chapitre 3

Wild crows – 1 – Addiction : chapitre 3

Chapitre 3

 

Joe

 

Mon regard divaguait dans l’or noir fumant que je tenais entre mes doigts pour les rĂ©chauffer. Autour de moi, la salle du Short Break [1]Ă©tait bondĂ©e. Ce petit lieu douillet se situait au pied de l’hĂŽpital de Stonebridge, ce qui expliquait pourquoi tant de membres du personnel s’y retrouvaient, le temps d’une pause dans leur journĂ©e. La mienne se terminait tout juste. La concentration m’avait manquĂ© ce matin, pour de bonnes raisons. J’avais repris le travail en dĂ©but de semaine, le cƓur toujours en berne. Mais plus encore que la douleur du dĂ©cĂšs de ma mĂšre, ce qui occultait mes pensĂ©es — peut-ĂȘtre s’agissait-il d’un systĂšme de bouclier de la part de mon inconscient pour occuper mon esprit ailleurs — c’était le contenu de cette lettre. Un simple bout de papier avait-il rĂ©ellement le pouvoir de changer mon existence Ă  jamais ? La voix suraiguĂ« de ma collĂšgue Saddie virevoltait tout autour de moi sans jamais parvenir Ă  rĂ©ellement happer mon attention. D’ordinaire, ce timbre atypique me faisait sourire, d’autant qu’elle Ă©tait ce qui se rapprochait le plus d’une amie dans ma vie actuelle. Je l’apprĂ©ciais beaucoup, et elle me le rendait bien. Mais une partie de moi avait fui de mon corps le jour oĂč j’avais dĂ©couvert les mots laissĂ©s par ma mĂšre Ă  mon intention. Ce bout de mon ĂȘtre s’était rĂ©fugiĂ© dans un lot insurmontable d’interrogations, de craintes et d’espoirs, et ne semblait pas prĂȘt Ă  en sortir.

Lorsque ses doigts glacés se posÚrent sur les miens, je sursautai.

— Tu m’écoutes toujours ?

— Oui
 non !

Saddie m’incendia du regard.

— Heu
 peut-ĂȘtre que oui ? Oui ? rĂ©pĂ©tai-je d’un air plus sĂ»r de moi.

Mon amie soupira.

— Écoute, je sais que ce que tu traverses s’avùre difficile. Raison de plus pour prendre du recul, et te poser les bonnes questions.

— Je sais. Je ne dĂ©ciderai rien sur un coup de tĂȘte.

Elle semblait douter.

— Tu en es certaine ? Parce que depuis quelques jours tu sembles ailleurs
 dĂ©jĂ  partie.

J’inspirai profondĂ©ment, prenant conscience qu’elle disait vrai. Incertaine, je tentai de lui expliquer mon ressenti.

— J’essaie simplement de faire le point, tu vois
 je n’arrĂȘte pas de me demander ce qu’il se passerait, si je me rĂ©veillais dans trente ans sans ne jamais avoir osĂ© le rencontrer.

Mon PĂšre. VoilĂ  ce qui me hantait depuis une semaine. Il fallait que je sache, enfin. Le voir. Un instant, je dĂ©celai une certaine gĂȘne dans le regard azur de ma collĂšgue. Elle se frottait les mains avec un certain malaise.

— Que feras-tu si jamais
 si jamais, lui, ne souhaite pas te rencontrer ?

Elle s’excusa aussitĂŽt, sans doute consciente du coup qu’elle venait de porter Ă  mes espoirs. Mais je n’étais pas stupide. À vingt-sept ans, j’avais dĂ©jĂ  appris Ă  contrer les alĂ©as de la vie. Si tel Ă©tait le cas, alors je me relĂšverai, blessĂ©e, mais vivante.

— J’imagine qu’il a une vie bien organisĂ©e, sans doute une famille aussi. Ce sera un choc, probablement.

— Mais tout de mĂȘme
 vingt-sept ans sans rien lui dire
 c’est juste dingue !

J’approuvai en silence, le cafĂ© brĂ»lant rappelant mes prunelles, puis mes lĂšvres.

— S’il ne veut pas me connaĂźtre, j’accepterai sa dĂ©cision
 j’imagine. Je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre.

Saddie m’observait en silence, une moue navrĂ©e sur son visage de poupĂ©e.

— Dans tous les cas, ne lĂąche pas tout pour l’inconnu, c’est trop risquĂ©. Beaucoup font ça et s’en mordent les doigts ensuite. Vois avec Sullivan pour une « pause », dit-elle en mimant des guillemets avec ses doigts. Un « short break », plaisanta-t-elle en jetant un coup d’Ɠil vers l’enseigne colorĂ©e du point chaud.

Je ris. Cela ne m’était pas arrivĂ© depuis des jours. Mais Saddie, eh bien, c’était Saddie. Elle avait ce don pour me redonner du baume au cƓur quand plus rien n’allait.

— Comme ça, si tout ne se passe pas comme tu le souhaites, tu pourras toujours reprendre ta place à l’hîpital et ta petite vie ici.

— Je n’ai pas encore pris ma dĂ©cision, lui rappelai-je.

— Oh, si, tu l’as prise ! me dĂ©fia-t-elle.

Elle me jeta un regard accusateur. Je ris de nouveau.

— Ta situation ici me semble plutĂŽt sympa, non ? Un bon job, une copine au top, un chouette appartement, et le meilleur resto de tacos juste en bas. Oh, et j’oubliais, un ex dĂ©testable au possible, mais super mignon et encore dans la course


— Arthur, dans la course ?

Mon ton se fit plus vif que je ne l’aurais souhaitĂ©. Ma rupture avec Arthur Marvel remontait Ă  deux ans auparavant. Mais je ne parvenais toujours pas Ă  parler de lui sans sentir une colĂšre et un profond dĂ©goĂ»t me monter au nez. Je ne lui pardonnais pas ses mensonges, ses tromperies. AprĂšs un an et demi de vie commune, j’avais coupĂ© court Ă  tout ça ; mais je ne m’en Ă©tais pas encore remise. Ensuite, la maladie de ma mĂšre et mon boulot s’étaient chargĂ©s de relĂ©guer ma vie sentimentale dans un vieux placard. J’avais eu quelques aventures, bien Ă©videmment, mais rien de sĂ©rieux. De toute maniĂšre, je n’avais ni le temps, ni l’envie de me consacrer Ă  quelqu’un d’autre, et encore moins le courage de faire confiance Ă  nouveau. Pas aprĂšs cela. Depuis quelques mois, ce cher Arthur s’entĂȘtait Ă  me relancer par le biais de messages mielleux Ă  souhait, et vue l’heure tardive de chaque envoi, il me rĂ©servait ses tentatives maladroites pour ses soirĂ©es les plus arrosĂ©es. Le parfait ingĂ©nieur en bĂątiment qu’il Ă©tait, passait plus de temps dans les soirĂ©es mondaines que sur les chantiers. De mon cĂŽtĂ©, j’avais fait le choix de refuser tout contact avec lui. On ne me dĂ©cevait pas deux fois. C’était une rĂšgle que je m’efforçais de suivre, pour me protĂ©ger. Mais Saddie, en Ă©ternelle optimiste, se contentait de me rappeler que « l’opportunitĂ© Arthur » existait toujours, et que, peut-ĂȘtre, il avait changĂ©. Sans moi.

— Va pour le bon job, la collĂšgue qui dĂ©chire et la bouffe mexicaine, conclus-je.

Je noyai mes lÚvres dans le café pour clore là ce chapitre indésirable.

— Tu comptes partir longtemps ?

— Je ne sais pas. Tout va dĂ©pendre
 de ce fameux Jerry


— Mouais. En tout cas, ça va me faire tout drîle de ne plus avoir nos pauses ensemble.

— Le service psy ne va pas me manquer ! Je pensais demander ma mutation de toute façon.

Saddie approuva la nouvelle, surprise, mais sans jugement aucun.

— Et tu sais ce qu’il fait, ce « Jerry » ?

— Il dirige un complexe hîtelier, selon les mots de ma mùre


— La Californie


En prononçant ce mot, je vis Saddie voyager dans sa tĂȘte.

— Tu quittes l’Oregon pour la Californie. C’est Ă  quoi ça, une journĂ©e de route ?

— Exact, confirmai-je avec un sourire amusĂ©.

— Rien que ça
 Mais bon
 si c’est pour le soleil de Californie.

— Exact.

— N’empĂȘche, Monty Valley, ça semble paumĂ©.

— Rien n’est « paumé », prĂšs de San Francisco, la corrigeai-je avec une pointe d’humour.

Je vis les Ă©paules de Saddie s’affaisser sous mon argument de choc, puis elle leva son mug et nous trinquĂąmes ensemble, comme un dĂ©but d’adieux.

— Que comptes-tu faire de la maison de ta mùre ?

VoilĂ  un point auquel je n’avais pas rĂ©flĂ©chi. Ou tout du moins, je n’avais pas encore de rĂ©elle idĂ©e de ce que je comptais dĂ©cider.

— Je ne sais pas. Je n’ai aucune envie de m’en sĂ©parer. J’y ai tellement de souvenirs
 Mais de lĂ  Ă  y vivre !

Je grimaçai, incertaine.

— Pas pour le moment
 peut-ĂȘtre que ce voyage en Californie me permettra d’aller de l’avant. À mon retour, j’aurais le recul nĂ©cessaire pour faire le bon choix.

Saddie me regardait avec un air doux et encourageant. Je lui souris en coin, sans rĂ©elle joie, mais emplie d’une gratitude certaine.

— Je l’espùre pour toi, ma belle.

Nous terminĂąmes nos cafĂ©s, partageĂąmes un Ă©norme donut recouvert d’un nappage glacĂ© rose et de petits grains de sucre colorĂ©s. Puis la jolie rouquine dut regagner son service, et reprendre son poste. Nous nous serrĂąmes dans les bras l’une de l’autre. Et mĂȘme si je continuais de certifier que je ne prendrais ma dĂ©cision finale que dans quelques jours, au fond de moi, je ne pouvais plus l’occulter : le mot « papa » m’appelait d’un cri strident. Le manque de presque trente annĂ©es ressurgissait soudain, et l’irrĂ©pressible besoin de mettre un visage dessus l’emportait. J’avais appris Ă  vivre sans pĂšre. Le temps avait diminuĂ© les flots de questions qui m’avaient assaillie durant mon enfance, et plus encore au cours de mon adolescence. Mais dĂ©sormais, le soulĂšvement de cette question par ma mĂšre, dans cette lettre posthume, dĂ©truisait littĂ©ralement tous les remparts Ă©rigĂ©s pour me protĂ©ger de la vĂ©ritĂ©. Je devais affronter la vie seule. Une opportunitĂ© se prĂ©sentait Ă  moi, celle de dĂ©couvrir celui qui m’avait un jour permis d’exister.

Je claquai la porte du Short Break et dĂ©cidai finalement d’accompagner Saddie Ă  l’hĂŽpital. Je devais rencontrer ma supĂ©rieure, et m’entretenir avec elle.

 

[1] Short break : signifie « Courte pause » en anglais.

 

separation

Chapitres : 1234 – 567 89

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2 commentaires

  1. […] : 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – […]

  2. […] premiers chapitres, vous pouvez tout reprendre  ICI â–șâ–șâ–ș  Chapitres : 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 – […]

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