Chapitre 1

IRIS

Sa femme.

Je me demande quel épisode j’ai manqué, dans toute cette histoire. Sans doute une saison entière.

— S’il vous plaît, restez.

Je ne sais plus quoi dire. J’en ai lâché mon sac sur le sol. Je suis sidérée par le revirement de situation, par ce qu’elle m’annonce, par l’incohérence de tout ceci. Pourtant, une petite voix en moi me hurle d’écouter cette femme dont je ne sais rien.

— Je… c’est d’accord.

Je me surprends moi-même à accepter. C’est insensé, de la pure folie. Que vais-je bien pouvoir faire ici, dans un pays dans lequel je ne peux quasiment pas communiquer, hormis en anglais, en étant la cible d’un leader de club, sans logement, et pour aider un homme que je connais à peine ?

Le sourire que Yana m’offre est plein d’une gratitude indéfinissable. Je ne comprends pas ce qu’elle attend de moi, je ne veux pas être un messie pour ses prières, je ne dispose d’aucune baguette magique…

— Suivez-moi, dit-elle, émue, avant d’attraper mon sac.

— Je peux le…

— Laissez-faire et suivez-moi, se contente-t-elle de décréter en saisissant mon bras sous le sien pour nous entraîner vers la sortie.

Je jette un dernier regard vers la porte d’embarquement, incrédule, stupéfaite.

J’ai mille questions à lui poser, pourtant, aucune ne vient. À croire que le mutisme d’Haakon est contagieux et que ma grande gueule légendaire s’est éteinte à ses côtés. 

Son mari. Haakon est son mari.

Médusée, je la suis quand elle s’engouffre dans un taxi sous une pluie battante. Elle s’adresse au chauffeur en norvégien avant de me sourire avec une telle joie dans les yeux que ça me met mal à l’aise.

— Je ne comprends en quoi le fait que je reste est supposé l’aider, Yana… finis-je par avouer, perdue dans mes pensées.

— Votre présence lui a été bénéfique, quoi qu’il en dise. Je crains qu’il ne touche le fond, vu la situation, alors je veux mettre toutes les chances de mon côté pour lui éviter cela, même si ça implique de vous garder avec nous plus longtemps que prévu.

Nous. Elle et son mari. Si seulement elle savait…

J’ai embrassé son époux, j’ai même adoré ça… j’aurais pu aller tellement plus loin lorsque cette foutue connexion s’est installée entre lui et moi. Un lien venu de nulle part, enfin si, de nos tripes, ou du ciel. Tout dépend du genre de poésie qu’on aime se raconter. Je me sens bête, sans doute un peu sale, aussi. Je n’en savais rien ! En revanche, lui… un sursaut de colère s’empare de mes entrailles. Il ne perd rien pour attendre. Je lui en veux d’avoir menti, d’avoir trahi sa femme avec moi. Alors pourquoi est-ce que je suis montée dans ce fichu taxi avec elle ? 

Je ne parviens même plus à comprendre mes propres agissements. Il s’est passé trop de choses en trop peu de temps.

Le bruit de la détonation me revient en mémoire. 

J’ai tué pour lui.

Le souffle me manque.

— Iris, vous allez bien ?

Retour à la réalité. Un visage d’ange gothique me fixe, sincère. 

— Je crois, oui…

Mis à part que ma tête me hurle de fuir au lieu de causer davantage de mal, alors que mon cœur brûle d’obtenir des explications de sa bouche à lui.

Sa bouche…

STOP !

Le chauffeur nous guide sur l’autoroute pendant des dizaines de minutes, au cours desquelles une atmosphère étrange règne dans le véhicule. J’imagine en être la raison principale, trop mal à l’aise pour parler à celle que j’ai trahie sans le savoir. Je ne veux pas être cette femme qui détruit des couples, je ne l’ai jamais été et je m’y refuse. En revanche, j’ai besoin d’entendre ce que l’autre coupable aura à dire pour sa défense. 

— Il y a quelque chose que je ne vous ai pas dit, admet Yana, pensive.

Moi aussi, songé-je, honteuse. Mais je garde le silence.

— Je vous écoute…

— Il y a un autre moyen pour que vous aidiez Haakon.

Elle semble chercher ses mots, mais, déjà, le véhicule se gare. Elle paye la course au chauffeur. Je ne reconnais pas l’endroit.

— Où est-on ?

Elle ne prend pas la peine de me répondre, me décoche tout juste un sourire. Le goût du mystère, elle a ça en commun avec celui qui partage sa vie. Je n’ai pas le temps de l’interroger davantage, il nous faut descendre. Vu les trombes qui tombent, on ne perd pas de temps. La brunette s’élance la première vers le petit immeuble de l’autre côté de la route et je la suis à grandes enjambées. Elle sonne, mais c’est déjà trop tard, l’orage nous a transformées en éponges détrempées. 

Je baisse la tête, m’emmitoufle comme je le peux dans mon blouson qui n’a rien d’imperméable. Je n’attends qu’une chose, qu’on presse le pas pour nous mettre à l’abri.

— Yana ?

— Laisse-nous rentrer, dit-elle avant de foncer comme un bœuf dans la personne qui lui a ouvert.

Il pleut trop pour que je lève la tête. Mais elle attrape ma main et me force à la suivre.

— Nous ? demande une voix masculine qui m’est familière.

Je relève le visage et croise le regard surpris de Levi.

Son étonnement est réciproque.

Yana nous entraîne à l’intérieur sans attendre d’invitation, ce qui amène un sourire sur le visage du biker.

— Faites comme chez vous, ironise-t-il.

On est déjà en train de ruisseler sur le parquet de son salon.

C’est alors qu’une masse blanche se rue sur nous. Un molosse gigantesque se met à me renifler de toutes parts, avant de faire la fête à ma comparse. 

C’est alors qu’il débarque d’un couloir. Lui

— Freya ! Au pied ! 

Le dogue cesse aussitôt sa foire et rejoint Haakon, qui finit d’enfiler un tee-shirt, les cheveux blonds encore humides.

Il me toise, surpris de me voir ici… 

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demande-t-il du tac au tac à sa femme.

— Je l’ai récupérée à l’aéroport avant qu’elle ne quitte le pays, admet celle-ci pour seule réponse.

Pourquoi ai-je soudain l’impression d’être une fugitive sous surveillance ? Sans doute parce qu’en un sens, certains me considèrent ainsi…

Les deux blonds échangent un regard plein de questions, puis Haakon me regarde en biais, comme s’il se méfiait.

— Tu allais partir pour Paris ?

Je me contente de hausser les épaules, penaude. Je devrais pourtant assumer mon choix, mais face à ses yeux clairs, son air dérouté, même si je ne lui dois rien, une étrange lourdeur s’installe dans mon ventre.

— J’allais en informer Storm, un courrier est prévu pour lui demain, avec toutes mes preuves de bonne foi à l’intérieur…

C’est fou, j’ai l’impression de plaider ma défense. Tout ça n’a aucun sens. Haakon s’apprête à dire quelque chose puis se retient, et je comprends aussitôt qu’il vient de se carapater dans son mutisme sécurisant. 

— Dites, on peut se sécher avant d’en discuter autour d’un café chaud ? Je suis gelée ! s’écrie Yana quand le silence devient trop pesant.

J’ai, pour ma part, fini par faire abstraction du froid et de l’humidité, obnubilée par la tempête qui semble agiter les pensées du grand blond. Il ne prononce pas un mot de plus et je n’ai pas à ma disposition un décodeur suffisamment puissant pour comprendre ce qu’il ressent.

Levi part chercher quelques serviettes et deux sweats douillets. Il m’indique la salle de bain pour que je puisse échanger mon haut détrempé contre celui du club. En m’observant dans le miroir, le mascara ruisselant, mes boucles en pagaille, et ce logo sur ma poitrine, je peine à reconnaître la journaliste fière et indépendante venue dans ce pays pour soustraire à des mafieux un scoop qui affolerait les ventes du magazine qui m’embauchait. Tout ce qu’il reste, c’est une fille totalement perdue, sans la moindre idée de son avenir, proche ou lointain. Cette inconnue me plonge dans un inconfort nouveau et malaisant. Ma vie tout entière semble avoir été écrite d’avance jusque-là, à vrai dire, je n’ai pas pour habitude de contrer le destin, la vie, ou tout autre fatalité qui m’a guidée ici. On m’a entraînée à réussir, à être la meilleure dans mon domaine, et sans doute en partie pour satisfaire mes parents et lire la fierté dans leurs yeux, j’ai toujours suivi le mouvement, oubliant même jusqu’à celle que j’avais envie d’être, petite.

Voilà où j’en suis. Au fin fond de la Norvège, sans économies, sans boulot, dans la ligne de mire d’un leader biker hors-la-loi, avec des alliés dont je ne sais presque rien, hormis que celui en qui j’avais presque confiance m’a déjà menti sur un point essentiel de sa vie.

J’inspire un grand coup, compte jusqu’à cinq et me mets un coup de pied aux fesses. Hors de question que je craque. On ne m’a pas éduquée de cette façon. Je serre les poings, arbore un sourire surfait sur le visage pour tromper mon cerveau, le relâche, puis je rejoins le trio qui s’arrête net de discuter en m’apercevant. Je remarque que ma nouvelle amie s’est changée sur place, ce qui me rappelle le lien qu’elle entretient avec Haakon.

— Café ? me propose Levi.

J’approuve et prends place sur un tabouret du comptoir, tandis que Haakon reste droit comme un « i » au bout de celui-ci, ses iris rivés sur moi comme s’il analysait le moindre de mes gestes. Yana boit déjà un mug brûlant, puis rompt le silence, à nouveau lourd.

— Iris a besoin d’un toit pour l’abriter quelque temps.

Le propriétaire des lieux manque de s’étouffer avant de rire.

— Tu as cru qu’il s’agissait d’un palace luxueux ? demande-t-il à la brunette en montrant son appartement de la main.

— C’est ça ou la loger chez Storm. 

Et même si je ne comprends pas ce qu’il s’est passé entre eux, je devine sans mal que l’idée serait malvenue.

— Pourquoi tu ne retournes pas au B&B ? demande alors Haakon sans la moindre trace de sourire.

— Parce que j’ai démissionné, me contenté-je de répondre, comme si cela suffisait.

Il me fixe avec une intensité nouvelle. Un peu plus et je me sentirais nue. 

— Pourquoi tu es restée ?

Sa question trop franche pour mon ego me perturbe. Il aurait pu mettre plus de tact dans son approche, mais force est de constater qu’il n’est pas d’humeur et qu’il a choisi de porter son masque de brute glaciale. Alors je réplique, question de fierté :

— Parce que ta femme m’a supplié de le faire, dis-je en appuyant sur leur lien.

Est-ce que mes prunelles le défient ? Affirmatif. Quoi qu’il me reproche, il n’est pas en position de le faire et je tiens à le lui rappeler. Un nouveau silence s’installe, Levi toussote, retient un rire, observe Yana, qui se contente de hausser les épaules. Son ami lui adresse deux mots en norvégien que je ne comprends pas. Je me concentre sur Haakon, qui semble prendre le temps de la réflexion. Mais rien ne vient. À moins qu’embrasser une autre femme quand on est marié relève d’une coutume locale, ce dont je doute, il n’est pas en mesure de l’ouvrir.

— Levi, tu peux la loger ? intervient la jolie brune sans nous lâcher du regard, comme une mère s’assurerait que ses enfants ne s’écharpent pas.

— Ben… le truc, c’est que Haakon squatte déjà mon canapé avec sa chienne. Je n’ai qu’une chambre, c’est minuscule ici.

— Je suis sûre que Haakon pourra faire un effort pour se serrer quelques nuits, assure alors la brunette, ce qui me tire un hoquet de stupeur. C’est temporaire, après tout. Quand on aura pu calmer les choses avec Storm, on trouvera une meilleure solution.

Le principal intéressé la dévisage autant que moi. Est-elle folle ? Quelle femme demanderait à son mari de partager sa couche avec une autre ? Je me sens de plus en plus mal, d’autant que je sais l’avoir trahie, même si moi, je n’étais pas au fait de leur relation, quand cela s’est produit… à plusieurs reprises. Quel foutu goujat ! 

— Heu…

Je suis tellement stupéfaite qu’aucun mot ne sort de ma bouche.

— Quelques jours, ça ne va pas te tuer, me glisse mon alliée, qui semble avoir saisi mon malaise.

— Je ne comprends plus rien, dis-je dans ma barbe.

— Quelque chose m’échappe, déclare alors Levi.

Ah, je ne suis donc pas la seule à ne pas saisir pourquoi Yana voudrait que je dorme avec son mari ?

— Pourquoi l’as-tu empêchée de quitter la Norvège ?

Ah non, faux espoir. Ils sont tous azimutés. Cette fois, la jolie brune hésite. Elle se concentre sur Haakon, qui lui aussi attend sa version des faits.

— Parce que j’ai pensé que vous pourriez vous entraider, décrète-t-elle. 

Cette fois, j’ai vraiment l’impression d’avoir loupé plusieurs chapitres au livre.

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