonner dans le couloir, mais aussi dans la bibliothèque que je viens de quitter. La peur s’insinue en moi comme une vieille rengaine. Des chuchotements s’élèvent tout autour, discrets, mais bien réels. Des élèves lèvent les yeux de leurs écrans, se tournent entre eux, échangent des regards appuyés, quelques-uns sourient. Mon rythme cardiaque s’accélère. Je sais que ce n’est pas normal.
Je sors le téléphone de ma poche.
Le Hub. Une nouvelle publication. Mon souffle se bloque dans ma gorge.
Une photo de moi avec Sorin Petrescu. L’image est volontairement floue, prise de côté, de loin. On dirait que je lui parle de trop près. Le commentaire qui l’accompagne me retourne l’estomac : « Certaines savent comment gagner des points… »
L’angle de vue du cliché laisse planer le doute, je suis de dos, lui face à moi, et rien ne permet d’affirmer que nous sommes à distance l’un de l’autre. Rien sauf la vérité que je connais. Ce jour-là, Monsieur Petrescu a tenu à m’encourager, il se doutait que quelque chose se tramait. Il a été le seul à s’en alerter et à me proposer son soutien. Rien de plus.
Mais cette photo transforme ce moment bienveillant et désintéressé en insinuation salace. Des ricanements éclatent à quelques tables de là. Mon regard balaye la bibliothèque et s’arrête sur Chloé, qui vient de s’installer sur une table avec deux autres élèves. Elle sourit. Grand. Trop grand.
Jules, encore dans l’allée, s’est arrêté. Il capte mon trouble, l’agitation autour de nous, puis se tourne vers le fond de la salle, de l’autre côté de la baie vitrée qui nous sépare de mon bourreau. Il suit mon regard. Il comprend. Immédiatement. Il pivote, fulmine, traverse la bibliothèque sans réfléchir. Son pas est ferme, tranchant, habité d’une colère sourde qui ne lui ressemble pas. Je le suis de loin, hésitante. Arrivé devant Chloé, il s’arrête, droit, impassible.
— C’est toi ?
Elle bat des cils, faussement innocente.
— De quoi tu parles ?
— C’est quoi ton putain de problème, sérieux ? Pourquoi tu ne lui fous pas la paix ?
— Je ne comprends rien à ton charabia, économise ta salive.
—Tu crois que t’es clean parce que c’est pas toi qui postes ? C’est ton poison, Chloé. Même si tu délègues à des chiens de garde aussi pourris que toi.
Visiblement, elle n’apprécie pas la dernière remarque et se relève d’un bond devant Jules. Je décide de me rapprocher, inquiète quant à ce qu’elle pourrait encore faire.
Les deux élèves à ses côtés se figent. La tension devient palpable. D’autres têtes se tournent, les oreilles traînent, les chuchotements redoublent.
— Impossible à prouver, se réjouit-elle.
— Alors quoi, ça t’a pas suffi ? Comment tu peux encore te regarder dans la glace après tout ça ?
Elle reste muette, les yeux brillants d’un éclat acide. Elle ne nie pas. Elle n’a pas besoin. Son sourire plus tendu en dit long.
— Je n’y peux rien, moi, si celle que tu prenais pour une blanche colombe fait le tour des pieux…
— Tu n’as que ça ?
— Navrée de te décevoir, Jules, mais ta lubie du moment est une traînée.
C’est trop pour moi, je les rejoins d’un pas rapide, me plante en face d’elle qui me dépasse d’une bonne tête. La colère dépasse la peur, elle vient d’accomplir un exploit sans le savoir. Elle vient de me donner des ailes.
— Tu finiras par tomber, me contenté-je de lui annoncer froidement. Et ce jour-là, je te jure que personne ne lèvera le petit doigt pour t’aider.
Son rictus s’élargit.
— Tu me connais bien mal, pauvre petite chose.
— Traînée, ou pauvre petite chose, il faudrait savoir, ricané-je amer.
— Pourquoi choisir ? Après tout, c’est ton truc de multiplier les rôles, non ? La victime fragile, l’incomprise ingénue… et maintenant la petite favorite du prof, la marie-couche-toi-là.
— Tu as bien changé, Jules. Je me demande ce qui t’a plus chez elle : son air de petit chien perdu ou sa bouche pulpeuse quand elle te supplie de la sauter comme d’autres l’ont fait avant toi ?
Un frisson glacé me traverse, mais je tiens bon. Jules, lui, explose.
— Ferme-la, Chloé.
Elle arque un sourcil, faussement surprise, mais je vois sa mâchoire se crisper.
— Quoi, ça te dérange qu’on dise tout haut ce que tout le monde pense tout bas ? Tu crois que, parce qu’elle pleurniche mieux que les autres, elle mérite le tapis rouge ? Tu étais plus lucide avant.
— Non. Avant j’étais aveugle. À t’écouter, on dirait que je t’appartiens, putain. Alors je vais être clair une bonne fois pour toutes. Tu n’existes plus pour moi.
Elle se redresse d’un bond, furieuse, les joues rouges de rage.
— Pourtant, dans mes souvenirs, tu aimais bien mon côté mordant dans l’intimité…
Elle passa sa langue sur sa lèvre de façon équivoque et à l’intérieur, je dégoupille. Pourtant, par un miracle sorti de je ne sais quel chapeau, je ne montre rien.
— Tu vas le regretter.
C’est tout ce que je dis, en m’interposant entre eux deux, Jules dans mon dos.
— Tu veux me salir, m’humilier. C’est ton truc, d’écraser les autres pour essayer de briller, hein ? Mais cette fois, ça ne va pas suffire. Ni toi, ni ton petit réseau de lâches, ni même ton papa ne pourront t’éviter la chute.
Elle me fusille du regard, mais je ne détourne pas les yeux.
— Tu me menaces ?
— Je te préviens. Tu as voulu une guerre ? Tu l’as. Mais moi, je ne joue pas. Je combats.
Elle ricane, un peu plus tendue.
— Pauvre fille. Tu crois que tu m’impressionnes ? Tu vas voir ce que ça coûte de se croire plus maline que moi.
Je souris. Froidement.
— Je sais déjà ce que ça m’a coûté d’avoir eu peur de toi. Et c’est fini.
Je la laisse là, étouffée par ses propres armes qui ne font plus d’effet. Jules me suit sans un mot. On s’éloigne. Tous les regards nous suivent, mais je m’en fiche. Parce qu’au fond, je viens de gagner bien plus qu’un duel de mots : j’ai gagné. Je ne suis pas un jouet. Pas une marionnette qu’on peut briser avec un cliché douteux ou une rumeur infecte. Je suis Ambre Delgado. Et cette guerre, je compte bien la remporter.
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