Erreur de destinataire

J’avais beau répéter à Léa que ce garçon déniché sur le net n’était qu’un idiot de plus, elle s’entêtait à vouloir le rencontrer. Elle me lança son fameux regard, celui qui voulait dire « arrête de jouer les rabat-joies et trouve-toi quelqu’un ! » Je le connaissais trop bien, et préférai l’ignorer.

— Comme tu veux. Tu ne me diras pas que je ne t’ai pas prévenue quand je viendrai te ramasser à la petite cuillère !

Ses prunelles marron m’incendièrent aussitôt, puis elle tourna les talons pour quitter mon bureau. Je soupirai, consciente d’avoir vexé ma colocataire et meilleure amie. Il serait sans doute bien que je mette de l’eau dans mon vin de temps à autre.

Je retournai à mon ordinateur, et passai mon dernier article en revue pour une chasse aux fautes de dernière minute. Si l’on m’avait confié un jour que je trouverai un poste stable dans le journalisme, j’aurais hurlé de joie… juste avant de comprendre que ce serait ce que l’on appelle plus communément du « journalisme de proximité », autant dire, des articles sans intérêt dans un coin perdu de la France… Ici, les seuls événements à couvrir n’étaient que des conflits de voisinages et les fêtes de villages…

Ô, joie ! Fort heureusement, les fêtes de Noël seraient là dans une semaine, apportant un peu de magie et de joie. J’enregistrai le document et le transférai par email à ma supérieure. Une bonne chose de faite. Fini la fête du foin ! Un peu de répit s’offrait à moi avant que je ne doive couvrir le thé dansant des anciens.

Je parcourus du regard la liste de mes emails : une majeure partie de spams, quelques directives des grands patrons, et une candidature pour un stage. J’analysai rapidement le contenu du curriculum vitae joint à ce dernier courrier. Il s’agissait d’une étudiante en journalisme qui souhaitait acquérir un peu d’expérience sur le terrain. Pauvre fille, savait-elle seulement où elle mettait les pieds ? Le journal local ne lui permettrait pas une immersion en journalisme d’investigation, ni même de dénicher le scoop du siècle ! Malgré tout, force fut de constater que son parcours s’avérait exemplaire, et qu’il était donc de mon devoir de la recevoir pour un entretien. La rédactrice en chef, Madame Peyrault nous incitait à prendre des stagiaires pour nous défaire des tâches quotidiennes chronophages. Cette Eléanore Barnes semblait avoir le profil idéal pour un stage. J’entamai donc un email en guise de réponse, la convoquant le surlendemain pour un entretien dans nos locaux. Je ne manquai pas de mettre la big boss en copie cachée, et validai l’envoi.

Toujours préoccupée par les états d’âme de Léa, je me permis un interlude personnel pour lui envoyer un email. Au fil des mois, nous avions pris cette habitude pour communiquer, ne travaillant pas au même étage. Par pseudo-conscience professionnelle, et sans doute un peu aussi par peur du côté tyrannique du Dragon, nous utilisions néanmoins nos adresses privées, et non pas la messagerie du bureau. Les SMS ? Très peu pour nous. L’amour de l’écrit prenait toujours le dessus. Déformation professionnelle pour ma part.

« La jeune et jolie Léa est priée de bien vouloir entendre raison.

Rencontrer un inconnu via internet n’a rien de moderne, c’est juste insensé. Le web est peuplé de pervers psychopathes en mal de proies faciles…

Clem. »

Mon estomac me fit remarquer qu’il était déjà l’heure d’aller déjeuner, aussi, je ne le fis pas attendre.

 ♥ ♥ ♥

À mon retour dans mon bureau, une grosse heure plus tard, je découvris une messagerie à nouveau remplie. Après un bref soupir de fainéantise, je regagnai mon fauteuil inconfortable et fis un rapide état des lieux. Encore des spams, un courrier de la part des syndicats, et… oh ! La jeune Eléanore Barnes venait de répondre à sa convocation pour un stage. Usant à la perfection des formules de politesse et d’une plume irréprochable, la jeune femme me confirmait notre rendez-vous de samedi matin. Parfait ! L’occasion de marquer des points auprès de celle que l’on surnommait le Dragon était trop belle. Autant ne pas s’en priver. Je ne remarquai pas immédiatement le second email qui venait s’entasser sur la pile de mes courriels non lus. Lorsque la police de caractère en gras attira finalement mon regard, je crus tout d’abord à une énième publicité indésirable. Mais l’objet du message m’intrigua.

 « Erreur de destinataire… »

Par curiosité, je décidai de l’ouvrir, et constatai avec surprise qu’il s’agissait de toute autre chose. Je manquai de m’étrangler avec ma salive lorsque je lus le contenu de cet email. Un sentiment de honte s’empara de moi. En écrivant trop vite l’adresse de Léa, je devais m’être trompée dans celle-ci. D’un chouia…

L. Denoe était devenu, M. Denoe.

« Chère Clem.,

Il semblerait que l’email que vous venez de me transférer ne me soit pas destiné. Je vous invite donc à le rediriger vers qui de droit. Par la même occasion, je tenais à vous faire part d’un secret de la plus haute importance, qui pourrait bien bousculer votre petite existence et peut-être même vos convictions un peu trop rétro à mon goût. Asseyez-vous et respirez un bon coup. Vous êtes prête ?

Non, tous les hommes naviguant sur le web à la recherche d’une rencontre ne sont pas des « pervers psychopathes ». La plupart du temps, il s’agit de gens très bien, simplement trop occupés dans leur vie quotidienne pour avoir le temps de faire des rencontres de manière plus naturelle.

Sur ce, je vous laisse réfléchir à cela, sans doute en compagnie d’une bonne tisane et d’un épisode de votre feuilleton préféré.

Bien le bonjour à vos chats.

M. »

Je restai bouche bée. Non, mais quelle gourde ! Et lui, quel culot ! Partagée entre gêne et agacement envers cet individu et sa leçon de morale bien récitée, je relus les quelques lignes d’écriture, outrée.

La première phrase aurait suffi. Pourquoi s’était-il ainsi permis de jouer les goujats ? Si ma première idée fut de lui répondre, pour lui apprendre le sens du mot « respect », je me retins finalement, ne sachant pas le moins du monde à qui j’avais affaire. Cela ne m’empêcha pas de fulminer dans mon coin, me rappelant que le silence répondait à merveille aux imbéciles de son genre.

♥ ♥ ♥

La journée de travail se termina plus tôt ce jour-là, mes articles étant bouclés en avance, une fois n’était pas coutume. Le pas fatigué, dès la porte d’entrée franchie, je filai m’affaler dans le canapé. Léa allait rentrer tard. La vieille bergerie retapée que nous partagions depuis deux ans maintenant semblait bien vide quand ma colocataire ne hurlait pas à tout va de pièce en pièce pour « bavarder entre filles ».

J’allumai le poste de télévision, et, au vu du peu de programmes intéressants proposés, finis par opter pour une sitcom soporifique et mielleuse à souhait. Une de plus.

♥ ♥ ♥

Un cliquetis me fit sursauter, me réveillant aussitôt. Il me fallut quelques secondes pour reprendre mes esprits et comprendre que je m’étais tout bêtement endormie dans le sofa. Lorsque le visage radieux de ma colocataire apparut derrière les coussins, je réalisai que cela devait faire deux bonnes heures que je m’étais assoupie.

— Eh bien, une vraie grand-mère, dis-moi !

Je grognai, encore somnolente.

— Ne t’y mets pas toi, aussi !

Au vu de la mine perplexe qu’elle m’offrait, je dus me résoudre à me réveiller pour de bon et lui expliquer ma boulette du jour. Léa finit par exploser de rire, me lançant le plus navré des regards. Je pestai à nouveau.

— Quel crétin ! dis-je en y resongeant.

— Avoue qu’il t’a bien mouchée…

— Tu parles, il devrait commencer par apprendre la politesse, oui !

— Et toi, à sortir de chez nous !

Cette fois-ci, je la fusillai du regard. Léa leva les mains en l’air, parcourant la scène pitoyable de laquelle j’étais le personnage principal ce soir.

— C’est vrai. Regarde. Il est à peine dix heures, et tu dors devant une série télévisée bidon, seule et… en « pyjama vache » !

Je détaillai l’imprimé de mon pantalon si confortable, légèrement piquée au vif par ses propos. Elle était censée être de mon côté, pas me ridiculiser ! C’est ce que faisaient « normalement » les meilleures copines. Et puis ce « pantalon vache », peu importait qu’il soit sexy ou non, personne d’autre que ma colocataire ne le verrait, et en attendant qu’un pseudo prince charmant ne daigne se perdre jusqu’à la porte de notre bergerie, autant profiter de sa chaleur toute douce !

— Réponds-lui, alors, défends-toi !

— Je ne lui ferai pas cet honneur !

— Parce que tu sais qu’il dit vrai…

Vexée, j’empoignai le plaid moelleux, et me blottis dedans afin de garder précieusement la chaleur accumulée pendant ma sieste. Puis, je me relevai péniblement.

— Bonne nuit Léa. M. Vache et moi allons nous coucher.

Je la dépassai et filai vers l’escalier qui menait à ma chambre. Derrière moi, j’entendis ma meilleure amie pouffer, puis s’excuser. En dernier recours, elle jeta une énième vanne foireuse.

— N’oublie pas de poser ton dentier avant de te mettre au lit, mamie !

Je préférai l’ignorer et gagnai ma chambre de petite vieille trop fière.

♥ ♥ ♥

C’est encore d’une humeur exécrable que je me levai ce matin-là. Les reproches émis par Léa la veille avaient laissé une trace indélébile sur mon petit égo. De quel droit mon amie se permettait-elle de juger ma vie ainsi ? Je ne jugeais pas la sienne, bien qu’elle décide de la brûler par les deux bouts ! Certes, fut une époque où moi aussi, j’aimais sortir jusqu’à point d’heure, me sentir immortelle passé dix verres – offerts par de parfaits inconnus en boîte de nuit – et crier sur tous les toits que j’étais jeune et rebelle. Puis était venu le temps du grand amour, celui censé durer toujours. Mouais, dans les contes de fées, probablement ! La vérité fut toute autre. Une fois la première année passée ensemble dans un bonheur parfait, la terrible pente de la routine s’était installée, nos caractères avaient évolué, mais pas dans le même sens, bien à l’opposé ! Les conflits devenaient plus réguliers, plus profonds aussi. Les sentiments s’envolaient un peu plus à chaque mensonge. Et puis il y eut cette autre femme. L’eau avait débordé du vase tel un tsunami dévastant mon cœur et provoquant la fin inéluctable du rêve. Retour à la case départ, la réalité bien crue et bien pourrie. Ou comment se réveiller trentenaire et célibataire, le cœur en miettes et sans la moindre confiance en soi, et dans la gent masculine, en général. Pour ajouter au tout, une pincée de « pleine campagne » pour isoler le débris humain que j’étais devenue, et voilà. Un rapide topo de ma situation. Joyeux, n’est-ce pas ?

En y resongeant, je devais bien l’admettre, à défaut de savoir y mettre les bonnes manières, Léa n’avait pas totalement tort. Si je ne me bougeais pas un peu, je finirais comme une vieille fille dans dix ans seulement, entourée de chats et de bouteilles vides…

Je repensai alors aux conseils de mon amie. « Réponds-lui, défends-toi ! » Même si je savais pertinemment que le silence aurait mieux valu, je décidai pour une fois de mettre au placard mes leçons de sagesse, et de boucler le clapet de ce type un peu trop sûr de lui. Les doigts entraînés par la colère, je cognai littéralement les touches de mon clavier.

« Cher Monsieur M. Denoe,

Je vous remercie de m’avoir signalé cette erreur de destinataire. Cela m’a permis de rediriger le message à la personne concernée, afin de la mettre en garde sur les intentions malhonnêtes de la plupart des hommes flânant sur le net.

Pour votre information, sachez que je n’ai pas de chat, à mon grand dam, puisqu’ils sont de fidèles compagnons bien plus fiables et droits que ne le sont généralement les représentants de la gent masculine. Quoi qu’il en soit, mon thé allant refroidir, je m’éclipse afin de ne pas vous éloigner trop longtemps de vos activités professionnelles si prenantes.

À l’occasion, je me ferais un plaisir de vous raconter les intrigues passionnantes de mes feuilletons télévisés, bien que je me sente forcée d’admettre avoir un penchant pour le véritable septième art. Mais sans doute vos obligations vous prennent-elles trop de temps pour que vous ne puissiez en apprécier la beauté.

Bien à vous,

Clem. »

Je relus plusieurs fois ma réponse avant de cliquer sur le petit bouton « envoyer ». Je la trouvai d’abord trop gentille, puis trop finalement trop piquante. Exaspérée par toutes les questions qui se bousculaient dans ma tête, je laissai parler mon instinct qui conduisit mon index sur le bouton de la souris.

Une bonne chose de faite. Il était temps de reprendre mon boulot, ce côté privé de mon existence ayant déjà bien assez empiété sur la matinée.

♥ ♥ ♥

Durant l’après-midi, le Dragon demanda à me voir. Le pas hésitant, je me rendis jusqu’à son bureau, la dérangeant en pleine discussion téléphonique avec une personne des archives. Le ton avec lequel elle s’adressait à ses employées confirmait son surnom plutôt deux fois qu’une. Elle raccrocha dans un soupir irrité, puis me jeta un sourire incroyablement faux, digne des publicités télévisées à petit budget.

— Clémentine, bonjour.

— Bonjour, Madame Peyrault.

Je m’efforçai de bien prononcer son nom, contraignant ma maladresse naturelle à se taire, réduisant ainsi le risque de maladresse quant au surnom que ses employés lui donnaient en coulisses.

— Je vous ai demandé de venir, car je souhaiterais vous confier un nouveau reportage. Ce crétin de Charlier n’est pas fichu de couvrir le carnaval de l’école primaire, alors ne parlons pas de cette mission-là !

Je déglutis, choquée par son attitude méprisante envers le préretraité responsable de l’information locale avec elle. Malgré trente ans de loyaux services, il ne représente rien d’autre à ses yeux qu’un boulet…

— Donc, reprit-elle, je vous mets sur le coup pour la venue du Président de la République à Chalmençon.

Je restai coite, incapable de bouger.

— Clémentine, m’avez-vous entendue ?

Je dus faire un effort considérable pour formuler une réponse.

— Oui, oui… je vais couvrir la venue du Président … à Chalmençon.

— Exact. Lundi. Dix heures. À l’Hôtel Colosseo.

Comment une information d’une telle importance n’avait-elle pas filtré au sein des bureaux ?

— Oui, je sais, le délai pour préparer un tel événement est court. Charlier devait s’en charger, mais au vu de certains évènements récents, je préfère vous confier cette mission, au vu de son importance. Toute la presse locale sera présente. Je vous fournirai les badges d’accès et le dossier de Charlier demain au plus tard.

Hébétée, je hochai la tête en silence.

— Bien, vous pouvez disposer.

D’un revers de la main, elle me congédia. Je ne demandai pas mon reste et regagnai mon bureau, sous le choc de l’annonce.

♥ ♥ ♥

Aussitôt arrivée à la maison, je retrouvai mon si fidèle canapé. À ma grande surprise, Léa était déjà rentrée. Le sourire aux lèvres, elle s’avança vers moi, forte d’un regard empli d’excuses auquel personne ne saurait résister. Certainement pas moi. La garce. Jouer de son minois de poupée aux boucles d’or, elle savait le faire. Comme toujours, ses yeux noisette suppliants eurent raison de moi.

— OK, on oublie tout ça.

Victorieuse, elle leva les bras en l’air, un sourire triomphant sur le visage.

Trop empressée de lui raconter ma journée, je déballai aussitôt la grande nouvelle présidentielle, la laissant muette quelques secondes – autant dire que c’est rare d’entendre le silence prendre le dessus dans une pièce où se trouve Léa.

— Waouh ! La classe ! C’est peut-être bien une mise à l’épreuve avant promotion, non ?

— Aucune idée. Cela m’étonnerait. Le Dragon ne fait pas de faveur…

— Mouais, tu as raison. Le peu de fois où elle se rend dans les quartiers administratifs, c’est pour pousser une gueulante et se défouler sur les derniers arrivés…

Nous rîmes ensemble en imaginant la scène. Rien d’étonnant. Cette femme devait être une plaie au quotidien !

Soudain, je me souvins de l’email apporté en réponse ce matin à cet idiot de M. Denoe. Lorsqu’elle entendit le résumé des faits, Léa ne put s’empêcher de porter une main à sa bouche, de surprise. Puis elle se mit à rire de plus belle.

— Ça va mal finir cette histoire ! Un ping-pong sans pitié !

— Non, c’est terminé. Il a voulu jouer, il a perdu, fin de l’histoire.

— Que tu croies, ma belle ! Un homme ne s’assiéra pas si facilement sur sa fierté !

— Eh bien qu’il réponde, je suis prête !

Léa s’amusa de cet élan d’orgueil, puis posa une main sur mon épaule.

— Bon, demain soir, quoi qu’il arrive, on sort fêter ta nouvelle mission !

Après une seconde d’hésitation, j’approuvai souriante.

— OK.

Par chance, elle avait tenu compte du fait que le samedi ne soit pas un jour de congé pour moi. D’autant que j’avais fixé le rendez-vous avec la probable future stagiaire demain. Soirée calme au programme ce soir donc. Et cela me convenait parfaitement.

♥ ♥ ♥

Très ponctuelle, Madame Peyrault m’apporta les badges d’accès ainsi que le dossier monté par mon pauvre collègue très tôt dans la matinée. Sans plus d’explications, elle se contenta de me laisser là, avec ce boulot de seconde main et pourtant de la plus haute importance. Le Président, bon sang ! Tandis que je plongeais tête baissée dans le dossier, mon téléphone portable retentit d’une sonnerie que je redoutais malgré moi. Un nouvel email. Mes craintes se cristallisèrent en découvrant l’émetteur du message : M. Denoe. Le retour du crétin ! J’ouvris le contenu, non sans appréhension.

« Chère Clem. (Clémence ? Clémentine ?),

Je constate avec joie avoir visé juste quant à votre affection pour les bêtes. À défaut de trouver preneur chez la gent masculine que vous semblez porter en horreur, autant se cacher derrière le museau d’un gros matou ronronnant, et jeter la pierre à ceux qui vous délaissent en les qualifiant de pervers psychopathes. Juger sans preuve et généraliser les choses sont sans doute preuve de maturité et d’ouverture d’esprit dans votre petit monde étroit.

En effet, mon statut professionnel ne m’octroie pas suffisamment de temps pour profiter de la vie, néanmoins, vous semblez ne pas avoir ce problème au vu du temps que vous accordez au jugement arbitraire d’autrui.

Enfin, pour ce qui est de votre attrait pour le septième art, je me permets de vous proposer toute une liste de films à visionner afin de vous aider à élargir votre vision du monde.

Bien à vous,

M. Denoë. (Je tiens à cet accent, merci.) »

Non, mais quel toupet ! Sans perdre de temps, je préparai ma réponse qui s’annonçait cinglante ! Sans la moindre prise de recul, je me lançais dans la rédaction de ce coup de gueule échaudé.

« M. Denoë,

L’hôpital semble se moquer de la charité. Si l’un de nous deux juge l’autre sans ne rien savoir, il me semble qu’il ne puisse s’agir que de vous. Donner des leçons quand on ne les applique pas soi-même, voilà ce que j’appelle des foutaises.

Sachez que je n’ai nul besoin d’élargir ma vision du monde. Bien au contraire, il serait parfois plus utile de la rétrécir afin d’ôter de ma vue des énergumènes impolis et méprisants tels que vous.

Si toutefois il vous reste un peu de votre précieux temps à perdre dans un échange aussi désagréable qu’inutile, déversez donc votre frustration dans une réponse.

Qui aurait cru qu’une simple erreur de destinataire pourrait m’attirer les foudres d’un individu aussi prétentieux qu’imbuvable ?

Bonne continuation cher M.

Clémentine Roland. »

Pas de relecture nécessaire. Tout était dit. Fin des échanges.

Je verrouillai mon téléphone et le fourrai dans ma poche. Le Président. Voilà qui était plus urgent que ces idioties. Dans deux jours, je serais conviée lors d’un meeting présidentiel. Une occasion en or. Il serait temps pour moi de faire mes preuves. Premièrement, cela pourrait peut-être convaincre le Dragon de me confier des missions plus importantes de manière plus régulière, et pourquoi pas, faire preuve de générosité sur ma fiche de paie – libre à chacun de rêver – et, deuxièmement, en cas de recherche d’un autre emploi, cette compétence pourrait en épater plus d’un. En bref, je n’avais pas le droit de me planter.

À quatorze heures tapantes, une jeune femme frappa à mon bureau. J’en déduisis aussitôt qu’il s’agissait là de ma future stagiaire : Eleanore Barnes. Méticuleuse, j’avais préparé son CV ainsi que sa lettre de motivation sur mon bureau, et l’accueillis le plus simplement du monde, un sourire poli en guise de bonjour. Sure d’elle, la jeune fille m’octroya une poignée de main ferme et professionnelle qui me désarçonna quelque peu. Malgré mon expérience et mon âge plus avancé, je n’affichais clairement pas la même assurance que cet oisillon pourtant tombé du nid dix ans après moi… Mise en valeur par un tailleur un peu trop sévère à mon goût, la petite brune me détailla son expérience d’une voix parfaitement à l’aise et dans un langage clair et soutenu. Étudiante en troisième année journalisme à Toulouse, elle comptait sur ce stage pour acquérir un peu plus de « terrain ». Elle me parut travailleuse et motivée. Il ne m’en fallut pas plus pour accepter sa candidature. Alors que je félicitais ma future stagiaire, mon téléphone se mit à sonner dans ma poche. Gênée de cette interruption, je le saisis d’une main et me contenta de le mettre en mode silencieux. Je le déposais sur le bureau, et repris notre discussion là où nous l’avions laissée.

— Je transmets votre convention à la directrice éditoriale cet après-midi, et vous renvoie l’original par courrier dès qu’elle est signée.

Soudain, mon téléphone se mit à vibrer de nouveau. Et merde.

— Je vous prie de m’excuser. On est harcelés toute la journée pour couvrir les évènements du coin, mentis-je.

Polie, ma jeune stagiaire inclina de la tête, souriante. Nous nous serrâmes la main et la jeune brune se retira de mon bureau, visiblement conquise par les missions que je souhaitais lui confier. Par chance pour elle, je n’étais pas du genre à me moquer de nos poulains. Les stages « photocopies et cafés », très peu pour moi. Je préférais d’entrée de jeu les mettre dans le vif du sujet, dans l’actualité. Après tout, à leur âge aussi j’arrivais pleine d’espoir et de rêves dans les journaux locaux.

Une fois seule, je regarde mon téléphone, encore agacée du dérangement occasionné. Cet objet de malheur a le don de ne sonner que lorsqu’on ne le veut pas. Les soirs de solitude où l’on attend qu’un foutu prince charmant signale sa présence et déclare sa flamme comme dans un film hollywoodien, il n’y a jamais personne !

Le simple nom de l’émetteur des deux emails m’exaspéra. Voilà que Monsieur Ducon revenait à la charge. Il ne lâcherait donc jamais l’affaire ?

« Chère Clémentine,

Peut-être qu’effectivement nous sommes partis du mauvais pied. Cela ne serait sans doute pas arrivé si en quelques lignes seulement vous n’aviez pas fait preuve d’autant de véhémence pour un sujet que vous ne maîtrisez visiblement pas. L’inconnu fait peur, c’est bien connu. Néanmoins, Sherlock Holmes ne saurait résoudre un mystère sans en avoir au préalable étudié toutes les facettes. Le plus sérieux des journalistes ne véhicule pas une information sans avoir pris le temps d’analyser la fiabilité de ses sources. Alors il me semble facile et sans fondement de juger ainsi un groupe de personnes simplement parce que vous ne disposez pas des éléments qui permettraient d’aborder le sujet de manière détachée et objective.

Si toutefois vous parveniez à vous dégager un peu de temps libre malgré votre emploi du temps visiblement très chargé, je serai ravie de vous prouver autour d’un verre ou d’un cinéma, que non, tous les hommes cherchant l’amour sur internet ne sont pas d’odieux pervers mal intentionnés.

Bien à vous,

Mathias. »

OK. Première chose : était-il devenu fou ? Deuxième chose : Mathias ?

Stop. Ma raison accourut aussi sec au grand galop pour me botter le derrière et remettre de l’ordre dans mes idées. Sérieusement ? Il me proposait un rancard ? Et le tout tourné de façon assez teintée de cynisme pour que je doute de ses motivations… Cherchait-il à me ridiculiser en me proposant ce pseudo rendez-vous ? Souhaitait-il réellement me rencontrer alors que depuis deux jours nous passions notre temps à nous haïr par messages interposés ? Ça ne pouvait être qu’un cinglé ! Un maso ! Ou bien même un tordu. Les trois à la fois ? Et si un serial killer se cachait derrière ce joli prénom… ? Non, ce prénom n’avait rien de joli ! C’était un prénom flippant, banal et digne d’un type barbant ou dangereux, au choix. Victime de l’ébullition soudaine qui se tramait dans ma petite tête, mes bras glissèrent le long de la table et je laissai mon visage les rejoindre dans un soupir.

Soudain, je me rappelai qu’un second tintement avait dérangé mon entretien avec la stagiaire. Péniblement, et sans grande conviction, je regarde le second email reçu de ce « cher » Mathias Denoë.

« Clémentine,

Seriez-vous libre ce soir ?

Mathias. »

Sous le coup de la surprise, je manquais de m’étouffer. Quel toupet ! Je restai bouche bée, complètement chamboulée par ce revirement de situation, pour le moins inattendu. Merde ! Ce genre de situations incroyables n’arrivait jamais au commun des mortels… mais à moi, si !

Je replongeai mon visage au creux de mes bras, dépitée.

♥ ♥ ♥

— Non, tu n’es pas sérieuse, Clem ! Il t’a invitée à sortir ? Et tu n’as même pas pris la peine de répondre ?

— Et que voulais-tu que je réponde ? Je ne le connais pas ce type ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce que je sais de lui ne me plait pas. Dans le meilleur des cas, c’est un type tellement chiant qu’il n’a pas trouvé mieux que la drague par accident et par message. Dans le pire des cas, c’est un dangereux prédateur en quête d’une proie facile…

— Tu fantasmes là, ma belle.

Je haussai les épaules, peu convaincue.

— Peu importe, je ne donnerai pas suite. S’il ne veut pas clore le débat, je le ferai pour lui.

Le sourire qui se glissa sur les lèvres de mon amie n’augurait rien de bon.

— Mathias, c’est mignon. Et ça fait plutôt jeune…

— Stop ! L’arrêtai-je aussitôt une main levée en sa direction.

Soudain, mon téléphone se mit à vibrer sur le comptoir en bois. Mince ! Nouvel email.

« Clémentine,

Tant pis pour moi, j’imagine que l’absence de réponse correspond à un non. L’aventure et le mystère ne font sans doute pas partie de vos penchants personnels. Bonne lecture à vous (sans doute au coin du feu… ?)

Mathias. »

Ma mine outragée dut intriguer un peu trop Léa qui me chipa le téléphone des mains pour lire le contenu de ce message. Elle ouvrit grand la bouche, amusée par son culot, et sans doute par les petites vagues qu’il générait dans ma vie trop calme à son goût. Puis, elle reprit son sérieux, sourcils froncés.

— Attends une minute, il sait où tu habites ?

Je ne comprenais pas où elle voulait en venir, et nia d’un bloc.

— Alors comment sait-il que tu vis assez près de chez lui pour que vous puissiez aller boire un verre ensemble ?

Bingo. Elle marquait un point, une fois encore. J’inspirai à pleins poumons.

— Parce que c’est un cinglé ! Je te l’avais dit ! Si ça se trouve, il m’espionne en douce depuis des mois, reniflant l’instant idéal pour passer à l’attaque.

Léa semblait réfléchir un instant, puis entama une réponse de son plein gré. D’abord inquiète de ce qu’elle s’apprêtait à faire, je la laissai cependant prendre en main ce petit jeu douteux.

« Mathias,

Qui te dit que nous ne vivons pas à 600 kilomètres l’un de l’autre ?

Clémentine. »

Il ne fallut que quelques secondes pour obtenir une réponse. Monsieur pervers-maniaco-dangereux se trouvait donc devant son téléphone. Parfait. Il voulait jouer, nous allions jouer. Avec Léa, je me sentis pousser bien du courage.

« Clémentine,

La probabilité pour que nous vivions à 600 kilomètres l’un de l’autre s’avère bien faible si l’on prend en considération la petite superficie de la France.

Qui plus est, il m’a suffi de taper « Clémentine Roland » dans Google pour avoir accès à votre profil Facebook. N’y voyez pas de mal, j’aime simplement savoir à qui je m’adresse. Trois personnes sont sorties de ma requête en réalité, dont deux étaient âgées de plus de soixante ans. Bien que votre rythme de vie semble proche de celui d’une retraitée, votre langue bien pendue me laisse croire que vous êtes en réalité bien plus jeune que ces charmantes et respectables petites dames.

Pour informations, vous devriez songer à vérifier le niveau de sécurité de vos statuts sur les réseaux sociaux, ainsi que de vos informations personnelles. Je n’ai pas eu l’indélicatesse de récupérer votre numéro de téléphone, bien qu’il soit affiché à la vue du premier venu, tout comme votre ville actuelle, et votre emploi.

Je ne sais pas pourquoi, mais je ne vous aurais jamais imaginé journaliste…

Oh, et, dernier détail, joli sourire…

Mathias. »

Pfff !

— Ce type a vraiment réponse à tout ! s’amusa Léa.

— Et c’est censé me rassurer ? ! Tu recherches souvent le nom des gens sur les moteurs de recherche toi ?

Léa haussa les épaules avec nonchalance.

— Ça m’arrive.

Stupéfaite, je ne répondis rien. Décidément, je ne vivais pas à la bonne époque, en total décalage avec ma génération.

— Attends, laisse-moi regarder à quoi il ressemble, ton mystérieux messager !

Ni une, ni deux, mon amie pianota sur son BlackBerry jusqu’à ce qu’un immense sourire fende ses joues rosies par l’euphorie.

— Eh, bien ! Tu n’es pas tombée sur le plus moche ! me jeta-t-elle malicieuse.

Je dardai un regard peu enclin vers la photo qu’elle me mettait sous le nez, et constata malgré mes réticences, que cet homme s’avérait réellement… charmant. En photo ! me rappelai-je aussitôt.

Un trentenaire mal rasé et sourire en coin saluait les visiteurs de son profil. Des cheveux bruns, un regard noir et le teint pâle. Je récupérai mon appareil de malheur et me lançai à mon tour dans ce qui prenait de plus en plus l’aspect d’un jeu.

« Mathias,

Merci pour ce petit rappel, j’y songerai à l’avenir. Je me suis permis les mêmes recherches à votre égard afin de jouer sur le même niveau.

Pour faire suite à vos propos, j’en conclus donc que vous vivez dans les parages.

Malgré tout, je ne vois pas en quoi cela écarterait l’hypothèse que vous puissiez être un criminel recherché, un fou furieux ou bien tout simplement, et comme c’est souvent le cas, d’un trentenaire obsédé par les conquêtes sans lendemain.

Ma vie n’a rien de celle d’une retraitée, contrairement à vos propos désobligeants, et « sans fondement ». Sachez que je suis actuellement en train de m’amuser comme une folle en compagnie de mon amie dans le bar le plus branché de la ville. Merci donc de ne plus nous importuner.

Oh, et, dernier détail, joli sourire…

Clémentine. »

Je me surpris moi-même par tant d’aises. Je venais de lui balancer un compliment, en clin d’œil au sien. Je n’arrivais même pas à le croire. Je ne le connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Il fallait croire que la brochette de mojitos ingurgités en ce début de soirée jouait avec le cafouillis monumental qui livrait constamment bataille dans ma petite tête. À côté de moi, Léa se tordait de rire sur son tabouret.

— Ça, c’est fait ! me lança-t-elle plutôt fière.

Je hochai la tête et la rejoignis dans son amusement. Une serveuse vint remplir nos deux verres vides sous nos regards pétillants. Aussitôt, Léa m’invita à trinquer, ce que je fis avec enthousiasme. Un peu d’animation dans ma vie n’avait finalement rien de mal. Ce jeu presque innocent de ping-pong verbal avec un parfait inconnu représentait sans nul doute la distraction la plus pimentée qui avait croisé ma route depuis belle lurette ! Alors, autant en profiter un peu. Lundi, le boulot reprendrait ses droits, avec le stress, les responsabilités, le timing impeccable, et l’–ennui quotidien. En attendant, l’ivresse et le rire devenaient de parfaits alliés de soirée.

En parlant de timing, celui de la sonnerie annonçant la réception d’un email fut parfait, comme prévu. Surexcitées comme deux adolescentes en furie, nous nous jetâmes toutes deux sur l’objet en question pour découvrir le revers de ce cher Mathias.

« Clémentine,

Pour votre information, un criminel psychopathe se serait déjà lassé de ce petit jeu de messages… Moi non.

J’ose espérer que vous avez pris soin de saluer votre amie pour moi. Le Texas est sans aucun doute le meilleur endroit de la ville pour s’amuser. J’aime m’y rendre pour faire une pause.

Matthias. »

De nouveau, il me cloua le bec. Mais qui était-il, bon sang ? James Bond ? OK, ma ville était peut-être précisée de manière publique sur mon profil Facebook – et je devrais songer à tout verrouiller dès demain matin.

Léa inclina la tête et haussa les épaules

— Trop facile, admit-elle. Le Texas est l’unique bar qui bouge dans les environs. Tu en as trop dit dans ton précédent email.

Elle n’avait pas tort. J’aurais dû tenir ma langue.

— Non, mais sans rire : combien y avait-il de chances pour que toute cette histoire arrive ? Un email égaré, et voilà où j’en suis !

À ces mots, mon amie reprit le fou rire délaissé quelques minutes plus tôt.

— Et par-dessus tout, combien y avait-il de chances supplémentaires pour que ce destinataire se trouve dans les parages ?

Ma mine déconfite déclencha de nouveaux gloussements chez Léa. Dépitée, je laissai retomber mes épaules et optai pour un sourire en coin. La poisse 1 – Clem 0. Je levai mon mojito flambant neuf en direction de ma meilleure amie.

— À ma sempiternelle malchance ! Clémentine le chat noir sans espoir !

Léa m’imita en venant cogner mon verre du sien, toujours euphorique.

— Invite-le à nous rejoindre, me suggéra-t-elle, espiègle.

— Non ! m’offusquai-je.

— Pourquoi pas ? Je suis avec toi, dans un lieu bondé de monde, il ne pourra rien t’arriver, et au moins, on saura une bonne fois pour toutes qui est ce type ! Ne me dis pas que le côté mystérieux de cette affaire ne suscite pas le moindre intérêt chez toi !

— Eh bien si !

— Garde tes mensonges pour d’autres, je te connais par cœur, Miss Roland.

Le problème avec Léa, c’est que même si cela m’agaçait au plus haut point, elle avait toujours raison. Pour mon bien, elle pouvait parfois se permettre des élans de morale et ne se gênait pas pour me bousculer un peu sans prendre soin d’y mettre la moindre manière.

Soudain, le téléphone sonna de nouveau sur la table. Matthias.

« Trouvez-moi. »

Quoi ? Rien d’autre ? Je tendis le combiné à mon amie qui ouvrit grand la bouche de surprise. Soudain, une lueur malicieuse vint briller dans ses prunelles.

— Il veut jouer, joue.

Ce n’était pas un conseil, mais une directive. Ce qui nous faisait peur avait parfois du bon, remettant en question nos valeurs si bien acquises et nos mots d’ordres habituels. L’ivresse aidant, le poids de ma pudeur et la peur d’autrui se dissipaient sous la force de cet attrait aussi étrange qu’inquiétant. Le mystère et les ténèbres me tendaient une main que mon corps refusait de ne pas saisir, contre l’avis de ma conscience. Je balayai la piste de danse du regard. Plusieurs couples se déhanchaient en rythme sur la musique d’un groupe de rock local plutôt talentueux. Des groupes d’amis sautaient en cœur. Sans trop savoir où donner de la tête, je cherchais une âme solitaire en train de m’épier. Rien.

Soudain, un serveur s’arrêta devant moi, et me glissa une coupe de champagne dans les doigts.

— Non, je n’ai pas commandé…

— L’homme assis à la table du fond vous l’offre.

J’écarquillai deux yeux tout ronds, appelant à l’aide ma meilleure amie aussi choquée que moi. Je repérai la table du fond, mais elle était vide. Suivie de près par Léa, je décidai de la rejoindre. Il me fallait savoir qui était ce type. Autant en avoir le cœur net : si un serial killer m’envisageait comme proie, j’irai sonner à la gendarmerie dès demain matin !

À défaut de trouver l’auteur des messages, je découvris néanmoins un petit indice, laissé là, sur le bois de la table. Je ne croyais pas au hasard. Il avait laissé ce bout de papier là parce qu’il voulait que je le trouve. Je le dépliai avec empressement et découvris un bref message.

« Je ne mords pas. En revanche, je danse. »

Je restai hébétée, sourcils froncés quelques instants. À quoi jouait-il, bon sang ? Trop curieuse, Léa m’arracha le papier des mains pour le lire à son tour. En même temps, nous fîmes demi-tour vers la piste de danse. L’homme aperçu sur la photo quelques minutes plus tôt se trouvait là, immobile au cœur d’une foule animée, le regard fixé sur nous. Non, sur moi. Je tressaillis. Il fit un pas, puis un autre, doucement, le visage détendu. Sa main se tendit vers moi, m’invitant à le rejoindre. Sans un mot, il parvint à guider mes pieds dans sa direction. Il m’appelait sans même remuer les lèvres, et j’avais cet étrange sentiment de sceller un pacte avec le diable, consciente du danger, mais impuissante face à lui. Léa resta sur le côté, méfiante et stoïque. Je pouvais sentir son regard sur moi. Quelque part, cela me rassurait sans doute.

Soudain, la mélodie rock s’atténua, devenant plus enivrante, plus lente. Plus personne ne sautait autour. Des couples entamaient de légers mouvements circulaires, dans les bras l’un de l’autre. Et moi, comme portée par un chant de sirène, je le rejoignais, lui, l’inconnu ténébreux. Tous mes signaux étaient en alertes, me criant de fuir. Seulement voilà, il m’était devenu tout simplement impossible de me détourner de ces iris sombres. Elles semblaient maîtriser mon corps tout entier, ensorcelé, marabouté. Mes doigts se glissèrent au creux de la paume tendue. Un bras s’enroula autour de ma taille, tandis que le tissu noir de sa chemise vint délicatement se froisser à mon contact. Je ne pus m’empêcher de détailler sans gêne tout son visage, en dépit de cette proximité plus que déroutante. Je remarquai à quel point ses lèvres tendaient au rosé, combien la pâleur de son visage contrastait avec la noirceur de ses cheveux et de sa chemise. De longs cils corbeaux ornaient avec finesse ses yeux bruns en amande.

Il ne semblait pas gêné le moins du monde par l’inconvenance d’une telle promiscuité. Le danger personnifié, la force brute et le mystère cristallisé dans cette beauté si particulière. Je me laissais guider au rythme de la musique, au rythme de ses pas, maîtrisés, habitués. Qui était cet homme qui parvenait ainsi à faire voler en éclat toutes mes convictions ? J’aurais pu lire dans son regard des promesses d’un ailleurs où la liberté prenait tout son sens, et étrangement, je brûlais de le rejoindre sur ces terres lointaines. Je ne me reconnaissais plus, mais pire que cela, je me fichais de tout le reste, bon sang, plus rien ne comptait.

Je le vis se pencher dans mon cou et frissonnai sous cet utlime rapprochement indécent. Le souffle chaud qui chatouillait désormais mon oreille me laissa pantoise.

— À bientôt, Clémentine.

Je n’eus pas le temps de réalise ce qu’il insinuait, que déjà, il n’était plus là. Un froid glacial avait comblé la place qu’il occupait quelques secondes plus tôt devant moi, contre moi. J’observais la piste de danse, tournant sur moi-même à la recherche de cet homme. Il avait déguerpi, telle une ombre.

— Clém, ça va ?

Léa venait de me rejoindre en courant, le regard inquiet. En temps normal, j’aurais eu honte d’admettre que le temps de cette danse, j’avais oublié la présence de mon amie. Mais le lavage de cerveau infligé par cet énergumène venu de l’ombre m’en empêchait. Plus rien ne comptait. Je voulais le revoir. Vite.

— Je dois le retrouver.

Mon amie resta scotchée par mes propos, mais je ne la regardai déjà plus. Avant même que je ne puisse comprendre quoi que ce soit, mes jambes filaient au travers de la foule en direction de la sortie…