HAAKON

Je ne regarde plus le compteur.

Mon pied ne relĂąche que briĂšvement l’accĂ©lĂ©rateur, tout du long. La trouille entame une danse funĂšbre dans mes tripes.

En d’autres circonstances, j’en aurais ri, sans doute. Moi, le type le plus solitaire au monde, en proie Ă  la panique Ă  cause d’une gamine paumĂ©e.

Je sens la main d’Iris se crisper sur ma cuisse lorsque ma vitesse l’effraie, et durant quelques secondes, je tente de me reprendre. Elle a beau accepter ma noirceur habituelle, elle n’a pas pour autant signĂ© pour la mort anticipĂ©e, et de toute façon, je ne me pardonnerais pas qu’il lui arrive quelque chose par ma faute. Je me tempĂšre tant bien que mal et baisse un peu mon allure, mĂȘme si Ă  l’intĂ©rieur, je bous.

Lorsqu’on atteint le centre, je me gare en vrac dans la rue et fonce vers la porte d’entrĂ©e. Je tombe sur Victoria en pleine discussion avec une autre femme, le visage tendu. DĂšs qu’elle m’aperçoit, elle se crispe un peu plus.

— Haakon


— Tu as du nouveau ? m’enquiers-je, sans prendre de gants.

— Non, admet-elle, triste. Plusieurs de nos membres sont en ce moment mĂȘme Ă  sa recherche dans les rues de la ville. Ne t’en fais pas, ils ont pour mot d’ordre de ne pas prĂ©venir la police, juste de m’appeler s’ils la repĂšrent.

Je piétine sur place, incapable de trouver de réponses.

— Tu as une idĂ©e de l’endroit oĂč elle pourrait se situer ?

Un rire sans joie quitte mes lÚvres serrées.

— Elle ne connaĂźt pas Hanselm.

Victoria esquive mes mots comme s’ils Ă©taient un coup portĂ© Ă  sa dĂ©faillance. En cet instant, j’admets la tenir en partie pour responsable de ce merdier. Je tente de maĂźtriser la bĂȘte qui rugit en moi, cependant, elle gagne en intensitĂ©. Ce sont finalement les doigts fins et glacĂ©s d’Iris sur mon poignet qui me ramĂšnent dans cet espace de sagesse qu’elle seule sait ouvrir en moi.

— On va sillonner la ville. On va la trouver, m’assure-t-elle, dĂ©terminĂ©e.

Je me demande comment je ne suis pas devenu fou avant qu’elle ne dĂ©gomme ma bĂ©cane avec sa voiture de location.

J’inspire un grand coup et me raccroche Ă  sa certitude. 

— Tu as raison, on a dĂ©jĂ  perdu assez de temps.

Je plante Victoria là, sans plus d’explications. Nous aurons le temps d’en avoir plus tard, quand nous aurons remis la main sur Maja. Une gosse de son ñge qui erre seule dans une ville la nuit, ça n’augure rien de bon.

J’entrelace mes doigts Ă  ceux de la Française et nous choisissons de ne pas prendre le van. Maja est Ă  pied. Elle n’a pas pu partir loin
 en espĂ©rant qu’elle n’aura pas rĂ©ussi Ă  emprunter un bus de nuit.

Le cƓur tambourinant, on avance d’un pas rapide, on scrute chaque ruelle dans l’espoir d’apercevoir la fillette.

Lorsqu’un bruit mĂ©tallique retentit dans une impasse sur ma gauche, j’approche, plein d’espoir. C’est alors qu’un chat se jette entre mes jambes et prend la fuite dans un miaulement de peur. Je soupire, inquiet.

— Maja ?

Rien, nada. J’essaie de me convaincre qu’on peut la retrouver, je n’envisage pas l’échec.

Je regagne la rue principale et retrouve Iris, aussi affairĂ©e que moi. Sa dĂ©termination encourage la mienne, son courage me montre l’exemple. Elle n’a pas idĂ©e Ă  quel point ne plus ĂȘtre seul change tout Ă  mon existence.

On continue nos recherches et on quadrille la ville. Mais en plus d’une heure de temps, la petite a malgrĂ© tout pu s’éloigner. J’ai la sensation de chercher une aiguille dans une grange entiĂšre de foin.

Soudain, mon téléphone sonne. Victoria. La gorge serrée, je décroche.

— Oui ?

— Un de nos employĂ©s l’a aperçue, mais elle s’est enfuie.

— OĂč ?

— Sur les quais de la gare.

Mon cƓur ne fait qu’un tour. Si elle prend un train, elle nous sùmera pour de bon.

— On retourne au van ! alertĂ©-je Iris avant de raccrocher.

Elle ne pose pas plus de questions et me suit dans une cavalcade effrĂ©nĂ©e. À bout de souffle, on monte Ă  bord du vĂ©hicule et je dĂ©marre en trombe.

— Ils l’ont trouvĂ©e Ă  la gare mais elle s’est barrĂ©e, expliquĂ©-je tout en slalomant dans la ville.

Dans ma tĂȘte, le souvenir de ce visage terrorisĂ© devant son pĂšre qu’on abat me revient en mĂ©moire. L’horreur dans ses grands yeux innocents, la hargne avec laquelle elle s’est accrochĂ©e Ă  moi. La confiance improbable qu’elle m’a vouĂ©e depuis. Je ne peux pas l’abandonner. C’est plus fort que moi.

En la sauvant elle, je me sauve, moi.

Je gare le van Ă  l’arrache sur le parking de la gare d’Hanselm et je descends Ă  la hĂąte. Je cours comme un tarĂ© en direction des quais. Je trouve deux types en pleine discussion qui scrutent les alentours. La directrice a dĂ» leur passer le message, ils comprennent aussitĂŽt que je suis lĂ  pour la mĂȘme raison qu’eux. Je ne prends pas la peine de me prĂ©senter.

— Par oĂč est-elle partie ?

Ils Ă©changent un bref regard, sans doute perturbĂ©s par ma froideur. Rien Ă  foutre. Il n’y a qu’elle qui compte.

— Par-lĂ , indique l’un des deux hommes tendant l’index vers la nuit noire qui recouvre un dĂ©but de forĂȘt. 

— On fonce, dĂ©crĂ©tĂ©-je tandis qu’Iris confirme d’un hochement de tĂȘte.

On s’élance tous les deux dans les tĂ©nĂšbres, la peur au ventre. Je l’entends crier quand elle trĂ©buche, mais elle me fait rapidement signe que tout va bien et reprend sa course. Un bruit sur ma gauche attire mon attention. Je m’éloigne un instant de la Française et prie tous ces fichus dieux vikings que mes ancĂȘtres croyaient pour apercevoir un minois pĂąle ornĂ© de longs cheveux sombres.

Tout ce que je trouve, c’est un tas de branchages qui craquent avec le vent.

Je puise en moi un peu de courage pour continuer Ă  espĂ©rer que je pourrai la retrouver. 

Il le faut. Pas juste pour elle. Pour moi aussi.

C’est Ă  ce moment prĂ©cis qu’un cri fend la nuit. Le genre de hurlement qui vous retourne l’estomac, rendu suraigu par des Ă©motions trop vives. Le timbre fĂ©minin qui se propage me percute aussitĂŽt. Iris scande le prĂ©nom de notre fugitive avec tellement d’effroi que mon corps tout entier se fige une seconde. La suivante, je me prĂ©cipite Ă  sa recherche. DĂšs que j’aperçois la rousseur de sa chevelure sous le clair de lune, j’allonge ma foulĂ©e jusqu’à l’atteindre Mon regard suit le sien, droit devant nous. Une silhouette fluette et tremblotante se tient lĂ , face Ă  un prĂ©cipice vertigineux, au bord de la falaise. Deux pupilles corbeau embuĂ©es nous contemplent avec un mĂ©lange de peur et de rĂ©signation. 

— Maja, ne fais pas ça ! scandĂ©-je, les mots pulsĂ©s par un puissant instinct de survie.

Sa mùchoire frémit, des larmes ruissellent sur ses joues tendres.

— Je veux rejoindre papa, peine-t-elle Ă  articuler.

— Pas maintenant, l’intimĂ©-je d’un timbre plus doux, suppliant. Il ne voudrait pas ça.

— Mais je n’y arrive pas, c’est trop dur


Ces derniers mots semblent lui porter un nouveau coup de couteau dans les entrailles, son petit corps se plie en deux sous le poids de cette attaque.

— Je sais.

Elle rouvre ses yeux dans ma direction, une lointaine lueur de surprise derriĂšre sa fatigue.

— Non, tu ne sais pas.

Je sais qu’elle ne me croira pas, Ă  moins que je ne vide mon sac. C’est peu cher payĂ© pour sa survie.

— Je sais, Maja. Moi aussi, j’ai vu mes parents se faire tuer devant mes yeux. Et comme toi, j’ai Ă©tĂ© placĂ© dans un centre.

La petite fille me dévisage avec stupeur.

— Mais ça fait trop mal. Je n’y arrive pas


— Je connais cette douleur. Je sais que, pour le moment, tu ne t’en rends pas compte, mais tu la dĂ©passeras, un jour. Je te le promets.

Elle écoute mes mots, sort un peu de sa bulle noire coupée du monde, et semble vouloir accorder de la valeur à mon message.

— Tu t’en es sorti ?

— Je suis lĂ , non ? Et puis, toi, tu n’es pas seule, regarde. Tu nous as, nous, et tu as aussi Victoria, au centre


À la simple Ă©vocation de l’endroit, son visage se tend de nouveau. De la peur traverse ses iris.

— Je ne peux pas y retourner.

Terrain glissant.

— Tu y es en sĂ©curité 

— C’est faux ! s’emporte la fillette. Tu sais ce qu’elles me font, les autres filles ?

Ma mĂąchoire se serre. Imaginer que cette mĂŽme, qui a dĂ©jĂ  survĂ©cu au pire, puisse encore endurer des souffrances me ravage de l’intĂ©rieur. Pourtant, une part de moi n’est pas Ă©tonnĂ©e
 les gamins endeuillĂ©s en veulent souvent au monde entier et s’endurcissent comme de la pierre pour faire face
 au dĂ©triment de ceux qui n’en ont pas encore eu le temps.

Elle s’effondre en larmes, observe de nouveau le vide. Je ne montre rien, mais je suis terrifiĂ©. Je n’ose mĂȘme pas regarder plus loin, bouffĂ© par le vertige et la peur de la voir s’élancer vers la mort. Une simple bourrasque pourrait la dĂ©sĂ©quilibrer sur la neige qui jonche le sol. Quelque chose en moi me garantit que je n’y survivrais pas. AgenouillĂ© au sol, la main tendue vers elle, je tente de la rassurer comme je le peux. Moi, le type qui n’adressait pas le moindre mot aux inconnus quelques mois plus tĂŽt, tente avec maladresse de trouver ce qu’il faut dire pour empĂȘcher une enfant de rejoindre le monde des dĂ©funts. Plus rien ne tourne rond.

— Maja, prends ma main, reviens, s’il te plaĂźt.

— Je ne peux pas, Haakon. Je ne peux plus, je n’y arrive pas. Elles vont continuer


— Je les en empĂȘcherai.

Je donnerais tout Ă  cette gamine pour qu’elle me fasse confiance une fois de plus, mais dans mon ventre, la sensation que c’est trop tard me fait l’effet d’un putain d’acide qui dĂ©vore tout.

Elle rĂ©pond non de la tĂȘte, et la seconde qui suit, elle me glisse un « merci Â» qui me glace le sang. 

Et elle s’élance. 

Moi aussi.

Le cri d’Iris qui scande mon prĂ©nom me parvient, lointain.