Chapitre 4
Ambre
La porte se referme sur Jules, et avec elle, tous mes espoirs d’un nouveau dĂ©part. Le silence qui s’abat sur la piĂšce est assourdissant. Trop lourd. Trop plein. Je fixe ce dossier maudit, Ă©talĂ© entre Margaux et moi comme une blessure ouverte.
â Est-ce que ça va ? murmure mon amie, sa voix Ă peine audible.
Quelle question absurde. Comment pourrais-je aller bien ? J’ai l’impression qu’on m’a arrachĂ© le cĆur Ă mains nues. Mes larmes menacent de couler Ă nouveau, mais je les retiens. Trop pleurĂ©. Trop donnĂ©.
â Non, parviens-je Ă articuler. Rien ne va.
Un sourire triste se dessine sur les lĂšvres de Margaux. Elle comprend. Sans un mot, elle ramasse les photos Ă©parpillĂ©es, les articles de presse aux titres sensationnalistes, cette liste horrible de noms. Elle les range dans la chemise cartonnĂ©e, comme pour me protĂ©ger de leur pouvoir destructeur. Son geste dĂ©licat me touche plus que n’importe quelle parole de rĂ©confort.
â Tu veux que je reste cette nuit ?
J’hĂ©site. Une part de moi a envie dâĂȘtre seule, s’enrouler dans sa douleur comme dans une couverture trop lourde. L’autre a peur. Peur du silence. Peur des pensĂ©es qui viendront inĂ©vitablement me hanter. Je nâai jamais Ă©tĂ© un animal social. Jâaime ma solitude, la plupart du temps en tout cas⊠mais ce soir, je me sens anĂ©antie, de nouveau.
â Je ne sais pas.
â Je reste, dĂ©cide-t-elle.
Cette fois, je ne proteste pas. Elle s’installe sur le canapĂ©, celui-lĂ mĂȘme oĂč Jules Ă©tait assis quelques minutes plus tĂŽt. Je ne peux m’empĂȘcher de fixer l’empreinte invisible qu’il y a laissĂ©e.
â Tu penses qu’il dit la vĂ©ritĂ© ? demandĂ©-je enfin, brisant le calme oppressant.
Margaux retire ses lunettes, frotte ses yeux fatigués.
â J’ai envie d’y croire, admet-elle. Il avait l’air… sincĂšre.
â SincĂšre dans sa culpabilitĂ©, tu veux dire.
Ma voix est glaciale, mĂȘme Ă mes propres oreilles. Je ne me reconnais plus. Ces derniĂšres semaines, je m’Ă©tais reconstruite lentement. Brique par brique. Et voilĂ que tout s’effondre Ă nouveau.
â Ăcoute, Ambre…
â Quoi ? l’interromps-je. Tu vas me dire que ce n’est pas sa faute ? Qu’il n’a juste… rien fait ? Comme tous ceux qui regardaient ailleurs quand j’Ă©tais harcelĂ©e, moi aussi ?
Les mots sortent comme un torrent trop longtemps contenu. Je tremble, mais pas de tristesse. De rage. Une colĂšre sourde, viscĂ©rale, qui remonte des profondeurs de mon ĂȘtre.
â Non, rĂ©pond calmement Margaux. Je n’allais pas dire ça.
Elle se lĂšve, vient s’asseoir prĂšs de moi sur le lit. Sa proximitĂ© ne me dĂ©range pas. C’est Ă©trange comme certaines personnes peuvent entrer dans votre espace sans le violer.
â Je voulais juste te dire que tu as le droit d’ĂȘtre en colĂšre. Tu as le droit d’ĂȘtre blessĂ©e. Tu as le droit de ne plus jamais lui adresser la parole si c’est ce dont tu as envie.
Ses mots font Ă©cho Ă ma propre pensĂ©e, me donnent une permission que je n’osais pas m’accorder.
â Mais j’ai aussi le sentiment qu’il n’y a pas que Jules dans cette histoire. Il y a ChloĂ©, il y a son pĂšre, il y a toute cette Ă©cole qui a laissĂ© une fille se dĂ©truire sans lever le petit doigt.
Mes poings se crispent sur les draps. Je repense Ă mon propre parcours, Ă ces longs mois oĂč j’Ă©tais devenue invisible aux yeux de tous, sauf pour ceux qui voulaient me faire du mal. Je me souviens de cette sensation glaciale d’abandon, de cet isolement qui vous ronge de l’intĂ©rieur.
â Je ne peux pas juste faire comme si je n’avais rien vu, Margaux. Comme si ça ne me concernait pas.
â Personne ne te demande de dĂ©tourner le regard. Ăa fait dĂ©jĂ trop longtemps que tout le monde se charge de jouer Ă l’autruche.
Je lĂšve les yeux vers elle, surprise par son ton soudain plus ferme.
â Tu n’es plus la mĂȘme qu’avant, Ambre. Tu es plus forte. Et surtout, tu n’es plus seule.
Jules aussi mâa dit ses mots. Il me blessent. Parce quâil me manque dĂ©jĂ alors que je dĂ©sire de tout mon ĂȘtre lui en vouloir pour sa lĂąchetĂ©. Elle pointe du doigt le dossier.
â Quelqu’un, quelque part, a dĂ©cidĂ© que cette histoire ne pouvait plus rester enterrĂ©e. Quelqu’un s’est donnĂ© la peine de rĂ©unir toutes ces preuves, tous ces tĂ©moignages, et de te les faire parvenir. Ă toi, spĂ©cifiquement. Pas Ă n’importe qui. Ă toi.
â Pourquoi moi ?
â Tu es devenue un symbole malgrĂ© toi. Tu te souviens quand tout l’amphi s’est levĂ© pour te soutenir ? Cette journĂ©e a changĂ© quelque chose. Les gens te regardent diffĂ©remment maintenant.
Je fronce les sourcils, peu Ă l’aise avec cette idĂ©e.
â Je n’ai jamais demandĂ© Ă ĂȘtre la reprĂ©sentante de quoi que ce soit…
â Peut-ĂȘtre, mais les autres tâont choisie.
Margaux désigne le dossier.
â Quelqu’un pense que tu es la bonne personne pour affronter cette injustice. Cette personne te fait confiance pour ne pas l’ignorer.
â Au risque de me mettre Ă dos Batellier et tous ses petits soldats ?
Margaux ne cille pas face à mon agressivité.
â Au risque de dĂ©couvrir la vĂ©ritĂ©.
Ces mots rĂ©sonnent dans la piĂšce comme une sentence. La vĂ©ritĂ©. C’est tout ce que j’ai toujours voulu. Quand j’Ă©tais cette adolescente brisĂ©e, quand j’avalais ces cachets pour achever mes souffrances, tout ce que je souhaitais, c’Ă©tait que quelqu’un reconnaisse ce qui m’arrivait. Que quelqu’un dise : « Ce n’est pas normal. Ce n’est pas ta faute. »
Ălise n’a jamais eu cette chance.
â Tu sais ce qu’on raconte, murmure Margaux.Elle finit toujours par Ă©clater.
â Sauf quand des gens puissants font tout pour la museler.
â Justement. C’est lĂ qu’interviennent les gens comme toi.
â Les gens comme moi ?
â Ceux qui refusent de se taire.
Je me lĂšve brusquement, incapable de rester assise une seconde de plus. L’appartement semble trop petit, l’air trop rare. Je fais les cent pas, mon esprit tournant Ă plein rĂ©gime.
â Et si… et si Jules m’avait menti ? S’il Ă©tait plus impliquĂ© que ce quâil admet ?
Margaux suit mon raisonnement sans difficulté.
â Tu penses qu’il aurait activement participĂ© au harcĂšlement ?
â Ou pire. Ces photos intimes… et si c’Ă©tait lui qui les avait partagĂ©es ?
â Ambre…
â Non, Ă©coute-moi. Il Ă©tait avec ChloĂ© Ă l’Ă©poque. Il l’a rappelĂ© lui-mĂȘme. Qui nous dit qu’il n’a pas Ă©tĂ© son complice ? Qui nous dit qu’il ne joue pas un double jeu depuis le dĂ©but ?
Tout se brouille dans ma tĂȘte.
â Et sa culpabilitĂ© ? Son redoublement ?
â Tu crois vraiment qu’il avait le choix ? C’Ă©tait ça ou l’expulsion. Et peut-ĂȘtre pire encore si l’affaire avait Ă©tĂ© rendue publique.
Margaux soupire, se lĂšve Ă son tour.
â OK, admettons. Mais dans ce cas, pourquoi serait-il revenu Ă l’AcadĂ©mie ? Il aurait pu partir, comme les trois autres.
Je m’arrĂȘte net dans ma marche frĂ©nĂ©tique. Elle marque un point.
â Je ne sais pas, avouĂ©-je. Mais je veux comprendre. J’ai besoin de comprendre.
â Tu vas continuer Ă le voir ?
La question me prend au dĂ©pourvu. Cette simple idĂ©e me noue l’estomac. Comment pourrais-je le regarder dans les yeux, avec ce que je sais maintenant ? Comment pourrais-je oublier qu’il Ă©tait lĂ , qu’il a vu une fille se faire dĂ©truire, et qu’il n’a pas agi pour lâaider ?
Puis le souvenir de notre nuit Ă Paris me frappe avec la violence d’une gifle. Sa douceur. Sa tendresse. Sa façon de me regarder comme si j’Ă©tais la chose la plus prĂ©cieuse au monde.
Tout ça n’Ă©tait-il qu’un mensonge ?
â Non, rĂ©ponds-je enfin. Je ne peux pas. Pas maintenant.
Margaux acquiesce, respectueuse de ma décision.
â Alors, qu’est-ce que tu vas faire ?
Je m’arrĂȘte devant la fenĂȘtre, fixe le noir de la nuit qui engloutit les montagnes. Une dĂ©termination nouvelle s’empare de moi, froide et implacable.
â Je vais dĂ©couvrir qui a envoyĂ© ce dossier.
â Et ensuite ?
Je me tourne vers elle, le regard dur.
â Ensuite, je vais comprendre ce qui est rĂ©ellement arrivĂ© Ă Ălise Mayol. Et je vais lui rendre hommage en faisant tomber les coupables.
Margaux m’observe en silence, puis hoche lentement la tĂȘte.
â Tu ne comptes pas abandonner, hein ?
â Non. Pour une fois dans ma vie, je refuse de baisser les yeux.
Elle me rejoint Ă la fenĂȘtre, pose une main sur mon Ă©paule dans un geste de soutien silencieux.
â On va avoir besoin d’alliĂ©s, murmure-t-elle. D’informations. De preuves.
â On ?
Un sourire complice étire ses lÚvres.
â Tu crois que je vais te laisser affronter ça toute seule ? Tu me connais mal. Je tâai dĂ©jĂ montrĂ© mon goĂ»t pour les enquĂȘtes, non ?
Pour la premiĂšre fois depuis des heures, une chaleur timide se diffuse dans ma poitrine. Jâai de la chance dâavoir rencontrĂ© Margaux. Je souris, malgrĂ© moi.
â Par oĂč on commence ? demande-t-elle, dĂ©jĂ prĂȘte Ă entrer en l’action.
Je réfléchis un instant, mon cerveau étudiant toutes les possibilités.
â On doit trouver ceux qui cĂŽtoyaient Ălise, ceux qui ont vu ce qui s’est passĂ© sans ĂȘtre impliquĂ©s directement.
â Pas facile, fait remarquer Margaux en remontant ses lunettes. Sur la liste, il y a Jules que tu ne veux plus voir, ChloĂ© qu’on doit Ă©viter, Nathan qui est son acolyte. Et les trois autres ont quittĂ© l’Ă©cole.
â Je sais, mais ils n’Ă©taient pas les seuls Ă connaĂźtre la vĂ©ritĂ©. Des tĂ©moins, des amis d’Ălise, des gens qui ont vu mais n’ont pas osĂ© parler…
â Comme les secondes annĂ©es actuels, qui Ă©taient en premiĂšre l’an passĂ©?
â Exactement. Et puis il y a les profs.
Margaux m’observe, les yeux brillants derriĂšre ses verres Ă©pais.
â Tu as conscience qu’on s’attaque Ă quelque chose de gros, lĂ ? Batellier n’est pas n’importe qui. Son pĂšre non plus.
â Je le sais.
â Et on n’a aucune preuve concrĂšte. Juste des rumeurs et quelques coupures de presse qui ont Ă©tĂ© Ă©touffĂ©es.
Je hausse les Ă©paules, comme si ça n’avait pas d’importance. Mais au fond, je sais qu’elle a raison. On part de peu, presque de rien.
â Qui nous a envoyĂ© ce dossier, Ă ton avis ? demande-t-elle.
â Quelqu’un qui connaĂźt la vĂ©ritĂ©. Quelqu’un qui a Ă©tĂ© tĂ©moin.
â Ou quelqu’un qui a participĂ© et qui regrette ?
L’idĂ©e me frappe. Je n’y avais pas pensĂ©. Et si l’un des complices avait dĂ©cidĂ© de parler ? De tout rĂ©vĂ©ler ?
â On devrait commencer par reconstituer les derniers jours d’Ălise, suggĂšre Margaux. Comprendre ce qui l’a poussĂ©e Ă bout.
â Et trouver qui Ă©taient ses amis. S’il lui en restait.
Je frissonne Ă cette idĂ©e. Savoir qu’une personne peut ĂȘtre Ă ce point isolĂ©e, privĂ©e de soutien, abandonnĂ©e de tous… Je connais trop bien cette sensation. Je l’ai vĂ©cue. Et j’ai failli y succomber.
Mais Ălise, elle, n’a pas survĂ©cu.
â Ăa ne va pas ĂȘtre facile, me prĂ©vient Margaux. On va se heurter Ă beaucoup de portes fermĂ©es. De gens qui prĂ©fĂšrent se taire. Qui ont peur. Et on risque de s’attirer des ennuis.
Je me tourne vers elle, un sourire amer aux lĂšvres.
â Tu as les chocottes, Columbo ?
Elle lĂšve les yeux au ciel, mais ne peut retenir un petit rire face Ă ce surnom qu’elle dĂ©teste tant.
â Non, mais je ne suis pas idiote non plus. Il faut qu’on soit prudentes.
â On le sera.
Je me dĂ©tourne de la fenĂȘtre, soudain Ă©puisĂ©e par toutes ces Ă©motions, ce trop-plein d’informations. La fatigue me tombe dessus comme une chape de plomb.
â On commencera demain, dĂ©cidĂ©-je. On a besoin de sommeil.
Margaux acquiesce et retourne s’installer sur le canapĂ©. Elle retire ses lunettes, les pose sur la table basse.
â Et Jules ? demande-t-elle dans la pĂ©nombre.
Je serre les dents. Son nom, à lui seul, suffit à réveiller cette douleur sourde dans ma poitrine.
â Quoi, Jules ?
â Qu’est-ce que tu vas lui dire quand il essaiera de te parler ?
â Qui te dit qu’il va essayer ?
Margaux soupire, comme si j’Ă©tais d’une naĂŻvetĂ© consternante.
â Tu ne l’as pas vu quand il est parti. Il avait l’air dĂ©vastĂ©.
â Et alors ? Il devrait l’ĂȘtre. Il a laissĂ© une fille se faire harceler jusqu’Ă la mort.
â Je ne pense pas que ce soit aussi simple.
Je ne rĂ©ponds pas tout de suite. Oui, peut-ĂȘtre que rien n’est jamais tout noir ou tout blanc. Que la culpabilitĂ© se nuance. Que certains ont plus de sang sur les mains que d’autres.
Mais ça n’enlĂšve rien Ă la douleur, Ă la trahison que je ressens.
â S’il veut me parler, qu’il le fasse. Je l’Ă©couterai peut-ĂȘtre. Ou peut-ĂȘtre pas.
â Tu l’aimais bien, pourtantâŠ
Je ferme les yeux, refusant de laisser les larmes couler Ă nouveau.
â Jâaimais bien la version de lui quâil mâa permis de voir. Un mensonge.
Câest justement ça, le problĂšme. Quand on s’attache, la chute est d’autant plus douloureuse.
Je m’allonge sur mon lit, fixant le plafond dans la pĂ©nombre. Dehors, la nuit a pris possession des montagnes, engloutissant toute lumiĂšre.
Demain, nous commencerons Ă fouiller dans les zones d’ombre.
Pour Ălise. Pour toutes les autres. Pour moi.
Je m’endors avec cette pensĂ©e, cette rĂ©solution ancrĂ©e dans mon esprit.
La vérité, toute la vérité, aussi laide soit-elle.
