Ambre

J’arrive avec dix minutes d’avance et il y a dĂ©jĂ  foule. Le froid de la patinoire s’infiltre sous mon blouson dĂšs que je franchis la porte d’entrĂ©e. Je tente de me faufiler au travers de la file d’attente en m’excusant pour rejoindre Hugo qui s’affaire derriĂšre la petite table qui fait office de caisse. Il m’offre un sourire soulagĂ© en m’apercevant.

— Tu tombes à pic, parce que, ce soir, on ne sera pas trop de deux.

— C’est toujours comme ça ? demandĂ©-je en jetant un coup d’Ɠil vers le monde qui attend l’ouverture du guichet.

— Non, ce soir, c’est un derby. Les loups blancs des Hauts d’Argent face aux Grizzlis de Mirozan, la ville voisine. 

J’approuve en silence, dĂ©pose ma veste et mon Ă©charpe et l’aide Ă  installer la caisse du club. 

DĂšs que le grand brun annonce l’ouverture, tous les visiteurs nous sautent dessus. Il encaisse, je dĂ©livre les tickets d’entrĂ©e. Mon cĂŽtĂ© ourse solitaire est en PLS face Ă  tant de visages impatients, je me sens oppressĂ©e. Pourtant, je tiens bon, bien dĂ©cidĂ©e Ă  ne pas laisser claustrophobie l’emporter. Je suis surprise d’observer des gens de tout Ăąge parmi les spectateurs. Des adolescents venus en groupe, des enfants maquillĂ©s aux couleurs de l’équipe qu’ils encouragent, des familles au grand complet, des plus anciens, sans doute passionnĂ©s par ce sport. 

— Mademoiselle, vous savez si Geoffray jouera en premier gardien, ce soir ?

Je reste hĂ©bĂ©tĂ©e face Ă  la grand-mĂšre qui m’interroge. J’adresse un regard mal Ă  l’aise vers mon collĂšgue qui se marre dĂ©jĂ .

— C’est ce qui Ă©tait pressenti, oui !

— Oh, superbe ! s’exclame la vieille dame. C’est mon petit fils.
Son ajout tendre me redonne le sourire. 

— Bon match, madame ! 

Elle s’en va et on reprend notre routine. 

— Tu t’y feras, me glisse mon coĂ©quipier. 

Une ribambelle de gamins dĂ©barque en chantant un hymne conçu spĂ©cialement pour les loups blancs. Bien que leurs voix suraiguĂ«s nous cassent tous les oreilles, ils m’arrachent un sourire. Cet entrain innocent vaut de l’or. Je paierais cher pour revenir Ă  leur Ăąge et me moquer de l’avis des autres. Je trouve mon rythme. Je dĂ©croche mes tickets pendant que Hugo annonce le tarif et se charge de la monnaie. Il les rĂ©cupĂšre et je n’ai mĂȘme plus Ă  affronter tous ces visages qui m’effraient un peu. C’est idiot, Ă  Paris, j’en avais tellement plus devant moi, et pour le coup, tous attendaient de m’entendre chanter. Pourtant, je ne me sentais pas plus mal Ă  l’aise que ce soir. La peur de mal faire, sans doute, de ne pas ĂȘtre en mesure de rĂ©pondre aux questions diverses, encore trop nouvelle pour cela. 

— Prends le relais une seconde, faut que j’aille lancer la musique, m’indique Hugo avant de dĂ©guerpir.
— Hein ?

Cette fois, je balise. Il me livre aux loups. Sans mauvais jeux de mots. Peu assurĂ©e, je remplace malgrĂ© tout mon collĂšgue et annonce les tarifs Ă  un groupe d’ados. 

— Cinq euros par personne, s’il vous plaüt.

— Hugo a changĂ© de gueule, plaisante l’un d’eux. 

Ses amis se marrent, je me contente de sourire. 

— T’es con ! balance son pote en lui claquant la casquette. On dit bonjour quand on est poli ! Bonjour ! 

— Bonsoir, rĂ©ponds-je, mimant d’ĂȘtre divertie par leur petit sketch. 

— Allez, bougez-vous, les bouscule une des filles du groupe, je ne veux pas manquer l’entrĂ©e sur la glace des joueurs !

— Tu dis ça parce que Nathan joue ce soir ! la vanne sa copine.

Leur complicitĂ© m’amuse. Cet Ăąge oĂč l’on croit tout savoir alors qu’on est si loin du compte. Mieux vaut sans doute pour cette famine qu’elle garde ses distances avec celui dont elle parle
 Je me sens soulagĂ©e quand ils s’éloignent. Une part de moi reste marquĂ©e par ce que l’on est capable de faire subir aussi Ă  cet Ăąge-lĂ . Et la version de moi qui n’a pas grandi flippait malgrĂ© moi. 

— Bonsoir, cinq euros, s’il vous plaĂźt, enchaĂźnĂ©-je.
On ne me rĂ©pond pas, alors je lĂšve les yeux. Et mon palpitant vacille. Tremble. S’arrĂȘte. Je ne sais plus. Peut-ĂȘtre tout ça Ă  la fois.

C’est l’effet que me fait Jules.
Il se tient lĂ , juste de l’autre cĂŽtĂ© de la table, une capuche marine vissĂ©e sur ses boucles, son regard azur en contraste avec le manque de luminositĂ© ambiante.

Les secondes s’écoulent au ralenti. Il me fixe sans dĂ©tour, les yeux remplis de questions. Je perçois son Ă©motion, et ne parviens guĂšre plus Ă  masquer la mienne. Je ne m’attendais pas Ă  le voir ici ce soir.

— Salut, glisse-t-il d’une voix Ă©touffĂ©e.
Je suis incapable de rĂ©pondre. Je risquerai de vomir mon cƓur tellement il cogne. 

— Hey, Jules ! Ça va, mec ? 

Hugo revient et tous deux se checkent.

— Lui, il ne paie jamais, c’est un VIP, m’annonce mon collĂšgue, rĂ©joui de sa venue.

Notre interlocuteur affiche un sourire de façade, mais il ne me trompe pas. Pas cette fois. Ma prĂ©sence ne le laisse pas indiffĂ©rent, pas plus que ce n’est le cas pour moi. 

Hugo doit ressentir le malaise, car il se racle la gorge avant de filer un ticket Ă  Jules.

— Parcontre vieux, y’a du monde qui attend et qui n’a pas ton privilĂšge. 

Le principal concernĂ© m’adresse un ultime coup d’Ɠil avant de partir s’installer en tribune. Un sĂ©isme semble avoir bousculĂ© tout mon univers intĂ©rieur. Je ne suis plus qu’un fantĂŽme face aux autres clients. 

Quand enfin ça se calme, Hugo comptabilise la caisse pour le club et m’annonce fiĂšrement qu’on a battu un record. Je ne sais pas si je dois feindre m’en rĂ©jouir ou montrer clairement que ça me dĂ©passe. Je n’ai jamais bien compris les codes sociaux. Et puis, de toute façon, mon esprit s’est fait la malle une demi-heure plus tĂŽt.
— C’est terminĂ© ? demandĂ©-je.

— Non, il y a toujours des retardataires, on bouclera les entrĂ©es en fin de second tiers-temps.

— Second tiers-temps ?

Il saisit que je suis vraiment larguée avec ce sport et semble presque avoir pitié.

— Viens.

Je ne comprends pas, mais je le suis jusqu’au bord de la petite passerelle suspendue sur laquelle nous nous tenons. En contrebas, la glace. Et les joueurs qui s’échauffent. 

— T’as dĂ©jĂ  vu un match ?

Ma mine dĂ©confite lui rĂ©pond. De nouveau il se marre. J’imagine qu’à ses yeux, je suis un ovni divertissant. C’est toujours mieux que d’ĂȘtre un ovni gĂȘnant.

Alors, il se lance dans de rapides explications auxquelles je ne comprends pas tout, mĂȘme si je prĂ©tends l’inverse pour abrĂ©ger ces Ă©noncĂ©s techniques qui ne trouvent pas de point d’entrĂ©e dans mes mĂ©ninges. 

Les hockeyeurs ont une allure super barraquĂ©e Ă  cause de leur Ă©quipement de protection. C’est plutĂŽt impressionnant. Ils sont tous Ă  l’aise sur leurs lames, Ă  des lustres de ma maladresse. Difficile d’y penser sans revoir ce moment Ă  deux. Mon regard dĂ©rive vers les gradins. Il me faut un instant pour le repĂ©rer, en retrait, tout en haut, dans un coin un peu sombre. Mains dans les poches, capuche toujours sur la tĂȘte, comme s’il cherchait Ă  se cacher du monde. 

MalgrĂ© tout, alors que le match dĂ©bute, il change de visage TrĂšs vite, il semble pris par l’action, se lĂšve mĂȘme en chƓur avec d’autres supporters pour soutenir son Ă©quipe, les encourager. Quand l’arbitre invalide un but, il rĂąle, comme le vieux monsieur qui s’est assis juste en dessous de lui. Je souris malgrĂ© moi, fascinĂ©e par cet autre Jules que je dĂ©couvre. 

— Y’a un souci entre vous deux ? 

J’avais presque oubliĂ© Hugo Ă  mes cĂŽtĂ©s. Pourtant, lui aussi se soulĂšve au rythme des actions. 

— Pardon ?

— Toi et Jules, vous aviez l’air proches la derniĂšre fois sur la glace, et lĂ , j’ai senti comme un malaise, alors ne m’en veux pas de demander. Simple curiositĂ©.

— Simple curiositĂ© ? le questionnĂ©-je, amusĂ©e pas son air de petit diablotin.
Hugo hausse les Ă©paules. Il est plus grand que Jules, sans doute plus ĂągĂ©. Des tatouages qui dĂ©bordent par le col de sa veste. Je les sais trĂšs liĂ©s et je n’ai pas l’intention de me confier Ă  un de ses amis.

— Rien Ă  dĂ©clarer, me contentĂ©-je de rĂ©pondre d’un rictus entendu.
Il ne creuse pas plus loin, bien que mes non-dits semblent l’intriguer.

— Je lui poserai la mĂȘme question,de toute façon.
Il me sourit de toutes ses dents et file vers la petite cabane d’oĂč il lance la musique pour la pause de fin de tiers-temps. 

Je pars encaisser deux retardataires, cette fois plus Ă  l’aise avec cette nouvelle fonction. 

— Tu apprends vite jeune Padawan, se marre Hugo en me voyant revenir, plutît fiùre.

— J’ai un bon prof, plaisantĂ©-je.

Notre complicitĂ© me plaĂźt. J’ai de la chance : bosser en plus des courts n’a rien d’évident, le rythme est intense. Mais dans ce contexte, je suis tombĂ©e sur un collĂšgue vraiment sympa. Il ne prend pas de gants avec moi et j’apprĂ©cie ce trait de caractĂšre. Les fioritures usĂ©es pas la plupart des gens embrouillent mes capteurs. Avec lui, c’est plutĂŽt direct. 

Il me rappelle Jules. 

Le deuxiĂšme tiers-temps est clairement Ă  l’avantage de l’équipe invitĂ©e. Le public s’agace, crie de plus en plus fort pour encourager les loups blancs, et sur la glace, l’ambiance semble Ă©lectrique. À plusieurs reprises, les contacts sont rudes, les Ă©paules s’entrechoquent, les insultes volent. Un joueur plaque un adversaire contre la balustrade, un autre balance son bĂąton au sol de rage.

— C’est
 intense, dis-je avec une moue incertaine.

— Ils frĂŽlent la limite, mais ça fait partie du jeu, se marre Hugo. Bienvenue dans la poĂ©sie du hockey.

— Mais comment est-ce que j’ai pu vivre avant ça ?

On clĂŽture la caisse et je termine mon service. 

Je m’apprĂȘte Ă  saluer Hugo, prĂ©fĂ©rant mon lit Ă  la fin sordide qui attend les loups blancs, quand il me coupe dans mon Ă©lan.

— Va le voir


— Quoi ?

— T’es pas la seule Ă  avoir passĂ© la moitiĂ© du match Ă  le regarder en douce
 Il n’était pas mieux que toi. Si tu veux mon avis, ce dont je doute, mais tant pis, je suis tĂȘtu et autant que tu le saches, vous ĂȘtres deux idiots Ă  faire comme si vous vous foutiez l’un de l’autre. Parce que vos yeux hurlent tout le contraire.

Est-ce que je rougis ? Sans doute. Mais Hugo a beau ĂȘtre quelqu’un que j’apprĂ©cie, en revanche, il n’a pas la moindre idĂ©e de ce qui nous sĂ©pare, Jules et moi. Ce n’est pas une broutille. C’est un fossĂ© bĂ©ant.

— Bref, vous ĂȘtes assez grands. Allez, salut futur Jedi ! 

Je reste hĂ©bĂ©tĂ©e quand il s’en va pour rejoindre un groupe de filles au premier rang. Mes yeux se posent tout en haut des gradins, lĂ  oĂč un garçon a emportĂ© un bout de moi, lĂ , juste sous son cƓur.

CHAPITRE 8