Chapitre 3

Jules

— Dis-moi que ce n’est pas vrai, Jules. Dis-moi que ce n’est pas toi.

Ce dossier sur sa table… Le clichĂ© qui m’arrache la rĂ©tine, fait dĂ©border mon âme de cette culpabilitĂ© mortelle. Le puzzle s’assemble mal, trop d’inconnues m’empĂŞchent de tout saisir… ça et le choc qui m’a coupĂ© les jambes. Je dĂ©glutis, rattrapĂ© par la dĂ©solation que j’avais mis tellement d’efforts Ă  ensevelir loin, très loin dans ma tĂŞte… certains jours, je commençais mĂŞme Ă  croire que je pourrai l’oublier… peut-ĂŞtre.

Impossible.

L’horreur qui trahit les prunelles brun dorĂ© de mon interlocutrice n’est qu’un coup de poignard supplĂ©mentaire dans le trou bĂ©ant qu’abrite ma poitrine. 

— Je voulais te parler de ça…

Je dois me ressaisir, j’ai besoin de lui expliquer. 

Je me tourne vers elle et l’air hébété qu’elle m’offre intensifie les remords qui me bouffent.

— Ambre…

Par réflexe, je pose ma main sur sa cuisse pour la rassurer, mais c’est tout l’inverse qui se produit, elle recule de son côté du canapé, entoure ses genoux comme si elle cherchait à se protéger de moi.

— Hey…

— Heu, vous voulez que je vous laisse ? demande Margaux, mal à l’aise.

— Oui, s’il te plaît…

— Non ! intervient Ambre presque en criant.

— Heu… OK, rĂ©pond son amie. 

Elle s’installe sur un fauteuil, sur ma droite.

Je n’arrive pas à détacher mon regard des yeux larmoyants de celle qui, hier encore, m’a ramené un peu plus à la vie. Hier et tous les jours d’avant. Depuis que son allure de fée perdue dans ses rêves de monde meilleur s’est entrechoquée avec la prison morose et terne dans laquelle je me réfugie depuis ce drame.

— Tu…. Tu as peur de moi ?

Ma voix tremble. Tout, mais pas ça. Pas cette trouille dans ses iris innocents. Pas Ă  mon Ă©gard, putain. Je me dĂ©teste davantage. 

Elle resserre ses bras et recule ses pieds, comme pour instaurer encore plus de distance entre nous. Sa crainte m’achève. 

— Pourquoi y’a ton nom sur cette liste ?

C’est tout ce qui sort de sa bouche après un trop long silence.

Elle dĂ©signe du menton le dossier ouvert. Je ne veux pas regarder ces clichĂ©s. Mon estomac vrille dĂ©jĂ . Qui pourrait observer ces instants de tristesse absolue sans faillir ? Surtout quand il s’agit d’une personne qu’on apprĂ©ciait. Je me contente de retourner toutes les photos, mĂŞme si mes yeux capturent malgrĂ© moi des dĂ©tails d’une morbiditĂ© terrible. Je trouve cette fameuse liste manuscrite. Plusieurs noms y figurent. Six pour ĂŞtre exact. ChloĂ© Batellier, Nathan Loret, Melissa Gonthier, Harmonie Pleiss, Jules Duval, Arthur Morin. Je connais tous ces gens… parce que nous avons tous Ă©tĂ© mĂŞlĂ©s Ă  cette affaire sordide. 

— Les étudiants que la police a suspectés, avoué-je à demi-mot, terrifiée à l’idée de la perdre.

— Suspectés de quoi ?

— De harcèlement.

Le couperet tombe. J’ai l’impression qu’une part d’elle fuit dans un monde dans lequel je ne serai jamais plus invité.

Elle dĂ©glutit, puis tente de se concentrer Ă  nouveau, pleine d’hĂ©sitation et de peur.

— Et c’était vrai ?

J’aimerais hurler que “oui” et qu’on reprenne tout comme avant. Mais ce n’est pas si simple. Ce serait faux, en partie. Je n’ai peut-ĂŞtre pas tenu le couteau, mais j’ai fait partie de ceux, qui n’ont pas agi pour la sauver. 

— Qu’elle s’est faite harcelĂ©e ? Oui. Mai cette liste… non.

Un rire âcre s’échappe de ses lèvres. Ambre essuie une larme d’un geste trop rapide, fier, plein de colère. Elle m’est toute adressée.

— Qu’est-ce que ça veut dire exactement ? me crache-t-elle au visage.
Le dégoût qui émane de son ton me tue.
— Je ne pensais pas qu’elle… en viendrait à…

— …à se suicider, conclut amèrement Ambre.

Alors elle retourne le cliché face à moi et je suis forcé de détourner les yeux. La bile me remonte dans la gorge. Je baisse la tête et tente de retenir mes sanglots.

— Elise Mayol, siffle la jolie brune, ulcérée en face de moi.

Et puis elle me montre des articles de presse. Je les connais déjà tous. Mes parents avaient contacté ces revues pour un démenti.

— « Poussée à la mort par ses camarades », « Élèves tueurs », « Scandale mortel à l’Académie Orphée »…

Son index appuie chaque morceau de texte, inquisiteur. Elle me fixe, comme pour me confronter Ă  cette rĂ©alitĂ© que j’ai tentĂ© de fuir durant des mois. Le retour sur terre me fait l’effet d’un Enfer qui se dĂ©chaĂ®ne. 

Je l’ai mérité.

— Pourquoi la police vous a-t-elle interrogé ?

— C’est la procédure légale, ses parents ont demandé une enquête, suite à de forts soupçons concernant son harcèlement.

Ambre n’est plus elle-même, je la sens dépassée, atterrée, menée par sa quête de vérité, parce que cette histoire remue bien plus en elle qu’en n’importe qui d’autre. J’imagine que le sort d’Elise… fait renaître en elles des ombres qu’elle a longtemps essayé de dissuader pour sa propre vie. Et pour ça aussi, je me hais. J’aurais dû lui parler.
— Mais il n’y a que vos noms à vous sur cette liste, pas tous ceux des étudiants…souligne Margaux que j’avais presque oublié.

J’approuve, en silence. Par respect pour Elise, je retourne son clichĂ©. Elle ne mĂ©rite pas que cette image circule. 

— J’ai besoin de savoir.
Ces mots ne sont qu’un murmure. Celui d’Ambre. Elle a rangé sa colère, comme si toute son énergie l’avait quittée. Elle a l’air d’être un fantôme. La phrase suivante semble pesait une tonne dans sa bouche.

— Quel rôle as-tu joué ?

Il me faut une bonne minute pour mettre de l’ordre dans mes idées. Et même après ce temps, ça reste confus. Je ne suis plus en mesure de prendre des gants. Moi aussi, j’ai le cœur explosé, à vif, la blessure à découvert.

— Je voulais t’en parler.

— Avant ou après qu’on ait passé la nuit ensemble ?

Sa remarque me scie. Elle m’imagine donc salaud à ce point ?
Margaux s’étouffe, mais ne dit rien.

— Non, jamais je n’ai…

— Quel rôle as-tu joué ? répète Ambre, décidée à jouer cartes sur table ici et maintenant.

Face à ma mine encore hébétée par la violence de sa question, elle approche un dernier bout de papier. La cerise sur ce gâteau macabre.

“Tu crois vraiment connaître Jules ? Demande-lui pourquoi il a redoublé l’an passé. Mais peut-être que tu n’es pas prête à le savoir.”

Je ris sans joie, dépité. Perdu aussi.

— Je fréquentais tous ces étudiants, ceux de la liste. C’était… mon groupe.

— Tu as mauvais goĂ»t en termes de potes, si tu veux mon avis, commente Margaux, avec un dĂ©tachement et une ironie qui tranche avec la gravitĂ© de l’instant. Et en termes d’ex, aussi.

— Quel rapport avec Elise ? insiste Ambre, vacillante entre tristesse et détermination.

— Elise a très vite Ă©tĂ© prise pour cible par ChloĂ©. MĂ©lissa et Harmonie ont suivi la cadence, sans doute pour se faire apprĂ©cier d’elle.

Je marque une pause, les souvenirs remontant comme une vague amère. Le regard d’Ambre me brĂ»le, et je dĂ©teste chaque seconde de cette confession.

— Au dĂ©but… c’Ă©tait juste des remarques dĂ©plaisantes dans les couloirs, des moqueries sur ses vĂŞtements, son accent. Des trucs… « normaux », enfin, si on peut appeler ça comme ça.

— Rien n’est normal lĂ -dedans, murmure Ambre, ses doigts crispĂ©s sur ses genoux.

— Je sais. Crois-moi, je le sais.

Le silence s’installe, aussi lourd qu’une dalle de bĂ©ton sur ma poitrine.

— Et toi ? Tu participais ?

Sa question claque dans l’air comme un fouet. J’avale ma salive avec difficultĂ©.

— Non. Mais…

— Mais ?

— Je n’ai rien fait pour l’arrĂŞter.

Ambre ferme brièvement les yeux. Je devine l’image qui doit dĂ©filer dans sa tĂŞte : elle, seule, harcelĂ©e, tandis que tous regardaient ailleurs. Le parallèle est Ă©vident, tranchant. Je me dĂ©teste d’avoir Ă©tĂ© de l’autre cĂ´tĂ©.

— Pourquoi ? demande-t-elle d’une voix Ă©tranglĂ©e. Pourquoi tu n’as pas agi ?

— J’Ă©tais avec ChloĂ© Ă  cette Ă©poque, avouĂ©-je, comme si cette explication suffirait. Mais elle n’avait rien d’une excuse.

Margaux intervient, tendue comme un arc :

— Donc, tu l’as laissĂ©e faire ?

— Je n’ai pas rĂ©alisĂ© Ă  quel point… ça allait loin. C’Ă©tait une sorte de jeu pour eux,ajoutĂ©-je avec maladresse, sachant pertinemment combien ces mots sonnent creux. Personne ne pensait que… que ça finirait comme ça.

— Personne ne pense jamais que ça finira comme ça, murmure Ambre, son regard perdu dans le vide. Et pourtant…

Elle laisse sa phrase en suspens, mais je comprends qu’elle subit les souvenirs de sa propre tentative de suicide,après avoir Ă©tĂ© harcelĂ©e. La culpabilitĂ© me submerge.

— Qu’est-ce qui s’est passĂ© ensuite ? demande Margaux.

Je m’humecte les lèvres. Chaque mot qui sort est comme du verre brisĂ©.

— Ça a empirĂ© après la fĂŞte d’Halloween. Élise avait bu, comme tout le monde. Elle s’est… rapprochĂ©e de moi pendant la soirĂ©e. Elle Ă©tait seule, elle cherchait juste quelqu’un pour discuter.

Ambre me fixe, suspendue Ă  chaque syllabe.

— ChloĂ© nous a vus, et… elle est devenue folle. Ă€ partir de lĂ , ça a dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©. Elle a commencĂ© Ă  rĂ©pandre des rumeurs sur Élise, disant qu’elle couchait avec n’importe qui, qu’elle essayait de voler les copains des autres. Des choses… ignobles.

Je déglutis.

— Et ce n’Ă©tait pas vrai, prĂ©cise Ambre, sa voix Ă  peine audible.

— Bien sĂ»r que non ! m’exclamĂ©-je, plus violemment que je ne l’aurais voulu. Élise Ă©tait juste… gentille. Peut-ĂŞtre un peu naĂŻve. Elle croyait qu’en faisant profil bas, ça s’arrĂŞterait.

— Mais ça ne s’est pas passĂ© comme ça, devine Margaux.

Je secoue la tĂŞte.

— Ils ont créé un groupe privĂ© sur les rĂ©seaux. Je n’y Ă©tais pas actif, mais… j’Ă©tais dedans. Ils partageaient des photos d’elle prises Ă  son insu, des montages dĂ©gradants. Ils la traitaient comme si elle n’Ă©tait rien.

Ambre se recroqueville davantage. Je reconnais cette posture : celle de quelqu’un qui revit son propre traumatisme Ă  travers les mots des autres.

— Un jour, en janvier, ChloĂ© a volĂ© le tĂ©lĂ©phone d’Élise. Il y avait des im…images intimes. Pas grand-chose, juste… elle en sous-vĂŞtements, des trucs qu’elle avait dĂ» envoyer Ă  un mec qu’elle frĂ©quentait avant d’arriver Ă  l’AcadĂ©mie.

— Et Chloé les a partagées, conclut Ambre, la voix tremblante de rage.

Je hoche la tĂŞte, incapable de soutenir son regard.

— Les photos ont circulĂ© dans toute l’Ă©cole. Et puis, quelqu’un a lancĂ© une rumeur comme quoi Élise aurait couchĂ© avec un prof pour avoir de meilleures notes. C’Ă©tait faux, mais tout le monde y a cru.

— Vous avez détruit sa vie, souffle Ambre.

Ce « vous » me transperce plus violemment qu’une lame. Elle a raison. Dans mon silence, j’Ă©tais complice.

— Quand est-ce que tu as rĂ©alisĂ© que ça allait trop loin ? demande Margaux, avec une curiositĂ© clinique qui contraste avec l’Ă©motion vibrante d’Ambre.

— Un jour, j’ai surpris une conversation entre Élise et une amie dans le couloir du rĂ©fectoire. Elle pleurait… elle disait qu’elle ne pouvait plus continuer comme ça, qu’elle n’avait plus la force.

Le souvenir me soulève l’estomac. Son visage dĂ©fait, ses yeux rougis, sa voix brisĂ©e par les sanglots.

— Qu’est-ce que tu as fait ? s’interroge mon interlocutrice, alors que chaque syllabe semble lui coĂ»ter.

— J’ai essayĂ© de parler Ă  ChloĂ©. Je lui ai demandĂ© d’arrĂŞter, que ça prenait des proportions dangereuses. Elle s’est moquĂ©e de moi, m’a traitĂ© de lâche. On s’est disputĂ©s. Et puis…

Les mots se bloquent dans ma gorge. C’est trop. Tout est trop.

— Et puis ? insiste Ambre.

— Et puis, deux jours plus tard, Élise était morte.

Le silence qui suit est glacial. J’erre dans le flou de ce souvenir : l’annonce par le directeur, le choc, les visages livides de mes camarades. La culpabilitĂ© Ă©crasante.

— Ses parents l’ont retrouvĂ©e dans son bain… elle s’est… elle a…

Je ne peux pas terminer ma phrase. Les mots restent coincés.

— Après ça, tout s’est enchaĂ®nĂ©. La police, les interviews, la famille d’Élise qui demandait justice. Mais Monsieur Batellier a Ă©touffĂ© l’affaire. Il a fait jouer ses relations, a menacĂ© de poursuivre en diffamation quiconque mentionnerait sa fille.

Le dégoût dans mes propres aveux est palpable.

— En tant qu’actionnaire majoritaire, il a nĂ©gociĂ© avec la direction. La « mesure disciplinaire », c’Ă©tait le redoublement. Pour tous ceux dont le nom figurait sur cette liste. Trois ont prĂ©fĂ©rĂ© quitter l’Ă©cole, leurs familles ne supportaient pas le battage mĂ©diatique.

— Et c’est tout ? s’indigne Margaux. Un redoublement ?

— Aux yeux du monde, c’Ă©tait juste une Ă©lève fragile dĂ©passĂ©e par la pression des Ă©tudes. Suicide sans lien avec l’Ă©cole. Cas classĂ©.

— Et vous avez accepté ça… ? murmure Ambre.

Ce n’est pas une question. Sa déception inonde la pièce.

— Qu’est-ce qu’on pouvait faire ? Batellier avait le bras long. Le directeur Ă©tait terrifiĂ©. Personne n’osait aller contre lui.

— Et toi, tu as redoublé, comprend-elle. La sanction qui arrange tout le monde.

— J’aurais prĂ©fĂ©rĂ© ĂŞtre renvoyĂ©, avouĂ©-je, la voix Ă©tranglĂ©e. J’aurais prĂ©fĂ©rĂ©… n’importe quoi d’autre.

Je passe une main sur mon visage.
— Tu aurais pu quitter l’école.
C’est une accusation pure et dure.

— La musique… c’est tout ce qu’il me reste, finis-je par admettre, dans un murmure à peine audible.

Le silence qui suit m’est insupportable. Je me reconcentre sur celle pour qui mon cœur bat comme un forcené, bien décidé à tout faire pour me rattraper auprès d’elle, à défaut de mieux.
— Je ne suis pas un monstre, Ambre. Je… j’ai commis des erreurs. Des fautes impardonnables. Mais je n’ai jamais voulu que ça se termine comme ça.

— Mais tu n’as rien fait pour l’empĂŞcher, rĂ©pète-t-elle, ses mots s’enfonçant comme des Ă©pines.

Je baisse les yeux. Qu’est-ce que je pourrais rĂ©pondre Ă  ça ?

— Qui a déposé ces documents sous ta porte ? demande alors Margaux.

— N’importe qui aurait pu s’en charger, fais-je remarquer.

— N’importe qui souhaitant te voir tomber, souligne-t-elle. Toi en particulier.

J’approuve, perplexe.

— ChloĂ© est hors de propos puisqu’elle figure aussi sur la liste, ce qui Ă©limine notre première piste crĂ©dible.

— Pas n’importe qui, rĂ©pond Ambre. Quelqu’un qui connaĂ®t le dossier et qui sait ce qui s’est vraiment passĂ© et qui a pu obtenir des copies de ces archives probablement consignĂ©es par la police.

Et lĂ , je la vois changer. Ses yeux s’illuminent d’une nouvelle dĂ©termination. Celle d’une personne qui a trouvĂ© un sens, un objectif Ă  atteindre.

— Je refuse de me laisser manipuler par un lâche qui agit dans l’ombre. Ce dossier ne contient qu’une partie de la vĂ©ritĂ©. Je compte bien dĂ©couvrir le nom de celui ou celle qui joue avec moi , avec nous en ce moment. Batellier a peut-ĂŞtre rĂ©ussi Ă  Ă©touffer l’affaire, et tout le monde a suivi, murmure-t-elle, mais quelqu’un d’autre souhaite que la rĂ©alitĂ© Ă©clate. Cette personne s’est donnĂ© la peine de rassembler toutes ces preuves et n’a pas peur de m’utiliser pour ça. Je ne suis plus un pion.

— Ambre, intervient Margaux, prudente. C’est peut-ĂŞtre dangereux.

— Plus que de continuer Ă  vivre dans l’ignorance ? Plus que de laisser des gens comme ChloĂ© agir en toute impunitĂ© ?

Elle se lève, traverse l’espace qui nous sĂ©pare. Sa proximitĂ© me fait vaciller.

— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? Avant… avant tout ça ?

Sa voix se brise sur ces derniers mots. Je sais qu’elle pense Ă  notre nuit ensemble, Ă  cette connexion que nous avions partagĂ©e.

— Je voulais te le dire, Ambre. Je te jure que j’allais le faire. Mais comment… comment avoues-tu Ă  quelqu’un que tu t’es plantĂ© Ă  ce point ? Comment tu dis Ă  une personne qui a dĂ©jĂ  connu l’enfer que tu as fait partie de ceux qui l’ont dĂ©chaĂ®nĂ© ?

— En me faisant confiance, murmure-t-elle, une larme roulant sur sa joue.

Ces mots me poignardent. Parce qu’elle a raison. 

— J’avais peur de te perdre.

Elle recule d’un pas, et je sens le gouffre qui se creuse entre nous.

— Tu viens peut-être de le faire quand même.

Elle retourne sur le canapé, essuie ses pleurs du revers de la main. Quand elle relève la tête, son regard a changé. Plus dur, plus déterminé.

— J’aimerais que tu partes… maintenant.

— Ambre…

— S’il te plaĂ®t. J’ai besoin…  de rĂ©flĂ©chir.

Je me lève, les jambes tremblantes. Je n’ai pas le droit de la supplier, pas le droit d’exiger quoi que ce soit.

— Si tu veux me parler… si tu as des questions…

— Je sais où te trouver, coupe-t-elle.

Je hoche la tĂŞte, dĂ©vastĂ©, mais incapable d’argumenter. En passant près de Margaux, celle-ci murmure, juste assez fort pour que je l’entende :

— Laisse-lui du temps.

Je quitte la chambre, le cĹ“ur lourd. Dans le couloir dĂ©sert, je m’adosse au mur et ferme les yeux. Tout s’Ă©croule, encore. Comme si l’univers me rappelait que je ne mĂ©ritais pas de bonheur, pas après ce tout ça.

La nuit dernière, dans cette chambre d’hĂ´tel Ă  Paris, j’ai cru Ă  une seconde chance, je me suis dit qu’il Ă©tait possible d’enfin enterrer le passĂ© pour avancer. Que le pardon devenait une option.

J’avais tort. Tellement tort.

Les images d’Élise me reviennent, plus vives que jamais. Son sourire timide quand elle est arrivĂ©e Ă  l’AcadĂ©mie, pleine d’espoir. Sa voix qui se brisait lorsqu’elle tentait de rĂ©pondre aux moqueries. Et puis, le vide laissĂ© après son dĂ©part. Un trou bĂ©ant que personne n’avait voulu voir.

Je me redresse, Ă©trangement calme au milieu de la tempĂŞte. Peut-ĂŞtre qu’Ambre a raison. Peut-ĂŞtre que cette vĂ©ritĂ© doit sortir au grand jour, quelles qu’en soient les consĂ©quences. Pour Élise. Pour tous ceux qui ont Ă©tĂ© ou seront les victimes des ChloĂ© de ce monde.

Je jette un dernier regard Ă  la porte fermĂ©e de la chambre d’Ambre, puis je m’Ă©loigne, la sensation qu’une ombre me suit. Celle d’Élise. Celle de tout ce que nous avons tous tentĂ© de cacher.

Un frisson me parcourt. Une chose est sĂ»re : la vĂ©ritĂ© commence Ă  remonter Ă  la surface. Et personne, pas mĂŞme le type le plus influent du coin, ne pourra l’arrĂŞter cette fois.

Chapitre 4