Wild Son – Chapitre 1

Casey

Putain.

C’était la troisième bagnole qui me passait devant sans s’arrêter. Comme si l’humiliation ne suffisait pas, un nuage de poussière la suivit jusqu’à ce que j’en tousse. La poisse.

 — Va te faire foutre ! hurlai-je au conducteur fou qui traçait à l’horizon.

Exaspéré, je m’avançai sur le bitume et tentai le tout pour le tout. La circulation n’avait rien de dense dans les parages. Je commençais sérieusement à envisager de partir à pied. Mais à ce rythme, j’en avais pour deux ou trois jours. Le marathon ne me tentait guère. Blasé, je décidai de m’asseoir et d’attendre là que quelqu’un daigne enfin s’arrêter. Rien ne se produisit. J’allais péter une pile. En prime, j’étais mort de fatigue. Puis le hasard intervint. Un moteur enroué s’approchait. Je contemplai l’horizon, en quête de mon nouvel espoir. Une vieille Mustang apparut, le noir luisant sous les rayons du soleil. Je me redressai sans pour autant quitter le milieu de la route et levai les bras pour signaler ma présence. Aucune échappatoire possible, cette fois. Le véhicule stoppa net et un sourire naquit sur ma trogne. Je détaillai le conducteur – la conductrice en l’occurrence. Un chignon blond, des mèches en pagaille, lunettes noires vissées sur le nez, et pas franchement l’air ravi de trouver un piéton devant ses roues.

 — Tu peux dégager de là ? Je n’ai pas que ça à faire ! hurla une voix fluette depuis la Mustang.

Je restai une minute comme un con avant de me marrer. Elle klaxonna.

Bien décidé à ne pas troquer ma chance de me barrer du coin pour une question de fierté, j’approchai du véhicule et posai une main dessus en me penchant vers la conductrice, visiblement peu encline à la causette. La chance me souriait : elle n’avait pas démarré quand j’avais contourné la bagnole pour la rejoindre, elle aurait pu.

 — Salut, entamai-je la discussion. J’ai besoin de faire quelques bornes en direction du sud…

 — Je vais à Elk Grove, me répondit la blondinette, sans plus d’états d’âme.

Je réfléchis une minute avant d’enchaîner.

 — Tu pourrais me déposer sur la route, alors ?

 — Je pourrais.

Son indécision m’intrigua.

 — Je te paierai, si c’est que ça…

 — Si t’as du blé, pourquoi tu n’prends pas le bus ? Il y en a un toutes les deux heures.

Elle visa juste et j’esquivai sa remarque d’un sourire joueur.

 — J’ai du blé à destination, pas sur moi. J’avais pas prévu de tomber en rade de moto…

 — Donc si je te dépose à Sacramento, tu finiras à pied et je ne verrai pas la couleur de ton blé, résuma-t-elle sans perdre le nord.

 — On peut arranger ça, au pire, je te l’enverrai.

Elle souleva ses lunettes d’un doigt et me fixa sans détour avec deux yeux bleu-gris qui me désarçonnèrent.

 — Parce que j’ai vraiment l’air d’une idiote que tu peux berner en un claquement de doigts ?

Je venais de tomber sur un cas.

 — Non, j’ai jamais dit ça.

 — Tu vas où, exactement ?

 — Monty Valley.

 — Monty Valley, hein ? souffla-t-elle pensive. Je peux te déposer, ce n’est pas un si gros détour. Mais tu me rembourses l’essence du trajet complet. Ça compensera l’effort.

 — Ça me va, acceptai-je.

Quel autre choix avais-je ? J’étais au beau milieu de nulle part, sans bécane, sans téléphone ni argent. Je n’avais même pas mes papiers d’identité et ce connard qui tenait le garage local ne m’avait pas permis d’appeler une seconde fois quand j’étais tombé sur le répondeur du Devil’s et du garage.

 — Grimpe, finit-elle par me lancer.

Ni une ni deux, je fis le tour de la voiture et pris place sur le siège passager, soulagé. Elle démarra avant que je n’aie le temps de m’attacher, pied au plancher.

Je retins un petit rire amusé pour ne pas froisser la pilote, visiblement peu encline à la plaisanterie.

 — J’ai dû voir passer une dizaine de bagnoles avant de tomber sur toi, finis-je par lui expliquer. J’ai bien cru que je n’arriverais pas à me tirer de là. Les gens ne pensent qu’à leur gueule. Si t’es en galère, tu peux toujours crever la gueule ouverte avant que l’un d’eux ne s’arrête.

 — C’est logique, décréta la conductrice sans lâcher l’horizon de ses lunettes noires. Les gens flippent. Ils ne savent pas à qui ils ont affaire. Laisser un inconnu, un homme qui plus est, monter à bord de leur voiture, ça craint. Qui leur dit que tu n’es pas un serial killer ou un violeur recherché ? Avant de juger, mets-toi à leur place.

Voilà que Miss Blondie me clouait le bec. Je n’appréciai guère mais fus bien forcé de mettre de l’eau dans mon vin si je tenais à ne pas marcher des jours pour rentrer chez moi.

­ — OK, les gens ont peur. Mais toi, alors ?

Ma remarque fit mouche. Elle me jeta un bref regard avant de se replonger sur sa conduite. Elle ne bougea pas même un sourcil, se donnant un air hermétique à toute émotion.

 — Moi, je n’ai pas peur. Je sais qu’en cas de besoin, je serais capable de me défendre, homme ou pas.

Mademoiselle « je sais tout » avait vraisemblablement une confiance illimitée en elle-même. Tant mieux si ça lui convenait. Je lui souhaitais de ne pas tomber sur un véritable cinglé. Elle fixait la route, et je décelai chez elle ce besoin impératif de se donner des grands airs, durs et insondables.

 — Qu’est-ce que tu faisais à Chester ? finit-elle par me demander.

Une seconde plus tard, elle faillit se rétracter.

 — En toute honnêteté, je m’en fous, mais quitte à passer quatre heures ensemble, autant discuter…

Je venais de tomber sur un phénomène…

Incertain, je me lançai.

 — En réalité, j’étais à Susanville, pour le boulot. Ma bécane m’a lâché sur le retour. Et comme un con, je suis parti en vadrouille sans mes affaires, pas de téléphone, pas de papiers, pas de fric.

 — Pas très malin, me fit observer Blondie.

Son côté rentre-dedans me faisait plus marrer qu’autre chose. J’avais perdu l’habitude que l’on me mette au défi. Cette fille-là ne savait rien de moi, et agissait donc comme si j’étais le premier connard qui croisait son chemin. Je trouvais la situation plutôt drôle. C’était rafraîchissant, tout compte fait.

 — Je te l’accorde.

 — Elle est où, ta moto ?

 — Devant le garage de la ville. L’abruti qui le gère ne m’a pas laissé de deuxième essai pour un coup de fil.

 — De « deuxième essai » ?

 — Ouais, je bosse dans un complexe bar-motel-garage. J’ai tenté d’appeler là-bas car c’est le seul numéro que je connais de tête. Mais personne n’a répondu. Et ce type m’a laissé dans la merde. Pas de pognon, pas de coup de fil, pas de réparations… bref, un connard. Je vais devoir rentrer chez moi et me taper un aller-retour avec une dépanneuse… comme si je n’avais que ça à faire.

 — Oh, et tu as quoi d’autre à faire ?

C’était quoi, son problème au juste ? Elle avait accepté de me prendre dans son tas de ferraille uniquement pour me faire chier ?

 — Je bosse. Beaucoup, crus-je bon d’ajouter.

Elle fit mine d’approuver ma réponse avec une moue surjouée qui m’exaspéra. Cette nana avait un grain.

 — Mmmhh. Oh, au fait, ce connard, au garage, tu sais ? Il s’agit de mon oncle, Owen.

Merde.

Un sourire de circonstance s’afficha sur ma gueule, je me savais en position de faiblesse. Maintenant que la bourde était faite, autant l’assumer.

 — Désolé. Mais ton oncle s’est comporté comme un vrai pourri.

 — Ça lui arrive souvent, rétorqua-t-elle en souriant.

Je me sentis plus léger. Ses verres opaques ne laissaient rien transparaître de son regard, mais ses sourcils fins prenaient le relais en bougeant au fil de ses mots.

 — Un oncle Picsou ? m’amusai-je.

Elle venait ouvertement de se foutre de cet homme alors j’avais supposé pouvoir rentrer dans la danse moi aussi. Nouvelle erreur.

 — Évite d’insulter les membres de ma famille si tu tiens à arriver à destination avec tous tes membres.

Je me figeai sous le culot de cette nana. Si elle avait su à qui elle s’adressait ainsi…

 — Si tu veux tout savoir, je doute que le problème soit le fait que tu n’aies pas eu de fric sur toi. Il s’agissait plutôt du blouson que tu portes.

Alors, pour la seconde fois, elle releva ses lunettes pour me toiser. Pris à mon propre jeu. Que savait-elle ? Je changeai de sujet, ne souhaitant pas m’attarder sur le club avec une inconnue.

 — Tu pourrais peut-être me passer ton téléphone pour que je retente le coup ?

 — Batterie HS.

De nouveau le silence. De longues minutes défilèrent, le paysage se désertifia.

 — Un Wild Crows, hein ?

La langue bien pendue de ma pilote ne me laisserait aucun répit.

 — À ce qu’on dit…

Un sourire en coin illustra ses pensées. Rien de bon en vue.

 — C’est quoi, le problème ? m’impatientai-je.

 — Tu n’es pas sur ton territoire ici. Voilà le problème.

Donc, Blondie n’avait rien d’une parfaite ignorante concernant nos us et coutumes. Première nouvelle.

 — Mais ton oncle, si, déduisis-je.

 — Félicitations, tu es perspicace ! cingla-t-elle.

Elle voulait jouer ? Nous allions jouer. L’heure était aux aveux, et je ne supportais pas de tourner autour du pot.

 — C’est simple, décrétai-je. Trois groupes gèrent cette zone. Les Red Demons pour la came. Los Eternos pour les armes. Et les Gypsys. Pour tout ce qui peut leur rapporter du pognon.

Elle réajusta ses lunettes et ne répondit rien, de nouveau concentrée sur notre route. Je ne la lâchai pas du regard.

 — Deux parmi ces trois sont en bons termes avec les miens.

 — C’est un bon pourcentage, fit-elle remarquer d’un ton détaché.

Je ne marchais pas cette fois. Le retournement de situation ne jouait pas en sa faveur, et elle le sentait elle aussi.

 — Tu n’as pas franchement le look hispanique.

 — Jolie déduction, lâcha-t-elle sans rire.

Ma conductrice qui pensait tenir les rênes venait de comprendre que j’avais repris le cours de notre discussion et comptait bien ne rien lâcher.

 — Reste deux options. Alors, es-tu membre de Red Demons ou bien des Gypsys ?

 — Original.

 — Quoi ?

 — Généralement, quand on rencontre une fille, on se contente de demander son prénom, pas le nom du gang auquel sont affiliés certains membres de sa famille…

 — C’est toi qui as amené le sujet dans la conversation.

 — Erreur de débutante. Je n’ai pas pour habitude de ramasser les piétons en galère. Tu sais quoi ? J’avais tort. On peut très bien se contenter de la radio pour les trois heures de route restantes !

Je l’analysai sans détour.

 — Le destin serait sacrément culotté pour mettre une Gypsys sur mon chemin…

C’était un test. Il fonctionna à la seconde où je vis son visage se figer derrière son panache.

 — Putain… murmurai-je stupéfait.

 — Je n’appartiens à aucun de ces foutus gangs, racla-t-elle. Tu dois le savoir non ? Les femmes n’ont pas leur place dans leur business.

 — Chaque club a son propre fonctionnement.

 — Oh, vraiment ? Chouette alors, parce que j’avais franchement l’impression que ce n’était qu’une affaire de machos en rut !

 — Ouais, bah, ma sœur aussi le pensait… longue histoire. Enfin bref. C’est vrai sans être vrai. Tout évolue.

 — Si tu le dis…

La route se poursuivit dans le silence. La pilote ne souhaitait plus bavarder et je tombais encore des nues face à sa révélation. Sa famille appartenait aux Gypsys… Putain de destin de merde ! Combien de chances y avait-il pour que je me retrouve dans la bagnole d’une de leurs filles ? Ces gars-là se prétendaient être un club, mais en réalité, c’était tout juste un regroupement de mercenaires, sans aucune valeur à défendre, aucune loyauté, même entre eux. Le nombre faisait leur force, mais ils acceptaient tout et n’importe quoi comme missions, du moment qu’on les payait grassement. Ma mère en avait fait les frais, quelques années plus tôt…

 — Pourquoi tu t’es arrêtée ?

Je l’extirpai de ses pensées.

 — Quoi ?

 — Tu as vu mon blouson, l’emblème dessus, tu savais. Alors pourquoi tu t’es arrêtée ?

Elle haussa les épaules.

 — Parce que t’étais au milieu de la route ?

 — Je suis venu à ta fenêtre, t’aurais pu te barrer…

 — Ouais, ben fallait croire que j’étais d’humeur à faire chier mon père et mon oncle.

Je pouffai, plus amusé qu’autre chose par le tempérament de feu de cette blondinette.

 — Ça me fera plaisir de balancer entre deux assiettes que j’ai pris un Wild Crows dans ma voiture pour lui rendre service, lors du prochain repas de famille.

Une ado en crise. Enfin, une nana d’à peu près mon âge, avec la mentalité d’une ado en crise.

On continua la route et elle alluma la radio. Une chanson folk résonna dans sa Mustang et tout un lot de chansons de ce style nous accompagna pour les trois heures suivantes.

Comme promis, elle m’amena jusqu’au Devil’s. Sur le parking, je lui demandai une petite minute, le temps d’aller chercher son dû. Marcus m’observait depuis le garage et je le rejoignis.

 — C’est ta nouvelle nana ? s’amusa-t-il.

 — Non, c’est ma sauveuse du jour, dis-je en lui claquant le dos. Tu peux aller à Chester avec Foxy ? Ma bécane est coincée en rade au garage situé à l’entrée de cette putain de ville… J’avais pas de moyen pour vous appeler avant.

Marcus soupira avant d’approuver. Je le remerciai puis j’allais jusqu’au bureau d’où je sortis quelques billets du coffre.

Lorsque je regagnai le parking, la Mustang s’appliquait à faire demi-tour. Je pressai le pas et l’interpellai alors qu’elle arrivait au stop.

 — Hey ! Attends !

Je courus jusqu’à sa fenêtre.

 — Ton fric, le voilà, lui dis-je en tendant une petite liasse. Pour l’essence et le dérangement… Merci.

 — Je ne serais pas partie sans. Je me méfiais juste… ton club n’aime pas le mien, on le sait tous les deux.

 — Ouais, mais je suis le seul à savoir qui tu es.

 — Non, rit-elle, ça, tu ne le sais pas. Et personne ne me dit que tu ne les as pas prévenus pour me garder sous le coude… comme monnaie d’échange.

 — Tu te trompes d’ennemi.

 — Soit, dit-elle en récupérant son argent.

Elle le rangea dans la poche arrière de son jean avant de relever de nouveau ses lunettes. Un minois de poupée pouvait dissimuler un sacré caractère.

 — Ton président t’a filé le pognon comme ça, sur simple demande ? s’étonna-t-elle alors.

Je me marrai.

 — Ouais, comme ça, répondis-je amusé.

Je me redressai et la détaillai une seconde.

 — Merci pour la balade. Gagnée par mon humeur plus légère, elle m’offrit un V avec son index et son majeur. La minute suivante, la Mustang ronfla et ma blonde au franc-parler disparut à l’horizon.


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