Eden – Tome 1 : Souviens-moi – Chapitre 1

596

« Another one bites the dust, and another one gone […] Hey, I’m gonna get you too»  Queen

Une vieille odeur de renfermĂ© s’imposait aux narines de la jeune femme. Tout dans cette maison empestait le vieux et le moisi. Le cadavre de ce vieil homme ne venait guère trancher avec ce dĂ©goĂ»t qui grimpait en elle.

La balle qu’elle venait de loger dans la tempe du vieillard avait perforĂ© son crâne. Il gisait dorĂ©navant Ă  mĂŞme la moquette moutarde, et elle, restait lĂ  Ă  le contempler, silencieuse. Ă€ première vue, il vivait de façon très modeste, Ă©tonnant pour une cible du GUN. De façon gĂ©nĂ©rale, lorsqu’on lui demandait le service ultime, il s’agissait de personnes bien placĂ©es, bouffĂ©es par le pouvoir.

Peu importe. De toute façon, elle n’Ă©tait pas lĂ  pour se poser des questions Ă  son sujet. Elle venait d’accomplir sa mission, ni plus, ni moins. C’est tout ce qui comptait.

Eden rangea son arme Ă  feu munie d’un silencieux dans la poche intĂ©rieur de son blouson.

Cela faisait plus de cinq ans maintenant qu’elle suivait les ordres du nouveau gouvernement. Jamais une seule fois elle n’avait remis en doute leur manière de gĂ©rer la vie sur Gemma. Pour l’instant tout se dĂ©roulait selon leurs plans. Ceci appuyait la confiance qu’elle accordait Ă  leur vision des choses. Une planète pacifiste oĂą la violence ne gangrène pas les rues. Seuls les alphas, comme elle, faisait le mĂ©nage en silence et loin du regard des foules. Mais uniquement lorsque les situations l’exigeaient. En d’autre terme, lorsque des individus faisait de l’ombre Ă  ce système si parfait.

Sa chevelure lisse et rouquine dĂ©gringola le long de ses Ă©paules lorsqu’elle s’agenouilla aux cĂ´tĂ©s du cadavre. Ses doigts de porcelaine vinrent fouiller les poches du veston marron et en sortirent les papiers d’identitĂ© de l’homme.

Monsieur Barnabee Lincoln. Un nom de vieux tableau poussiéreux.

Une rapide moue se dessina sur sa bouche rosée puis elle se redressa sur ses jambes, la silhouette moulée par sa tenue de cuir synthétique noir.

Il Ă©tait temps de partir. Sans plus d’Ă©tat d’âme, la jeune femme revint sur ses pas et saisis sans mal le bidon d’essence qui se trouvait sur le pas de porte. Quelques minutes plus tard, elle aspergeait dĂ©jĂ  le vieil homme de ce liquide Ă  l’odeur nausĂ©abonde. Le craquement d’une allumette vint terminer le tableau.

Sans perdre une minute, Eden quitta les lieux à grandes enjambées enfilant sa capuche noire sur la tête.

Ă€ plusieurs reprises on lui avait suggĂ©rĂ© de se teindre les cheveux en brun pour se camoufler plus facilement. Cependant elle n’avait pas encore sautĂ© le pas. Il le faudrait probablement, tĂ´t ou tard. Ses reflets flamboyants ne s’avĂ©raient pas d’utiles alliĂ©s en temps de fuite.

Lorsqu’enfin elle atteignit l’extĂ©rieur du bâtiment, elle se glissa dans la ruelle juxtaposĂ©e Ă  la porte d’entrĂ©e. LĂ , essoufflĂ©e, elle s’adossa quelques secondes pour reprendre des forces.

— 596.

Sa voix assurée laissait transparaître une faille, aussi intouchable soit-elle. Le regard lointain, la jeune femme grogna avant de filer au loin, usant de la pénombre nocturne pour disparaître tel un spectre.

***

Devant la grande façade argentĂ©e, Eden apposa son index sur le dĂ©tecteur d’empreintes digitales. Un bip sonore retentit. La porte se dĂ©verrouilla aussitĂ´t, tandis qu’une voix robotisĂ©e survolait l’entrĂ©e du building.

— Bienvenue, Alpha 9.

La jeune femme dĂ©passa les deux portes automatiques du grand hall d’accueil ne prĂŞtant pas la moindre attention aux reflets que lui renvoyaient la foule de miroirs qui entouraient la pièce. Elle patienta quelques secondes au pied de l’ascenseur et grimpa Ă  bord dès que celui-ci le permit.

Au troisième Ă©tage, Eden salua Misty au bureau de l’accueil, d’un hochement de tĂŞte poli. La vieille secrĂ©taire lui rendit un sourire des plus courtois comme Ă  son habitude. Un chignon noir strict lui tirait les traits, lui confĂ©rant quelques annĂ©es de plus en accentuant ses rides de sexagĂ©naire. Dans son tailleur pourpre, elle assurait le parfait maintien du clichĂ© de la secrĂ©taire, dĂ©vouĂ©e et serviable. Aucune vague, en parfaite harmonie avec les tons beiges peints sur les murs de la pièce.

Lorsqu’elle atteignit le bout du couloir Eden frappa deux coups secs Ă  la porte qui se trouvait sur sa droite. Sur une plaque mĂ©tallisĂ©e, on pouvait lire « Mr. Graham ». Sans mĂŞme attendre une Ă©ventuelle rĂ©ponse, la jeune femme poussa machinalement la porte et pĂ©nĂ©tra dans un grand bureau dont le sol Ă©tait recouvert d’une moquette hideuse et sombre.

Au centre, un bureau de bois vernis servait de sĂ©paration entre deux hommes visiblement en pleine discussion. Elle ne reconnaissait pas le visiteur qui se tenait face Ă  Henri. Un type d’une quarantaine d’annĂ©es, tout au plus. Un dĂ©but de calvitie vieillissait son visage peu marquĂ©, mais son costume très tendance venait contrecarrer cette apparence un peu vieillotte.

— Eden, je ne t’ai pas dit d’entrer !

Le ton qu’employa Henri ne laissait aucun doute sur le ras-le-bol qu’il Ă©prouvait. Une fois encore la jeune femme se permettait des manières discutables. Heureusement pour elle, d’autres atouts lui octroyaient le rang d’arme indispensable au GUN, permettant souvent de contrebalancer son caractère trop trempĂ©.

Fidèle à son tempérament, Eden leva les yeux au ciel avant de faire demi-tour vers la sortie.

— Je suis confus Monsieur Augusto, les jeunes sont parfois impĂ©tueux…

Se confondant en excuses devant cet homme, Henri semblait furieux envers sa protégée.

La jeune femme referma la porte derrière elle et patienta quelques minutes jusqu’Ă  ce que celle-ci se rouvre. Sur une poignĂ©e de main cordiale, les deux hommes se quittèrent en Ă©changeant un sourire très commercial.

Dans un soupir exaspéré, Henri baissa le regard vers Eden.

— Allez, entre.

La jeune femme suivit le quinquagĂ©naire Ă  l’intĂ©rieur de son bureau, refermant la porte derrière eux. L’homme prit place dans son fauteuil de cuir et elle alla s’asseoir dans celui rĂ©servĂ© aux visiteurs. Les cheveux grisonnants en bataille, Henri portait sur son visage les traces d’une vie difficile. Des rides s’incrustaient sur chaque parcelle de sa peau rugueuse, et son nez portait la mĂ©moire plusieurs fractures mal ressoudĂ©es. Une barbe de trois jours, indisciplinĂ©e et dĂ©colorĂ©e parsemait tout le bas de son visage. D’un simple regard il interrogea la jeune femme. Feignant de ne pas s’en apercevoir, Eden dĂ©tourna la conversation.

— C’était qui, lui ?

Henri fronça les sourcils.

— Ce n’est pas tes affaires. T’as fait ce qu’il fallait ?

Eden dĂ©posa les papiers de sa dernière victime sur le bureau d’Henri avec nonchalance. Elle s’affala au plus profond du fauteuil et croisa ses jambes sur l’accoudoir de celui-ci.

Henri n’y prĂŞta guère attention. En cinq ans, il avait cessĂ© de vouloir Ă  tout prix lui inculquer les codes de bonne conduite. Elle y Ă©tait totalement impermĂ©able.

— Parfait. Plus de traces ?

— Un vrai feu de joie.

— Bien. Prends une journĂ©e, tu l’as mĂ©ritĂ©e.

— Ok.

Alors qu’elle s’apprĂŞtait Ă  se relever, Henri intercepta la jeune femme d’un geste de la main.

— Pas si vite. Avant cela, tu dois me suivre. Lady Bonnaire souhaite nous voir. Tous les deux.

Étonnée, la jeune femme se rassit finalement, perplexe.

— Tu sais pour quelle raison ?

La mine grave, Henri nia d’un hochement de tĂŞte.

Lady Bonnaire. Le big boss. La PrĂ©sidente Ă©lue par les membres fondateurs du Groupement UnifiĂ© National pour diriger la planète. Eden l’avait dĂ©jĂ  rencontrĂ©e, mais Ă  de rares occasions : lors de sa venue ici, ou bien encore lorsqu’on lui avait annoncĂ© le destin qui lui Ă©tait rĂ©servĂ©. Une autre fois, lorsque la Grande Dame avait souhaitĂ© fĂ©licitĂ© ses troupes après une intervention de longue haleine, suite Ă  une tentative de mutinerie. VoilĂ  tout. Cette demande d’entretien ne la rĂ©jouissait guère. Et de toute Ă©vidence, Henri semblait aussi perdu qu’elle concernant l’objet de cette convocation.

— Promis, je n’ai rien fait.

Henri lâcha un grognement exaspéré et invita la jeune femme à quitter son bureau.

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