Ambre
Ils auraient dĂ» agir.
Le doyen nous a certifié qu’une enquête était en cours.
Pourtant, Chloé se trouve toujours dans le même groupe de TD que moi… je ne comprends pas. La confronter est un challenge, et même si je prétend vouloir faire face, je me suis surprise à éviter son regard depuis que les cours ont repris. Elle me fiche la trouille, je ne peux pas le nier.
Jules a repris sa place, avec deux sièges vides entre nous. On se croirait revenus Ă la rentrĂ©e. Pourtant ça fera trois mois demain qu’elle a eu lieu. Dans trois jours, ce sont les vacances scolaires qui dĂ©marrent.
— Bonjour à tous, nous annonce Sorin Petrescu, depuis le petit bureau en contre-bas de l’estrade. Bonne nouvelle pour celles et ceux qui ont encore du mal à ouvrir les yeux, ce matin, je ne vais pas vous demander d’exercice. Vous allez chaudement rester à votre place. En revanche, j’exige de vous une véritable concentration. Observez. Ressentez. Et prenez-en de la graine.
Je me demande depuis tout à l’heure pourquoi il a ramené un écran sur la scène. Il ne me faut que quelques secondes pour obtenir ma réponse.
— La semaine passée, six élèves ont époustouflé tout le corps professoral sur la scène du Mogador. Ambre, Jules, bravo. Pour des premières années, c’était incroyable. On regarde, et je vous fais un débrief après.
Je sens le regard surpris de Jules sur moi, mais je tiens pour ne pas le regarder. Visionner ce moment si spécial pour nous me met mal à l’aise. J’ai peur de ce que je peux ressentir et je n’ai pas de porte de secours.
Petrescu éteint la lumière, et le spectacle commence.
La foule applaudit la sortie de scène de Juan et Seylla, les chanteurs phares de la comédie musicale. Je me souviens de leur gentillesse, de leurs conseils précieux. Et nous voilà . La confiance apparente avec laquelle j’entre me surprend, parce qu’à l’intérieur, j’étais comme pétrifiée par le trac. Ma robe est une beauté pure, jamais je n’avais eu l’occasion de porter un tel vêtement. Ma voix tremble un peu, et gagne doucement en assurance. Si j’ai encore du mal à me regarder, à m’écouter aussi, entendre mes graves m’étonne. D’une manière agréable. Et mes aigus feutrés, sans doute encore trop soufflés, si je me réfère aux conseils de Maëlle Renaud, il ya une vraie progression et je suis loin d’être ridicule sur cette scène qui a vu passer de grands noms. Et puis arrive Jules. Inutile de feindre le contraire, il est à tomber dans son costume qu’il jugeait pourtant risible quand il l’a essayé. Moi je le trouve beau. Tout entier. Et son timbre rauque… ne m’a jamais laissée indifférente, encore moins maintenant. Quand nos deux voix s’unissent sur le refrain, je réalise une fois encore à quel point leur mariage est exquis. Il prend aux tripes, fait vibrer en moi quelque chose dont je n’avais même pas vent de l’existence avant. Comme une nouvelle dimension cachée de tout et de tous. Une porte. Que j’essaie malgré moi de maintenir fermée.
Et puis, ce sont nos regards qui me laissent béate. Ma pudeur se prend un uppercut. Bon sang, on se bouffait des yeux. Nos personnages s’aimaient passionnément, en dépit de leurs différents et de ce que le peuple en pensait. Elle, la sorcière, et lui, le villageois. Tous la souhaitait au bûcher, et lui, cherchait une issue à leur amour.
Pourquoi ça me vrille autant le coeur ? Sans doute parce que ce n’était peut-ĂŞtre pas juste l’histoire de ces personnages fictifs, mais un peu la nĂ´tre aussi. parce que mes yeux lui criaient malgrĂ© moi tous les peut-ĂŞtre que je n’osais pas formuler, et que les siens y rĂ©pondaient par un immense oui… quelques heures avant que je ne choisisse de lui donner ce que j’avais si peur de donner un jour… parce qu’il m’avait convaincu en bien trop de temps et sans le savoir, que tous les garçons n’Ă©taient pas des monstres…
Ma gorge se serre, je baisse les yeux, nous voir autant en connexion m’est trop difficile, à moins que ce ne soit notre distance actuelle qui me blesse autant. Je ne sais pas ce que voient les autres devant ce spectacle, mais moi, je nous vois l’âme à nue, offert sans retenue pour le spectacle, mais aussi pour déclarer à l’autre à quel point il tient pour nous. Et ça ne regarde personne. Je retiens une larme, mais la seconde roule sur ma joue.
Et merde. Je passe un rapide coup de manche. Margaux me pose une main sur l’épaule, en amie sincère. Je dĂ©glutis. Du mouvement s’agite Ă ma droite. Je refuse de m’y confronter, pourtant, la seconde suivante, Jules a dĂ©gagĂ© mon sac pour s’asseoir Ă cĂ´tĂ© de moi et me prendre la main. Il ne dit rien, les yeux rivĂ©s sur l’écran. sa paume chaude enlace mes doigts, sĂ©curisante et douce Ă la fois.
Je devrais fuir mille fois, penser à moi, protéger mon coeur déjà à terre.
Mais je n’en fais rien. Parce que même si je m’y refuse, l’évidence se déroule sous nos yeux à tous. Le spectacle se termine sur notre duo enlacé et la tonne d’applaudissements rçus ce soir là . Je me souviens de tout.
De son parfum, de sa douceur, de notre alchimie, de ce qu’il se passait à l’intérieur de moi pendant que l’extérieur s’agitait. Un calme inédit, le sentiment d’avoir enfin trouvé ce refuge dans lequel je pouvais être moi sans avoir peur.
Je me remémore la veille, cette nuit. Ma première fois. La nôtre. Je me souviens de sa tendresse, de sa bienveillance et de sa patience. De son souffle sur chaque parcelle de ma peau des frissons qui me dépassaient. De cette union inoubliable, imparfaite et parfaite à la fois tant elle criait de vérité. Nos coeurs en choeur dans ce corps à corps, encore et encore.
Et je me rappelle de la nuit suivante, tout aussi tendre quoiqu’un peu plus pressée, guidée par notre envie commune de regoûter à l’autre. Notre chemin retour, qui sentait bon les “peut-être”, les “nous”, les “encore”.
Et ce putain de dossier sous ma porte. Son silence quand il a compris que je savais.
La lumière revient. Quelques secondes de flottement, et puis Petrescu nous applaudit. Plusieurs étudiants l’imitent. Tous les regards sont tournés vers nous. J’ai envie de disparaître, je déteste me sentir ainsi au centre de l’attention. J’ai pourtant adoré ça sur scène, mais c’est différent. Sur scène, je n’ai plus peur. Juste le trac, par peur de ne pas assurer, mais je ne me pose plus de questions.
— Bon, eh bien je crois que nous en avons tous pris plein les yeux, nous sourit l’enseignant. Bravo à vous deux pour cette prestation. C’est bien au-delà de ce que l’on attendait de deux premières années.
Sur ces belles paroles, il calme son enthousiasme.
— Cependant, nous ne sommes pas ici pour vous couvrir d’éloges, tous autant que vous êtes. C’est important de célébrer vos victoires, mais c’est aussi et encore plus important d’étudier les points à améliorer. C’est de cette manière que vous progresserez encore plus vite. J’aimerais que vous me disiez, selon vous, quels ont été les point forts et les points faibles de cette prestation. On commence d’abord par vous deux.
Zut. Je tente de reprendre une consistance, refuse de lâcher la main de Jules qui tient toujours la mienne, hors de toute visibilité extérieure grâce aux rangées de fauteuils qui nous devancent.
— Ambre ?
J’inspire un grand coup et tente d’être la plus neutre et factuelle possible.
— Ma voix tremble au départ, j’ai eu du mal à la poser. Le trac… Et en nous revoyant, je trouve que je mets trop de temps à me mettre dans mon personnage.
Petrescu approuve avec bienveillance.
— Que penses-tu de la presta de Jules ?
Pourquoi j’ai envie de chialer rien qu’en pensant à la beauté de ce qu’il vient de proposer ? sans doute parce que je ne serai jamais immunisée face aux émotions qu’il est capable d’offrir quand il chante. Et parce qu’il compte vraiment beaucoup pour moi… d’une manière irréversible. Son simple prénom me fait l’effet d’une explosion sous la poitrine. Je sens le regard azur du principal concerné, tandis que son pouce caresse l’intérieur de ma main avec douceur.
— Il a été bluffant.
Je ne parviens même pas à en dire plus. Ce serait trop impudique, et ça ouvrirait les vannes qu’il m’a un jour appris à ne pas tout le temps faire céder devant les autres. Petrescu me sourit comme un père le ferait face à son enfant, je ne sais pas ce qu’il a en tête, mais il reporte son attention sur mon binome.
— Jules, ton avis à toi ?
Il laisse échapper un rire de défaite.
— Elle a été… incroyable. Sa voix, sa prestance, la douceur dans ses notes, la grace dans ses mouvements… et puis notre connexion. Je suis… franchement, je me sens honoré d’avoir pu vivre ça sur scène avec cette troupe, et d’avoir pu le vivre avec Ambre.
Il regarde l’écran et marque une pause pensif avant de reprendre.
— Ouais, je crois que notre duo, ça le fait Vraiment.
Petrescu semble surpris d’autant de passion. Moi aussi. Mais le prof en sourit, amusé, alors que je sens le rose me monter aux joues, tandis qu’en toute discrétion, ses doigts me rappellent qu’il est présent et qu’il ne veut plus me laisser partir.
— Eh bien je suis d’accord avec beaucoup de ce que vous avez dit. Cependant, je remarque qu’Ambre, tu n’as rien trouvé à dire de positif sur ta proposition. J’aimerais que tu essaies. Il s’agit pas d’assumer ton talent. Tu n’es pas ici pour minauder et te cacher. Je veux te fois t’affirmer, sur scène, comme ici.
Le pauvre, il ne sait pas à qui il s’adresse. Je souffle un bon coup, consciente qu’il ne va pas me lâcher, et je tente, hésitante.
— Quand j’entre dans le personnage, là , ma voix se libère… et j’aime bien.
— Un premier pas. Quoi d’autre ?
Son air déterminé m’arrache un rire. D’autres élèves m’imitent.
— Eh ben… nos harmonies sont belles et… ouais, je crois qu’à l’image, notre duo… “ça le fait”, ajouté-je, peu à l’aise en reprenant les mots de Jules.
Ce dernier rit doucement, et me resserre la main. J’ai presque le réflexe de poser ma tête sur mon épaule mais je me retiens. Ce n’est ni le lieu ni le moment.
— Alléluia ! scande Petrescu pour faire rire son assemblée, moi avec. Bien ! Maintenant, selon vous, qu’est-ce que vous pouvez bosser ?
— Ma capacité à dompter le trac, dis-je sans détour. C’est lui qui m’empêche d’être là à 100%.
— Jules ?
— Quelques fausse notes de mon côté, et des gestes parasites.
— Je valide. Ambre, pour le trac, et c’est valable pour vous tous : j’ai une mauvaise nouvelle. Il ne s’en ira jamais vraiment, mais c’est sain ! C’est lui qui vous permet d’être vraiment conscient de ce que vous vivez. C’est un rappel nĂ©cessaire. En revanche, vous pouvez l’écouter et ensuite lui dire que vous reprenez les commandes. Beaucoup d’artistes instaurent un petit rituel avant de monter sur scène pour crĂ©er un ancrage. Ainsi, leur cerveau comprend illico que cette fois, on y est.
Tout le monde approuve, j’aime la manière dont il vient de balayer un apriori.
— Quand à vous deux, oui, vous venez de nous offrir un superbe moment suspendu. Votre connexion est indéniable durant ce titre. Vos personnages ont pris le pas sur vos identités réelles et c’est ce que j’attendais de vous. Mäelle vous fera travailler les passages chantés qui en ont encore un peu besoin, mais très honnêtement, dans l’ensemble, c’est une réussite qui dépasse nos attentes. En revanche, ne vous reposez pas sur vos lauriers. 99% du travail d’un artiste consiste réside en coulisses, en celui qu’il décide de devenir en coulisses. Ambre, cesse d’attendre une autorisation pour incarner pleinement ton potentiel. Tu as passé assez de temps à te chercher, trouve-toi pour de bon maintenant. Et Jules, que dirais-tu d’un instrument voix pour ta prochaine presta ? Clairement avec ton timbre et ta présence, on n’attend plus que ça… Bravo à vous deux !
La classe le suit dans ces nouveaux applaudissements, et même si je sais qu’il touche un point sensible, j’ai aussi conscience de la véracité et de l’importance de ce qu’il m’a conseillé.
L’ancienne Ambre doit mourir pour laisser renaître la nouvelle version de moi.
Celle qui ose enfin vivre sans se cacher.
Quand la sonnerie retentit, je quitte la main de Jules pour ranger mes affaires, il en fait de même. Tout est machinal, comme si j’étais ailleurs, perdue dans le micmac de mes émotions.
J’ai à peine le temps de quitter la pièce que Margaux me rattrape en courant.
— Hey, t’as vu ? T’as tout déchiré ! Petrescu était séché par ta prestation !
Je souris malgrĂ© moi, mon attention toute dĂ©irigĂ©e vcers celuis qui s’éloigne devant, dans son sweat noir trop grand pour lui. Une fois encore, il ne m’envahit pas, il me laisse tout l’espace dont j’ai besoin pour prendre mes dĂ©cisions. C’est ce que j’aime tant chez lui. Quoi qu’il ait fait, ou qu’il n’ait pas fait. Il m’a toujours respectĂ©. Il n’a jamais cherchĂ© Ă me changer. J’ai beau chercher avoir toutes les raisons de lui en vouloir, la distance que je nous impose me fait encore plus souffrir que tout son passĂ©.
— Comme quoi, parfois ça brille à l’écran alors que c’est pourri en coulisses.
La voix nasillarde d’Audrey, qui se confie à ma pire rivale alors que toutes deux me fixe avec un dédain sans limite.
— Ignore-les, me souffle mon amie.
Non, je ne les ignore pas. Non, je ne baisse plus la tête. En revanche, je ne lui ferai pas le plaisir de rentrer dans son jeu de façon frontale. Mon regard lui promet une vengeance prochaine.
Je presse le pas et découvre que Jules, de loin, a observé la scène, tendu.
Un peu plus loin dans le couloir, un stand promeut la fête de fin d’année de l’école. Une petite blonde à nattes tend des dépliants expliquant comment s’inscrire. Je m’apprête à ignorer toute cette mascarade quand elle intercepte Jules.
— Hey, tiens ! Ce serait dommage que l’ancien roi de la promo ne vienne pas cette année ! On a plus d’élections, mais c’est toujours un plaisir d’y voir de beaux garçons, précise-t-elle en minaudant, les cils en mode battements d’ailes de papillon.
Elle me scie. Jules aussi s’est figé, il grogne et accélère. Margaux prend des flyers pour deux mais je n’en veux pas. Moi aussi, je trace, avec la sensation d’être un putain d’ovni dans cette école.
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