Chapitre 2

Ambre

On toque Ă  ma porte. Je me prĂ©cipite, ouvre Ă  Margaux. 

— Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiùte-t-elle en voyant mes yeux rougis. Je suis venue dùs que j’ai eu ton message.
Ma mĂąchoire tremble, mais je ne parviens mĂȘme pas Ă  rĂ©pondre Ă  sa question. 

— Il t’est arrivĂ© quelque chose Ă  Paris ?

Je ne sais mĂȘme pas par oĂč commencer. C’est trop. Trop tout. Mon cerveau peine Ă  assimiler les piĂšces du puzzle macabre qu’on a glissĂ© sous ma porte. Ses mains saisissent mes Ă©paules, et elle plonge ses iris noirs dans les miens, en quĂȘte de rĂ©ponses. 

— OK, assieds-toi.

Elle m’aide Ă  reculer jusqu’à ce que mes jambes rencontrent le petit canapĂ©. Je me laisse tomber dessus, totalement dĂ©passĂ©e. Sur la table basse devant nous, le dossier refermĂ© me fait l’effet d’une tĂąche de sang sinistre. Mon cƓur s’est retournĂ©. Mes tripes aussi. 

Margaux suit mon regard vers la chemise cartonnĂ©e. 

— C’est quoi ça ? Tu me fais peur Ambre. Est-ce que je dois appeler un mĂ©decin ?

— Non
 je


Je tente de me ressaisir. 

— Respire. Tout va bien.

J’inspire un grand coup, consciente que mon Ă©tat d’anxiĂ©tĂ© n’aidera en rien la situation, mĂȘme si je peine Ă  le maĂźtriser. Doucement, l’oxygĂšne calme un peu mon organisme en surchauffe. 

— Quelqu’un a dĂ©posĂ© ça sous ma porte. 

— Ce dossier ?

— Oui.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des documents tirĂ©s d’une enquĂȘte de police, enfin je crois


Margaux fronce les sourcils derriĂšre ses larges lunettes rondes. Elle s’apprĂȘte Ă  le saisir quand je l’en empĂȘche.

— Attends. Ne regarde pas la premiùre photo. Epargne-toi ça. Retourne-la avant de la voir


Ma trouille agite ses mĂ©ninges. 

— Ambre ! Mais de quoi on parle là ?

— Du suicide d’une Ă©tudiante de l’AcadĂ©mie.

Margaux en reste bouche-bée.

Mon téléphone se met à sonner sur la table basse. Encore.

Je ne peux pas. Le prĂ©nom de Jules apparaĂźt sur l’écran. Je le balance sur la messagerie.

— Tu ne rĂ©ponds pas ?

— Non.

— Qu’est-ce que tu me caches ?

— Ce n’est pas moi qui dissimule la vĂ©rité 

Cette fois, je la perds. 

— OK, donne-moi ce truc.

Ni une ni deux, elle ouvre la chemise en carton, et ne suis Ă©videmment pas du tout ma consigne. 

— Oh purĂ©e !

— Tourne cette photo ! grognĂ©-je en regardant ailleurs, bien dĂ©cidĂ©e Ă  ne plus jamais m’y confronter.

Je ferme mĂȘme les yeux, encore horrifiĂ©e par les images qui dansent dans ma tĂȘte, comme une promesse de ne plus me lĂącher. Jamais. 

— Eh ben
 

J’ouvre un Ɠil, focalisĂ©e sur le visage intriguĂ© de mon ex-colocataire pour Ă©viter de dĂ©raper sur l’hĂ©moglobine immortalisĂ©e sur ce clichĂ© morbide.

De nouveau, le tĂ©lĂ©phone sonne. 

— Bon sang, mais rĂ©pond lui, il doit s’inquiĂ©ter


Un rire sans joie, juste soufflé, quitte mes lÚvres.

Elle n’a pas l’air Ă©cƓurĂ©e, seulement triste. Curieuse, aussi. Nous n’avons clairement pas Ă©tĂ© cĂąblĂ©es de la mĂȘme maniĂšre. 

— La pauvre
 c’est quoi son nom ?

Margaux fait dĂ©filer les autres photographies. Elle dĂ©couvre la note manuscrite qui me terrifie presque autant que l’image de cette Ă©tudiante qui s’est donnĂ© la mort.

“Tu crois vraiment connaĂźtre Jules ? Demande-lui pourquoi il a redoublĂ© l’an passĂ©. Mais peut-ĂȘtre que tu n’es pas prĂȘte Ă  le savoir.”

— Attends, c’est quoi, ces conneries ? Quel est le rapport avec Jules ? 

Elle tombe des nues. Moi aussi, pour la sixiĂšme fois. Soit le nombre de lectures que j’ai faites de ces quelques mots. Et malgrĂ© ces divers essais, je ne parviens toujours pas Ă  comprendre. Je ne veux pas comprendre.

De nouveau, mon portable se met Ă  sonner. 

Margaux me dévisage, la liste des prénoms cités dans le dossier entre les mains.

— Tu dois lui poser des questions.

— Pas maintenant, dĂ©crĂ©tĂ©-je en raccrochant.

— Il est le seul Ă  pouvoir Ă©claircir la situation. Et puis, toi et lui, vous vous entendez bien, non ? Plus que ça, mĂȘme.

La malice derriĂšre sa remarque dĂ©note avec la gravitĂ© des informations que l’on dĂ©tient. En d’autres circonstances, elle m’aurait arrachĂ© un sourire de gĂȘne, mais pas ce soir. Je me sens perdue hors de mon corps, hors de tout ce qui est matĂ©riel, Ă©garĂ©e dans des eaux troubles et effrayantes, un mĂ©lange hasardeux entre le pire de mon passĂ©, et le pire d’un futur dont je ne veux pas. 

Margaux lit les diffĂ©rents papiers de journaux ainsi que les copies de documents officiels qui semblent provenir d’une enquĂȘte. Je fais dĂ©filer les pages, mais ce que je vois me frappe comme un coup de poing.

— Élise Mayol, murmure Margaux. 

Elle repart dans ses pensées, dans lesquelles je devine une activité folle.

— Les dates des articles de presse
 c’était l’an passĂ©. 

Ses prunelles ébÚne retrouvent les miennes.

— Les redoublants doivent savoir.

Je ne dis rien. Elle attrapa la liste de noms, dont celui de Jules.

— Merde. 

Un simple mot qui porte pourtant tellement de nuances. Mon hypersensibilité devient un capteur bien trop puissant pour moi. Percevoir sa compassion me blesse deux fois plus.

— Je ne peux pas croire qu’il soit mĂȘlĂ© Ă  ça, admet-elle. Pour le moment, on n’est certaines de rien. D’ailleurs, cette liste, ce n’est rien de plus qu’un bout de papier qu’un inconnu a griffonnĂ©. Tant qu’on ignore l’identitĂ© de celui ou celle qui a laissĂ© ce dossier sous ta porte, impossible de connaĂźtre ses rĂ©elles intentions. N’importe qui peut accuser n’importe qui d’autre, Ambre.

Elle cherche Ă  me rassurer, Ă  me donner un peu d’espoir. Mais pour le moment, la seule chose que je ressens, c’est un grand vide. Un trou bĂ©ant oĂč tout ce que je pensais savoir vient de s’envoler en fumĂ©e. Alors que je commençais Ă  peine Ă  m’ouvrir au monde, telle une vieille rengaine, le destin a choisi de faire exploser ces espoirs naissants, pressĂ© de me rappeler Ă  la solitude qui m’a toujours dĂ©finie.

— Tu dois parler à Jules.

Margaux a pris soin d’utiliser beaucoup de douceur pour me rĂ©itĂ©rer son conseil. Je le sais trĂšs avisĂ©, cependant, je ne me sens pas prĂȘte pour ce moment de vĂ©ritĂ© brute. J’ai bien trop peur de ne pas la supporter.

Je sursaute quand on toque Ă  la porte de nouveau. On se fixe, elle et moi, inquiĂšte.

— T’as prĂ©venu quelqu’un d’autre ?

— Non.

Ni une ni deux, elle file ouvrir Ă  ma place. 

Pour la premiĂšre fois, j’ai le sentiment d’avoir nouĂ© une amitiĂ© sincĂšre, et c’est ce qui me sauve, ce soir. 

— Heu
 salut.

Je reconnais aussitĂŽt ce timbre rauque.

— Ambre est là ?

Margaux hésite.

— Oui, mais elle n’est pas en mesure de te voir pour le moment.

J’en reste scotchĂ©e. Elle a eu le culot que je n’aurais probablement jamais. Et ce soir, rien que pour ce courage-lĂ , tĂ©moin de son respect Ă  mon Ă©gard, c’est plus que je n’en aurais espĂ©rĂ© de qui que ce soit.

— Quoi ?

Jules pousse la porte et m’aperçoit.

— Ambre, ça va ?

Il semble inquiet. Moi aussi, je le suis. Une part de moi rĂȘve de me blottir dans ses bras et d’oublier tout ce que je viens de dĂ©couvrir, de reprendre lĂ  oĂč nous en Ă©tions, et me rĂ©veiller d’un mauvais cauchemar
 mais c’est impossible. L’autre partie rĂ©clame de savoir. MĂȘme si ça doit me dĂ©truire un peu plus. On ne peut pas faire s’écrouler une maison dĂ©jĂ  en ruines. Il se dirige vers moi, je recule dans le canapĂ© par instinct de protection. 

— Hey, qu’est-ce qu’il se passe ? J’ai essayĂ© de t’appeler, mais vu que tu ne rĂ©pondais pas, j’ai eu peur qu’il te soit arrivĂ© quelque chose


Il rĂ©alise que je me blottis dans mon sofa pour instaurer de la distance entre nous et se tend. Son incomprĂ©hension me brĂ»le le cƓur. 

Alors, son regard dérive vers le dossier entrouvert sur la table.

— Qu’est-ce que


Les mots qui quittent ma bouche, dĂ©verrouillent les vannes que je tiens Ă  garder fermĂ©es jusque lĂ . Une larme dĂ©vale ma joue. J’en tremble.  

— Dis-moi que ce n’est pas vrai, Jules. Dis-moi que ce n’est pas toi.

Il se laisse tomber sur le canapĂ©, mĂ©dusĂ©. Et son silence me tue. 

Chapitre 3