Chapitre 5

Ambre

Le rĂ©veil sonne trop tĂŽt. Mes yeux gonflĂ©s peinent Ă  s’ouvrir, comme si mon corps refusait de quitter ce bref moment d’oubli que m’a offert le sommeil. La rĂ©alitĂ© me rattrape aussitĂŽt : Élise, le dossier, Jules. Cette nuit, j’ai fait des rĂȘves agitĂ©s, des cauchemars oĂč je tournais en rond dans des couloirs interminables. Jules y apparaissait parfois, tendant une main que je ne parvenais jamais Ă  saisir.

— Allez, debout ! La voix de Margaux est Ă©tonnamment Ă©nergique pour quelqu’un qui a dormi sur un canapĂ©.

Je me redresse, la tĂȘte lourde. Les Ă©vĂ©nements de la veille m’ont laissĂ©e exsangue, vidĂ©e de toute substance. Le dossier est toujours lĂ , posĂ© sur la table, tĂ©moin silencieux d’un drame que je ne peux plus ignorer.

— T’as une sale tĂȘte, me lance Margaux en me tendant une tasse de cafĂ©. Tiens, j’ai fait un raid sur ta cuisine.

— Merci, marmonnĂ©-je, reconnaissante malgrĂ© mon humeur maussade.

Le liquide brĂ»lant me ramĂšne progressivement Ă  la vie. Au moins, je n’ai pas cours aujourd’hui. Un jour de rĂ©pit avant de replonger dans le tumulte de l’AcadĂ©mie, de croiser les regards, de faire semblant que tout va bien.

— Alors, par oĂč on commence ? demande Margaux, qui pianote dĂ©jĂ  sur son tĂ©lĂ©phone.

Je la regarde, étonnée par sa détermination.

— Tu es vraiment sĂ©rieuse pour cette enquĂȘte ?

— Évidemment. Pourquoi je ne le serais pas ?

Elle retire ses lunettes, les essuie consciencieusement avant de les replacer sur son nez.

— Écoute, ce qui est arrivĂ© Ă  Élise est… ignoble. Et le fait que tout ait Ă©tĂ© Ă©touffĂ©, que personne n’ait Ă©tĂ© vraiment puni… c’est juste inacceptable.

Je hoche la tĂȘte, une vague de reconnaissance me submergeant. La bonne surprise dans ce dĂ©sastre, c’est de dĂ©couvrir cette alliĂ©e que je n’attendais pas.

— J’ai rĂ©flĂ©chi cette nuit, reprend-elle. On a besoin d’un plan. Et surtout, de bonnes questions.

— Comme quoi ?

— Qui connaissait vraiment Élise ? Qui Ă©taient ses amis ? Y a-t-il d’autres victimes de ChloĂ© qui pourraient tĂ©moigner ? Qui aurait pu avoir accĂšs Ă  ces documents ? Qui aurait intĂ©rĂȘt Ă  ce que l’affaire Ă©clate maintenant ?

Je me lĂšve, gagnĂ©e par son enthousiasme. MalgrĂ© tout le chaos dans ma tĂȘte, une chose est certaine : je ne peux pas laisser cette histoire s’effacer comme si Élise n’avait jamais existĂ©.

— Je veux savoir qui m’a envoyĂ© ce dossier, annoncĂ©-je, la tasse serrĂ©e entre mes mains. Et pourquoi maintenant ? Pourquoi moi ?

— Pour te mettre en garde contre Jules, peut-ĂȘtre ?

La mention de son nom me fait l’effet d’une dĂ©charge Ă©lectrique.

— Ou pour m’utiliser, suggĂ©rĂ©-je. Quelqu’un cherche peut-ĂȘtre un moyen de faire Ă©clater la vĂ©ritĂ© sans se mouiller.

Margaux acquiesce, songeuse.

— Alors, c’est dĂ©cidĂ© ? On enquĂȘte ?

Notre Ă©change est interrompu par la sonnerie de mon tĂ©lĂ©phone. Je le saisis, le cƓur battant, redoutant de voir le nom de Jules s’afficher. Mais c’est mon pĂšre.

— Je dois rĂ©pondre, soupirĂ©-je.

Margaux hoche la tĂȘte et s’Ă©loigne discrĂštement vers la salle de bain, me laissant un peu d’intimitĂ©.

— Allî, papa ?

— Ma chĂ©rie ! Comment vas-tu ? J’ai essayĂ© de t’appeler plusieurs fois hier soir, aprĂšs que tu aies raccrochĂ© avec Jess.

Sa voix est teintĂ©e d’inquiĂ©tude. Je m’en veux aussitĂŽt d’avoir Ă©tĂ© si distante.

— Ça va, je… j’Ă©tais juste fatiguĂ©e. Le voyage, tout ça…

— Raconte-moi Paris ! Ta sƓur m’a dit que c’Ă©tait fabuleux, mais je veux tout entendre de toi.

Mon cƓur se serre. Comment lui parler de Paris sans Ă©voquer Jules ? Comment lui raconter cette performance magique sans mentionner ce qui a suivi ? Je ne peux pas lui parler d’Élise, pas au tĂ©lĂ©phone, pas comme ça. Il s’inquiĂ©terait trop.

— C’Ă©tait… intense. La scĂšne Ă©tait immense, et chanter lĂ -bas, c’Ă©tait…

Je m’arrĂȘte, incapable de poursuivre. Les souvenirs se bousculent : les lumiĂšres, les applaudissements, et surtout, Jules Ă  mes cĂŽtĂ©s, nos voix unies, nos corps en harmonie. Cette connexion que je croyais indestructible et qui, en quelques heures, s’est effondrĂ©e comme un chĂąteau de cartes.

— Ambre ? Tu es toujours là ?

— Oui, oui, dĂ©solĂ©e. Je suis juste… un peu dĂ©bordĂ©e.

— Tout va bien Ă  l’Ă©cole ? Tu as l’air… distante.

Mon pÚre me connaßt trop bien. Il perçoit mes émotions malgré la distance, malgré mes tentatives pour les dissimuler.

— Oui, ça va, c’est juste… beaucoup de choses Ă  gĂ©rer, les cours, les projets…

— Et ce garçon ? Jules ? Comment ça se passe avec lui ?

La question me frappe comme un coup de poing. Je ferme les yeux, tentant de maĂźtriser le tremblement de ma voix.

— On… on a pris un peu de distance.

— Oh. Je suis dĂ©solĂ©, ma puce.

— Ce n’est rien, vraiment. Écoute, papa, je dois te laisser. J’ai… j’ai des trucs Ă  faire. On s’appelle plus tard ?

— D’accord, mais promets-moi que si tu as besoin de parler, tu m’appelles, OK ? N’importe quand.

— Promis.

Je raccroche, la gorge nouĂ©e. Mentir Ă  mon pĂšre ne me ressemble pas. Nous avons toujours Ă©tĂ© proches, surtout depuis ma tentative de suicide. Il a Ă©tĂ© mon roc, mon pilier. Mais cette fois, je ne peux pas l’impliquer. Pas encore. Pas avant de savoir exactement Ă  quoi je fais face.

Margaux revient, les cheveux humides, une serviette autour du cou.

— Tout va bien ?

— Ouais. C’Ă©tait mon pĂšre. Il s’inquiĂšte, comme d’habitude.

Elle hoche la tĂȘte, comprĂ©hensive.

— Alors, on fait quoi maintenant ?

Je rassemble mes idĂ©es, repoussant le chaos Ă©motionnel pour me concentrer sur l’essentiel.

— On va Ă  la bibliothĂšque de l’AcadĂ©mie, dĂ©cidĂ©-je soudain.

— La bibliothĂšque ? s’Ă©tonne Margaux.

— Oui. Les annuaires, les archives… Il doit y avoir des traces d’Élise. Des photos de classe, des Ă©vĂ©nements auxquels elle a participĂ©. On pourrait mĂȘme trouver d’anciens articles du journal de l’Ă©cole.

— Pas bĂȘte !

— Et puis, c’est samedi. Il y aura moins de monde. On pourra chercher tranquillement.

Margaux acquiesce, un sourire complice étirant ses lÚvres.

— Columbo est de retour, on dirait !

Malgré la gravité de la situation, je ne peux retenir un petit rire.

— Ne m’appelle pas comme ça.

— D’accord, Sherlock.

Je lÚve les yeux au ciel, mais au fond, je suis reconnaissante. Son humour, sa présence allÚgent un peu le poids qui écrase ma poitrine.

— Je m’habille et on y va.

Une demi-heure plus tard, nous marchons cĂŽte Ă  cĂŽte dans l’air frais de la montagne. Le campus est calme, la plupart des Ă©tudiants profitant de leur week-end pour dormir ou s’Ă©vader dans la ville voisine. La bibliothĂšque se dresse devant nous, massive et silencieuse, ses grandes fenĂȘtres reflĂ©tant les cimes enneigĂ©es qui nous entourent.

Alors que nous nous apprĂȘtons Ă  franchir les portes, une silhouette familiĂšre se dessine dans mon champ de vision. Mon cƓur fait un bond.

Jules.

Il sort de la bibliothĂšque, l’air hagard, les traits tirĂ©s. Il ne nous a pas encore vues. Je m’arrĂȘte net, paralysĂ©e. Que fait-il ici ? Est-ce un hasard ou cherche-t-il la mĂȘme chose que nous ?

— Merde, souffle Margaux. On fait quoi ?

Je n’ai pas le temps de rĂ©pondre. Jules lĂšve les yeux et nos regards se croisent. Il se fige Ă  son tour, comme un animal pris dans les phares d’une voiture. Une fraction de seconde, je revois le garçon doux et attentif qui m’a tenue dans ses bras Ă  Paris. Puis le masque tombe, et je ne vois plus que l’homme qui a laissĂ© une jeune fille se faire dĂ©truire sans lever le petit doigt.

— Viens, dis-je Ă  Margaux en dĂ©tournant les yeux. On reviendra plus tard.

— Attends, murmure-t-elle en me retenant par le bras. Regarde.

Jules ne s’est pas avancĂ© vers nous. Il reste lĂ , immobile, une expression indĂ©chiffrable sur le visage. Puis, lentement, il hoche la tĂȘte dans ma direction avant de s’Ă©loigner, comme s’il comprenait, comme s’il respectait mon besoin de distance.

Ce simple geste me bouleverse plus que je ne l’aurais cru possible.

— Il a l’air aussi mal que toi, observe Margaux.

— Il a de quoi se sentir coupable, rĂ©torquĂ©-je plus sĂšchement que je ne l’aurais voulu.

Nous restons silencieuses un moment, regardant Jules disparaĂźtre au dĂ©tour d’un bĂątiment. Son absence laisse un vide Ă©trange, presque tangible.

— Bon, on y va ? demande enfin Margaux.

J’inspire profondĂ©ment, repoussant au loin les Ă©motions contradictoires qui me submergent.

— Oui. On a du pain sur la planche.

La bibliothĂšque nous accueille dans son silence feutrĂ©. L’odeur des livres, le parquet qui craque doucement sous nos pas, les rayons de soleil qui filtrent Ă  travers les vitraux — tout cela crĂ©e une atmosphĂšre presque irrĂ©elle, comme si le temps s’Ă©tait suspendu.

— Bonjour, mesdemoiselles.

La bibliothĂ©caire, une femme d’une cinquantaine d’annĂ©es aux cheveux grisonnants, nous observe par-dessus ses lunettes.

— Bonjour, rĂ©ponds-je poliment. Nous cherchons les archives du journal de l’Ă©cole, et peut-ĂȘtre les annuaires de l’annĂ©e derniĂšre ?

Elle nous dévisage un instant, comme si elle tentait de percer nos intentions.

— Les archives ? Ce n’est pas une demande habituelle pour un samedi matin.

— C’est pour un projet, intervient Margaux avec un naturel dĂ©concertant. Sur l’Ă©volution de la communication visuelle dans les milieux artistiques. Notre prof nous a conseillĂ© de consulter d’anciens numĂ©ros pour voir comment la mise en page a Ă©voluĂ©.

Je retiens un sourire admiratif. La bibliothécaire semble peser le pour et le contre, puis hausse les épaules.

— Suivez-moi.

Elle nous guide Ă  travers les rayonnages jusqu’Ă  une section isolĂ©e au fond de la salle. Des cartons d’archives s’alignent sur les Ă©tagĂšres, soigneusement Ă©tiquetĂ©s par annĂ©e.

— Voici les annuaires, indique-t-elle en dĂ©signant une rangĂ©e. Et ici, vous trouverez tous les numĂ©ros de La Voix d’OrphĂ©e, classĂ©s par date.

— Merci beaucoup, dis-je avec un sourire reconnaissant.

Elle nous observe encore un instant, puis s’Ă©loigne en nous recommandant de ne pas trop dĂ©ranger l’ordre Ă©tabli.

DĂšs qu’elle est hors de vue, Margaux se tourne vers moi, les yeux brillants.

— On commence par quoi ?

— L’annuaire. Je veux voir Ă  quoi ressemblait Élise.

Je saisis le volume correspondant Ă  l’annĂ©e prĂ©cĂ©dente et l’ouvre avec une sorte de rĂ©vĂ©rence. Les pages dĂ©filent sous mes doigts : photos de classe, activitĂ©s, clubs, Ă©vĂ©nements… Une vie scolaire foisonnante, capturĂ©e dans ces images figĂ©es.

— Là, murmure Margaux en pointant une photo.

Mon cƓur se serre. Élise Mayol sourit timidement Ă  l’objectif, ses longs cheveux chĂątains encadrant un visage doux, presque fragile. Elle semble si… vivante. Si normale. Pas du tout l’image tragique que je m’Ă©tais forgĂ©e en lisant les articles sur sa mort.

— Elle Ă©tait jolie, soufflĂ©-je.

— Oui. Et regarde, elle faisait partie du club de photographie.

En effet, son nom figure sous une photo de groupe, oĂč elle se tient un peu en retrait, un appareil photo entre les mains.

Je tourne les pages, cherchant d’autres traces d’elle, reconstituant par fragments la vie de cette fille que je n’ai jamais connue. Une photo attire mon attention : le gala d’automne. Élise y apparaĂźt en arriĂšre-plan, observant la piste de danse. Et au premier plan, enlacĂ©s, se trouvent ChloĂ© et Jules.

Un poignard en plein cƓur.

Ils forment un couple parfait, elle dans sa robe de soirĂ©e, lui dans son costume sombre. Leurs sourires Ă©tincelants, leur complicitĂ© Ă©vidente… Ils ont l’air heureux, amoureux mĂȘme. Comme si rien au monde ne pouvait les sĂ©parer.

— Merde, murmure Margaux en suivant mon regard. DĂ©solĂ©e.

Je secoue la tĂȘte, incapable de dĂ©tacher mes yeux de cette image. C’Ă©tait donc vrai. Jules et ChloĂ©. Ensemble. Épanouis. Tandis qu’Élise les observait depuis les marges, invisible, effacĂ©e.

Comme moi il y a quelques mois Ă  peine.

— Ambre ? s’inquiĂšte Margaux. Tu veux qu’on fasse une pause ?

— Non.

Ma voix est ferme, presque dure. Une dĂ©termination nouvelle s’empare de moi, balayant tout le reste. La douleur, la trahison, le chagrin — tout cela n’a plus d’importance. Ce qui compte, c’est la vĂ©ritĂ©.

— Non, rĂ©pĂ©tĂ©-je. On continue. On va dĂ©couvrir ce qui s’est rĂ©ellement passĂ©, Margaux. Pour Élise. Et pour toutes celles qui pourraient connaĂźtre le mĂȘme sort si on laisse les choses en l’Ă©tat.

Je referme l’annuaire d’un geste dĂ©cidĂ© et me tourne vers les archives du journal.

— Aide-moi Ă  fouiller tous les numĂ©ros de l’annĂ©e derniĂšre. Je veux des articles sur Élise, sur ChloĂ©, sur les Ă©vĂ©nements de l’Ă©cole. Sur toute cette histoire que Battelier a tentĂ© d’enterrer.

Margaux m’observe un instant, puis hoche la tĂȘte avec une gravitĂ© nouvelle.

— D’accord. Mais promets-moi une chose, Ambre.

— Quoi ?

— Qu’on fera attention. Je refuse que tu deviennes la prochaine Élise.

Un frisson me parcourt l’Ă©chine. L’idĂ©e n’est pas si absurde, aprĂšs tout. Je suis dĂ©jĂ  dans le collimateur de ChloĂ©. Si elle apprend que je fouille dans son passĂ©, qui sait jusqu’oĂč elle pourrait aller ?

— Je te le promets, soufflĂ©-je. On sera prudentes.

Nous nous plongeons dans les archives, dĂ©terminĂ©es Ă  faire la lumiĂšre sur cette histoire d’ombre et de silence. Quelque part, dans ces pages jaunies, se cache la vĂ©ritĂ©. Et je la trouverai, coĂ»te que coĂ»te.

Pour Élise. Pour moi. Pour ne plus jamais avoir peur.

Chapitre 6