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Louve

Le parfum terreux de la forĂȘt chatouille mes narines. 

Je suis dans mon Ă©lĂ©ment. 

Celui qui me permet d’ĂȘtre enfin moi-mĂȘme, dans toute mon intĂ©gralitĂ©.

Je n’ai plus Ă  me cacher du regard des autres, Ă  feindre d’ĂȘtre comme tout le monde. 
Ici, Ă  l’abri du sous-bois, mon instinct primaire s’agite et se dĂ©lecte de cette prise de contrĂŽle pendant une heure ou deux. C’est toujours une libĂ©ration lorsque je lĂąche prise, que mon mental se tait enfin pour laisser ma vĂ©ritable nature prendre le relais. 

J’évolue entre les arbres, hume les empreintes olfactives qui jonchent mon chemin. Ce que j’aime le plus dans cet Ă©tat, c’est la possibilitĂ© d’aborder le monde d’un regard nouveau. 

Une partie de moi reste bien prĂ©sente, mais Ă  cela s’ajoutent les ressentis de l’animal que j’incarne. Ses sens deviennent les miens, ses capacitĂ©s m’appartiennent, le temps de la mutation. C’est un sentiment Ă©trange et grisant que d’ĂȘtre deux choses Ă  la fois. Deux ĂȘtres diffĂ©rents qui se complĂštent pour former une entitĂ© nouvelle, unique en son genre, et qui pourtant, passe inaperçue aux yeux de tous.

Je profite du halo de la lune qui Ă©claire mon chemin entre les grands arbres. Le bruissement des feuilles sous mes pas accompagne mon avancĂ©e dans les tĂ©nĂšbres. La douce sensation d’un retour aux sources m’étreint. 

Ce soir, je suis cette biche aperçue plus tĂŽt Ă  l’orĂ©e du bois. 

Je suis son pelage brun-roux, je suis ses naseaux frémissants, je suis ses membres délicats, je suis sa démarche élégante, je suis indomptable et rapide comme elle.

Une clairiĂšre que je connais bien se dessine devant moi. J’y retrouve des parfums que mon odorat capte aussitĂŽt. Le flair de celle que je suis devenue ne s’y trompe pas. Ces herbes fraĂźches et humides sont de vĂ©ritables appĂąts et je n’y rĂ©siste pas.

La nuit est paisible, une chouette ulule non loin de lĂ . La nature suit son cours dans ce bout de verdure et tout autour. 

J’entends le vent chanter dans les cimes, il me suffit de tendre l’oreille pour me faire une idĂ©e du moindre mouvement en approche. Cela ne m’empĂȘche pas pour autant de me dĂ©lecter des fleurs tendres qui chatouillent mon museau. Je me sens en confiance, dans mon Ă©lĂ©ment


Trop, peut-ĂȘtre.

Je n’ai pas le temps de rĂ©agir que quelque chose bondit sur moi. J’entends un grognement et tente de fuir, mais je manque de rapiditĂ© et mon agresseur attrape une de mes pattes dans ses crocs et me plaque au sol. Je me retourne vers le loup gris qui me toise, la bave aux lĂšvres et bien dĂ©cidĂ© Ă  me transformer en repas. Je sais que, bientĂŽt, d’autres arriveront. Ils ne chassent jamais seuls
 Je me dĂ©bats tant bien que mal, me tortille pour lui Ă©chapper, mais n’y parviens pas. Lui s’avance au-dessus de moi, prĂȘt Ă  m’îter la vie. La situation me dĂ©passe. Mon instinct de survie s’agite et, par rĂ©flexe, je mute pour retrouver mon apparence humaine. La transformation opĂšre en quelques minutes seulement. Ma chair velue laisse de nouveau place Ă  ma peau de femme. Ma silhouette Ă©volue, mon squelette craque et se fond en un autre. 

La surprise est de taille pour mon agresseur, pourtant sur le point de me dĂ©vorer. Il s’arrĂȘte net. Ses pupilles s’écarquillent, ses grognements s’interrompent. Je comprends sa stupeur, mais pourquoi observerait-il une diffĂ©rence entre une biche et une humaine s’il a faim et que je suis piĂ©gĂ©e ?

Quelque chose ne tourne pas rond.

Il ne me faut que quelques instants pour comprendre ce qu’il se trame. Une chaleur Ă©tonnante Ă©mane de la bĂȘte qui m’observe, une Ă©tincelle nouvelle dans le regard. Son corps poilu et tiĂšde semble bouger contre le mien, me faisant l’effet d’un millier de micro-pulsations.

C’est alors que son apparence change. De la mĂȘme maniĂšre que j’ai retrouvĂ© ma forme initiale, j’observe la transformation soudaine de ce prĂ©dateur.

Ce n’est plus un loup qui me toise, mais un homme. Les traits de son visage se dĂ©finissent, chacun de ses bras repose autour d’un cĂŽtĂ© de mes Ă©paules. Seule la lune Ă©claire son visage, que je devine musclĂ©, carrĂ©, ornĂ© d’une chevelure brune en pagaille. Son torse bien dessinĂ© porte un tatouage que je peine Ă  discerner.

La situation m’échappe. Je me rends compte que ce prĂ©tendu loup ne me dĂ©vorera pas sous sa forme humaine. Je comprends Ă©galement l’étrangetĂ© des circonstances. Nous sommes nus, lui au-dessus de moi. Je gesticule pour me sortir de ce piĂšge tendancieux. Il ne bouge pas et m’examine, sans doute lui aussi sous le choc de ma mĂ©tamorphose.

Il était sur le point de tuer une humaine


L’instinct de survie m’anime et me pousse Ă  me dĂ©battre davantage, mais sa stature imposante bloque mon passage. Il ne semble pourtant pas chercher Ă  me retenir, mais ne me laisse pas fuir non plus. Il paraĂźt momifiĂ©. 

Nos hanches qui s’épousent s’échauffent de mes tentatives d’évasion. Son corps rĂ©agit au mien, et je n’y suis pas insensible, Ă  mon grand regret. Ma fiertĂ© dĂ©tale comme nos souffles se caressent, se domptent, se dĂ©fient. Tout est animal, rĂ©gi par nos natures profondes.

J’aimerais partir lĂ , maintenant, tout de suite, cependant, une part de moi voudrait rester pour succomber Ă  l’instant. 

Ses yeux sombres accrochent les miens, envahis d’un millier de questions. 

Finalement, il se dĂ©cale sur le cĂŽtĂ© et m’ouvre un espoir de fuite.

Je reste une seconde hĂ©bĂ©tĂ©e par le trop-plein d’émotions et me relĂšve d’un bond, emportĂ©e par une pudeur nouvelle et une colĂšre surfaite.

Je lui adresse un regard assassin tandis qu’il se rassoit dans l’herbe fraĂźche, les yeux toujours rivĂ©s sur moi.

Il a manqué de me tuer.

Je voudrais lui jeter un seau d’injures, le gifler pour m’avoir ainsi agressĂ©e.

Il ne savait pas.

Moi non plus.

Je n’enlĂšve pas pour autant mon masque furieux. Je l’étudie une derniĂšre fois, sans me gĂȘner pour contempler sa nuditĂ©, puisqu’il ne prend guĂšre plus de gants en me dĂ©taillant. Dans d’autres circonstances, j’aurais pu m’émerveiller de la vision qui s’offre Ă  moi, mais ma fiertĂ© m’intime de rester de marbre, et j’y parviens. 

Je soupire, sidĂ©rĂ©e par cette rencontre inattendue et le soulagement d’ĂȘtre encore vivante. Puis je tourne les talons et dĂ©guerpis de cette clairiĂšre oĂč un bout de mon Ăąme s’accroche encore, sans que je comprenne pourquoi.

— Attends ! Qui es-tu ?

J’entends le timbre grave de mon agresseur m’interpeller, mais je ne me retourne pas. Son feu ardent de loup ne fera pas fondre mon cƓur de glace.

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