Quelque chose de bleu / Chapitre 2 – Frères un jour

L’après-midi pluvieuse avait eu raison de mes activités. Aucune motivation pour sortir. Le seul fait d’entendre le vent fouetter les fenêtres de l’appartement m’en dissuadait. Moi qui ce matin encore me faisais une joie de parcourir les boutiques du centre-ville en quête de trouvailles pour la décoration de notre mariage, c’était manqué ! Bien entendu, la tâche s’avérait prématurée de toute manière : nous n’avions pas encore choisi les lieux de la cérémonie, que déjà je me précipitais dans les préparatifs tête baissée. C’était tout moi ça. Débordante d’énergie. Il fallait bien admettre que cela m’occupait également l’esprit, me laissant croire que j’avais des choses importantes à faire. Ce n’était pas chose aisée, puisque je ne travaillais toujours pas. Mon diplôme de secrétariat et quelques années d’expérience comme bagage, je n’avais malgré tout pas encore réussi à trouver un poste durable sur Biarritz et ses alentours. Alors j’occupais mes journées comme je le pouvais. J’avais pris une certaine routine avec le temps.

Après un déjeuner copieux, je m’installai sur mon ordinateur portable et fit le tour des dernières offres d’emploi. Rares étaient les journées où quelque chose correspondait à mon profil. Je fermai la fenêtre du site de Pôle Emploi un peu dépitée, puis j’ouvris mon traitement de texte, reprenant l’un de mes écrits là où je l’avais laissé la veille. J’écrivais depuis plusieurs années, ayant toujours eu en moi une certaine sensibilité artistique. Jamais je n’avais tenté d’être publiée, à quoi bon de toute façon ? Je n’avais pas le bras long, aucun éditeur à portée de main. Qui s’intéresserait aux gribouillages d’une parfaite inconnue ? Je n’en parlais à personne, pas même à celui qui allait devenir mon époux dans quelques semaines. C’était mon jardin secret. Un moment au cours duquel j’étais entièrement moi-même, sans crainte de ne pas convenir, sans retenue aucune. Juste mes émotions remplissant une page blanche. C’était devenu mon exutoire. Quand le moral n’allait pas, cela me permettait de me relever, quand certains jours se faisaient trop longs, l’écriture les transformait ; l’absence de mon cher et tendre se faisait plus acceptable, me dégageant ainsi des heures de communion entre mes idées et mon clavier, propices à la créativité, la plus belle des occupations pour mes inspirations en pagaille.

L’horloge de la cuisine affichait déjà dix-huit heures. Pas de Paul en vue. Plus il gagnait en renommée, plus il avait à faire à des clients « importants ». Qui disait « importants », disait aussi grand besoin d’investissement personnel. Ces personnes étaient prêtes à débourser une petite fortune pour défendre leurs intérêts, mais elles attendaient beaucoup en retour. Voilà qui expliquait les horaires de travail de Paul de plus en plus contraignants. Certains soirs, il ne parvenait pas à se libérer avant vingt heures. Rares étaient les week-ends où l’on pouvait profiter l’un de l’autre. Sa clientèle de luxe décidait de son emploi du temps. Si une urgence survenait un dimanche, il devait se plier à leurs désirs. Voilà qui servait sa carrière et lui permettait de gravir les échelons. Je m’amusais souvent à le taquiner à ce sujet prétendant qu’un jour il se chargerait des intérêts du président de la République.

J’enregistrai mon fichier et refermai l’ordinateur, quand un cliquetis survint. Mon futur mari venait de faire son entrée, mallette en cuir à la main. Il se délesta de son veston et vint m’embrasser sur le front, un sourire tendre sur le visage.

— Comment va la future madame Vernier ?

— Très bien, Monsieur Vernier, plaisantai-je.

Il déposa sa mallette devant les tabourets de la grande cuisine ouverte et profita de l’un d’eux pour se reposer, dans un soupir de soulagement.

— J’ai eu une journée de dingue, se lamenta-t-il. J’ai passé l’après-midi entière avec le vieux Rickman.

— L’Anglais ?

— Oui. Il sait ce qu’il veut, il n’y a pas à dire. Mais il me demande de refaire tous les documents établis avec son ancien avocat. Il n’a plus confiance en lui après que ce confrère ait connu quelques désordres judiciaires.

John Rickman était le dernier client ajouté au portefeuille de Paul, un richissime homme d’affaires anglais qui coulait des jours heureux sur la côte basque. Parmi ses possessions, le plus beau golf de la région et de l’immobilier en pagaille. Un gros poisson, donc.

Je me relevai du canapé et passai de l’autre côté du comptoir de la cuisine. J’extirpai du frigo une bouteille de Sancerre et remplis deux verres de vin. Paul saisit le sien et me gratifia d’un sourire.

— Heureusement pour moi, une charmante petite femme m’attend quand je reviens à la maison.

Je rentrai dans son jeu et lui octroyai un sourire exagéré. Il savait que je n’appréciais guère l’image de femme au foyer et de l’homme au travail. Ce vieux cliché n’était pas pour moi, même si les apparences pouvaient le laisser suggérer actuellement. Paul s’amusait ainsi à m’asticoter.

— Alors, qu’as-tu fait de ta journée ? m’interrogea mon beau blond, un sourcil en circonflexe.

— J’avais prévu de sortir en ville, mais vu le temps… Au fait, j’ai choisi les couleurs du mariage. Merci pour ton aide précieuse à ce propos, plaisantai-je. Ce sera champagne et or.

— Ça me va.

Autant traduire par « je m’en fiche ». Je ne relevai pas, mais n’en pensai pas moins.

— Suzanne Herbert m’a laissé un message, ajouta-t-il. On doit la rappeler pour convenir d’un rendez-vous pour faire un point. D’après elle, il faut qu’on avance.

— D’après elle ? m’estomaquai-je. Et d’après toi ?

Je me moquai gentiment. La plupart des couples préparaient leur mariage un an en amont. Mais dans la famille Vernier, on ne faisait rien comme tout le monde. NON. La carrière florissante de mon cher et tendre compliquait légèrement le tableau. Dès le mois de juillet, il entamerait un gros dossier, avec un nouveau client russe, roi de l’hôtellerie. Puis en septembre, un de ses riches clients aura besoin de lui pour comparaître devant le tribunal de commerce. Un autre cas très important, donc très prenant. En somme, si nous n’avions pas sauté sur le mois de juin de cette année, à ce rythme-là, il aurait fallu atteindre des lustres avant de pouvoir officiellement se dire « oui ».

— On se marie dans un mois, Paul. C’est plutôt logique qu’il faille se dépêcher un peu ! Notre wedding planner n’a certainement pas l’habitude d’organiser un mariage en un mois et demi ! Les gens normaux ne font pas ça…

Mon ton se fit plus moralisateur que je ne l’avais souhaité. Sentant sans doute mon inquiétude, mon futur époux délaissa son tabouret pour venir me rejoindre. Ses larges épaules glissèrent autour de moi, m’enroulant contre lui.

— Elle m’a demandé le nom de nos témoins, glissa-t-il en se mordillant la lèvre, comme un enfant venant de faire une bêtise.

Les témoins. Question épineuse. Si pour la plupart des gens, c’était une évidence, ça ne l’était pour aucun de nous deux. J’avais délaissé mes rares amis en venant vivre à Biarritz. Paul, lui, menait une vie professionnelle tellement intense que les seules connaissances qu’il fréquentait s’avéraient être des collègues. J’étais fille unique. Lui, n’avait que sa demi-sœur, ou presque… Il m’ôta les mots de la bouche en reculant d’un pas.

— Ma mère me suggère d’appeler Cameron.

— Ta mère ?

Voilà plusieurs années qu’il ne l’avait pas vue. Celle-ci avait décampé lorsqu’il n’avait que deux ans, fuyant son père et ses sempiternelles conquêtes. Elle avait depuis élu domicile à San Francisco. Là, elle avait refait sa vie avec un autre homme et elle avait eu un fils : Cameron. Paul ne m’en parlait pas souvent, à vrai dire, la distance avait fait la part des choses. Ils avaient appris à se connaître durant leurs études, Paul ayant profité de l’occasion pour aller faire deux semestres à City College. Depuis, chacun avait repris sa route d’un côté et de l’autre de l’atlantique.

— Tu as bien entendu, souffla-t-il, dubitatif.

— Elle t’a appelé ?

— Je l’ai fait… C’est mon mariage.

— Tu n’as pas à te justifier, Paul. Je peux comprendre, le rassurai-je. Elle sera présente ?

Soudain, son regard s’illumina et il retrouva un sourire sincère.

— Oui.

— Super. J’ai hâte de faire sa connaissance dans ce cas.

S’il lui en avait voulu jusqu’à l’adolescence, le fait qu’elle tente régulièrement de garder un contact avec lui en appelant son père avait sans doute joué au fil du temps, Paul avait accepté sa fuite vers un autre pays, loin de lui. En grandissant, il avait saisi ce besoin de fuir un mari infidèle et le regard des gens. Son seul regret avait été de ne pas avoir pu profiter de sa mère comme un enfant était en droit de le faire.

— Je suis sûr qu’elle t’adorera, me confia-t-il, un sourire énigmatique sur ses pommettes musclées.

— J’espère, confiai-je.

Comme seule réponse, il se contenta de déposer un tendre baiser sur mes lèvres. Je le savourai pleinement, profitant de cet instant de proximité si précieux. Il me manquait durant ces journées sans fin. Il me manquait d’autant plus que je les passais à l’attendre. Il frotta sa joue parfaitement rasée contre la mienne et plongea son regard vert dans le mien.

— Je vais appeler mon frère.

Sans jugement aucun, j’approuvai en hochant la tête. Mon futur époux inspira profondément et relâcha son étreinte. Quelques minutes plus tard, il partait vers le couloir, téléphone à l’oreille, me laissant seule avec nos verres de Sancerre.

Je soupirai. J’allais faire la connaissance de ma « belle-mère ». Voilà une nouvelle qui méritait toute mon attention. Au fond de moi, je sentais déjà mon ventre se nouer. Les relations que j’entretenais avec Marc Vernier n’étaient pas des plus cordiales. Cet homme richissime avait pour habitude de se comporter comme le dernier des machos. Il dirigeait sa vie comme son empire, avec la certitude d’être au-dessus de tout et de tous. Autant dire que beaucoup de sujets de conversation devaient être évités lorsque nous nous retrouvions dans la même pièce, lui et moi. Nous étions diamétralement opposés. Il m’arrivait souvent d’imaginer qu’il aurait sans doute préféré voir son héritier épouser une fille de meilleure famille, un mariage arrangé ayant été l’idéal pour ce businessman en puissance. J’étais le cheveu sur sa soupe, l’épine dans son pied. En sa présence, je me contentais de prendre sur moi et de sourire, priant intérieurement pour que nos retrouvailles s’abrègent rapidement. Paul le savait. Et s’il comprenait parfaitement l’aversion que me provoquait son père, il n’en restait pas moins son fils et ne pouvait nier avoir pu profiter à maintes reprises du pouvoir évident de celui-ci pour affronter la vie. Et en dépit de son côté glacial et imbu de sa personne, il parvenait encore à trouver en lui des qualités insoupçonnées. L’amour inconditionnel d’un enfant pour son père, sans doute.

Lorsqu’il réapparut, quelques secondes plus tard, il déposa son téléphone sur le bar et m’offrit une mine perplexe. Puis un immense sourire fendit son visage.

— Il est d’accord ? tentai-je de deviner.

— Oui, souffla-t-il encore un peu sous le choc.

— Super ! Je vais donc rencontrer deux Vernier de plus !

— Pas des Vernier, me corrigea-t-il. Des Davis.

— Davis, repris-je. Comme la coupe.

Paul ria à ma remarque.

— Comme la coupe.

— Alors, il arrive la veille du mariage ?

Reprenant ses idées, il nia d’un mouvement de tête.

— Pas exactement…

Je ne comprenais pas. Décelant mes interrogations, Paul précisa ses pensées.

— Son groupe avait prévu de venir enregistrer un album en France. Au départ, ce devait être à Paris, mais avec la nouvelle de mon mariage, ils veulent voir pour délocaliser ça à Bordeaux. Leur agent regarde ce qu’il peut faire. Il me tient informé.

Je fronçai les sourcils, dubitative.

— Mais quand avaient-ils prévu de venir en France ?

— La semaine prochaine, grimaça Paul.

— Waouh.

— Mais ne t’en fais pas, ils ont un logement, on ne sera pas forcé de les avoir un mois à la maison.

— C’est ton frère, m’opposai-je.

— Et ?

— Et tu ne l’as pas vu depuis combien d’années au juste ?

Paul soupira, ne voyant pas où je voulais en venir.

— Depuis une dizaine d’années. Pourquoi ?

— Tu ne peux pas le laisser à l’hôtel. Profite de sa venue pour passer du temps avec lui. Vous vivez à des milliers de kilomètres l’un de l’autre. Tu ne le reverras pas de sitôt. Son groupe loge à l’hôtel, parfait. Mais tu dois l’inviter ici. C’est la moindre des choses.

Même s’il semblait hésitant, je pus lire dans son regard qu’il partageait mon avis sur le sujet.

— Ça ne m’embête pas, le rassurai-je.

— Tu es sûre ?

— Si je te le dis…

Instinctivement, il se rapprocha de moi et m’enlaça de nouveau.

— J’épouse vraiment la femme parfaite…

Il déposa un doux baiser sur mon front.

— Au fait, il s’appelle comment leur groupe ?

— Les Dark Alchemy, m’annonça Paul en faisant les gros yeux.

J’éclatais de rire en répétant ce nom presque ridicule.

— Ils font du rock, j’imagine ?

— Tu imagines bien. Ils marchent pas mal sur la côte ouest.

— West coast ! plaisantai-je en mimant grossièrement les mouvements des rappeurs américains.

Mon cher et tendre s’esclaffa en me voyant à l’œuvre. Lorsqu’il reprit son sérieux, il m’interrogea sur mes intentions.

— Et de ton côté, tu comptes demander à Cassandre, j’imagine ?

— Bien vu. J’espère qu’elle pourra se libérer.

— Je l’imagine mal rater ça !

En effet, ma meilleure amie avait beau vivre à plusieurs heures de route, elle ferait le nécessaire pour me soutenir le grand jour.

— Hey, mais attends, il faudra deux témoins chacun, me rappela soudain Paul.

— Ouais. C’est à ce moment-là qu’on se rend compte qu’on a une vie sociale proche de zéro, mon chéri, le taquinai-je.

Il fallait bien avouer que depuis notre arrivée à Biarritz, trois ans plus tôt nous n’avions pas franchement développé nos connaissances, si ce n’était par le biais du travail de Paul. Il approuva en haussant les sourcils puis suggéra une solution.

— Je peux demander à Joris.

— Joris Pasquier ?

— Oui. On s’entend super bien, je suis sûr qu’il acceptera.

— Génial.

Joris travaillait dans le même cabinet que Paul. Ils sortaient souvent boire un coup ensemble après leurs longues journées. Je ne l’avais rencontré qu’à quelques reprises, mais il m’avait paru très sympathique. Un peu bringueur, mais très avenant.

— J’avoue que je ne sais pas à qui demander, dus-je avouer.

— Pénélope serait ravie, me suggéra Paul, le regard plein d’espoir.

Sa demi-sœur. La famille Vernier regorgeait de ressources. Paul ne se contentait pas d’un demi-frère exilé aux États-Unis, son père avait également eu un enfant avec celle qui partageait « officiellement » sa vie depuis des années, son assistante de direction au sein de la société familiale Photea, en la personne de Roya Martinez. Bien que sûre d’elle et directive, Pénélope avait néanmoins un capital sympathie bien plus important que son père. Étudiante en commerce à Bordeaux, elle rentrait souvent les week-ends, afin de profiter de la côte basque et de sa famille. Nous nous entendions bien, je devais l’admettre.

— Je lui demanderai pour toi, si tu veux, me proposa mon beau blond, comprenant sans doute la gêne que cela impliquerait pour moi de demander un tel service à sa sœur.

J’opinai du chef, remerciant de mes yeux mon futur mari d’une telle attention.