Chapitre 6
Ambre
Les pas dĂ©terminĂ©s de Margaux rĂ©sonnent dans le couloir dĂ©sert de l’aile est. Il est Ă peine sept heures du matin, mais nous sommes dĂ©jĂ Ă la bibliothĂšque de l’AcadĂ©mie. Ma nuit a Ă©tĂ© courte, mais productive. J’ai lu et relu chaque document du dossier sur Ălise Mayol, notĂ© les incohĂ©rences, relevĂ© les contradictions. Je n’ai jamais Ă©tĂ© du genre Ă me morfondre dans un coin. Ce n’est pas aujourd’hui que ça va commencer.
â J’ai trouvĂ© quelque chose, chuchote Margaux en me montrant son Ă©cran.
Nous sommes penchĂ©es sur son ordinateur, nichĂ©es dans une aile isolĂ©e de la bibliothĂšque. L’endroit est encore vide Ă cette heure matinale, mais on n’est jamais trop prudentes.
â Un rapport d’enquĂȘte prĂ©liminaire, m’explique-t-elle. DatĂ© de novembre dernier. Il parle d’une plainte pour harcĂšlement dĂ©posĂ©e par Ălise.
â Comment tu as eu accĂšs à ça ?
Elle hausse les épaules avec un petit sourire.
â Disons que l’administration devrait revoir son systĂšme de sĂ©curitĂ© informatique.
Je parcours rapidement le document. Effectivement, Ălise avait portĂ© une plainte formelle contre ChloĂ© et sa bande. Le texte mentionne des « intimidations rĂ©pĂ©tĂ©es », des « menaces voilĂ©es » et mĂȘme des « agressions verbales en public ».
â Regarde la derniĂšre page, m’indique Margaux.
Je fais dĂ©filer ma lecture. La plainte a Ă©tĂ© classĂ©e sans suite pour « manque de preuves tangibles ». La signature en bas de feuille me saute aux yeux : Alfred Battelier, membre du conseil d’administration.
â Quelle surprise, soupirĂ©-je. Son propre pĂšre a enterrĂ© l’affaire.
â Et ce n’est pas tout.
Margaux ouvre un second fichier, une liste de tĂ©moins potentiels Ă©tablie lors de l’enquĂȘte interne aprĂšs le suicide d’Ălise. Je reconnais plusieurs noms, dont celui de Jules. Il n’est pas le seul de notre promotion actuelle. Nathan y figure aussi, ainsi que plusieurs autres Ă©tudiants que je croise chaque jour dans les couloirs.
â Toutes ces personnes savaient, murmurĂ©-je. Elles ont toutes Ă©tĂ© interrogĂ©es.
â Mais regarde les conclusions.
Margaux affiche un Ă©cran d’erreur.
â Le fichier est verrouillĂ©, m’explique-t-elle. Je n’ai pas rĂ©ussi Ă y accĂ©der, mĂȘme avec les codes que j’ai trouvĂ©s. Il faut une autorisation spĂ©ciale.
â Qui peut barricader un dossier comme ça ?
â Seuls le doyen ou un membre du conseil d’administration en ont le pouvoir.
Nous échangeons un regard entendu. Alfred Battelier, encore.
â C’est une affaire d’influence, conclut Margaux en refermant son ordinateur. Il y a quelqu’un qui ne veut pas que la vĂ©ritĂ© Ă©clate.
Je rĂ©flĂ©chis Ă tout ce que je viens d’apprendre. Jules figurait sur cette liste de tĂ©moins. Il n’a jamais niĂ© avoir connu Ălise, m’a mĂȘme dit l’apprĂ©cier. Mais il ne m’a jamais parlĂ© de cette enquĂȘte, de cette plainte, de son implication dans toute cette histoire.
â Il y a quelqu’un d’autre qui pourrait nous aider, reprend Margaux. Hannah MatteĂŻ. Elle Ă©tait la colocataire d’Ălise, en premiĂšre annĂ©e l’an dernier. Elle est en deuxiĂšme annĂ©e maintenant, section danse.
â Tu as discutĂ© avec elle ?
â Pas encore, mais j’ai appris qu’elle n’Ă©tait pas Ă l’AcadĂ©mie quand… quand c’est arrivĂ©. Elle Ă©tait rentrĂ©e chez ses parents pour les vacances.
Je consulte ma montre. Mon premier cours commence dans une heure.
â Elle pourrait savoir des choses que personne d’autre ne sait, poursuit Margaux. Sur Ălise, sur sa relation avec ChloĂ©, sur…
â Sur Jules, complĂ©tĂ©-je Ă sa place.
Le silence s’installe entre nous. Je n’ai pas pris ses appels, Ă ses messages. Je l’ai Ă©vitĂ© dans les couloirs. Pas parce que j’ai peur de l’affronter, mais parce que j’ai besoin de comprendre ce qui s’est passĂ© avant de lui faire face.
â Tu vas devoir lui parler, Ă un moment ou un autre, dit doucement Margaux.
â Je sais. Mais d’abord, je veux des rĂ©ponses.
â Et s’il pouvait t’en donner ?
â Il a eu sa chance. Il aurait dĂ» me parler de tout ça avant… avant Paris.
Avant qu’on ne fasse l’amour dans cette chambre d’hĂŽtel. Avant que je ne lui donne ce que je n’avais jamais donnĂ© Ă personne. Les mots restent coincĂ©s dans ma gorge.
â Il souffre, Ambre. je l’ai croisĂ© hier. Il avait l’air Ă©teint.
â Je ne souhaite pas en parler maintenant, dis-je en refermant mon carnet. Je dois aller en cours. On se retrouve Ă la pause dĂ©jeuner pour chercher Hannah ?
â Ăa marche.
Tandis que je rassemble mes affaires, mon tĂ©lĂ©phone vibre dans ma poche. Un message s’affiche sur l’Ă©cran :
« Jules â 7 appels manquĂ©s. »
Je l’ignore et range mon portable. Je ne suis pas prĂȘte Ă l’entendre. C’est trop tĂŽt.
Le campus s’anime peu Ă peu alors que je me dirige vers l’amphithéùtre. Le cours de thĂ©orie musicale n’est pas mon prĂ©fĂ©rĂ©, mais je prends consciencieusement des notes. Mon pĂšre ne s’est pas saignĂ© aux quatre veines pour que je me laisse distraire, mĂȘme par une affaire aussi troublante que celle d’Ălise Mayol.
Ă la fin du cours, je remarque Sorin Petrescu qui m’attend Ă la sortie. Son regard est grave, presque soucieux.
â Mademoiselle Delgado, puis-je vous parler un instant ?
Je le suis Ă l’Ă©cart des autres Ă©tudiants. Il m’observe avec attention, comme s’il cherchait Ă lire en moi.
â Je voulais prendre de vos nouvelles aprĂšs… aprĂšs votre retour de Paris.
Je me raidis imperceptiblement. Est-il au courant pour Jules et moi ? Pour le dossier que j’ai reçu ?
â Tout va bien, monsieur. Merci de vous en inquiĂ©ter.
â Ma porte vous est ouverte si vous avez besoin de parler.
Son ton est sincĂšre, mais je reste sur mes gardes. Dans cette Ă©cole, je ne sais plus qui est digne de confiance. C’est pourtant la seconde fois qu’il me propose son aide.
â J’y penserai.
Il hĂ©site, comme s’il voulait ajouter quelque chose, puis se ravise.
â Votre performance Ă Paris Ă©tait remarquable. Ne laissez pas les… distractions vous dĂ©tourner de votre potentiel.
Sur ces mots touchants, il tourne les talons et disparaĂźt dans la foule d’Ă©tudiants.
Je retrouve Margaux Ă la cafĂ©tĂ©ria, comme prĂ©vu. Elle a l’air agitĂ©e, ses lunettes glissant sur son nez Ă chaque mouvement brusque.
â J’ai trouvĂ© Hannah, m’annonce-t-elle en mordant dans son sandwich. Elle a acceptĂ© de nous rencontrer aprĂšs son cours de danse contemporaine.
â Comment as-tu rĂ©ussi Ă la convaincre ?
â Je lui ai dit que nous avions des questions sur Ălise. Elle a hĂ©sitĂ©, puis a adit « oui ». Elle semblait… soulagĂ©e.
â SoulagĂ©e ?
â Comme si elle attendait que quelqu’un vienne l’interroger depuis longtemps.
Cette remarque me trouble. Hannah portait-elle un fardeau qu’elle n’avait pas pu partager jusqu’Ă prĂ©sent ?
â Elle nous retrouve au petit cafĂ© prĂšs de la patinoire Ă dix-sept heures, poursuit Margaux.
â Parfait. On finit les cours Ă seize heures trente. AprĂšs, je suis libre jusqu’Ă mon service ce soir.
â Tu travailles jusqu’Ă quelle heure ?
â Vingt-trois heures. Hugo m’a prĂ©venue qu’il y aurait du monde ce soir, match de hockey oblige.
Je repense Ă la patinoire, Ă la premiĂšre fois que j’y ai vu Jules, Ă l’aisance avec laquelle il glissait sur la glace. Un pincement au cĆur que je m’efforce d’ignorer.
Mon aprĂšs-midi est chargĂ©. Cours de chant avec MaĂ«lle Renaud, qui me fait travailler plus dur que jamais, comme si elle devinait que j’ai besoin de me concentrer sur autre chose que mes problĂšmes personnels. Puis une sĂ©ance d’expression scĂ©nique oĂč je m’applique Ă incarner un personnage aussi Ă©loignĂ© de moi que possible. L’art de devenir quelqu’un d’autre, ne serait-ce que pour quelques heures.
Ă seize heures trente, on est enfin libre. Margaux sort un petit carnet de sa besace, l’air malicieux.
â J’ai prĂ©parĂ© quelques questions pour Hannah, m’explique-t-elle tandis que nous marchons vers le cafĂ©. Sur Ălise, sur sa relation avec ChloĂ©, sur les Ă©vĂ©nements qui ont prĂ©cĂ©dĂ© son suicide.
â Et sur Jules ?
â Oui, aussi sur lui. Sur son amitiĂ© avec Ălise, sur son comportement aprĂšs… aprĂšs ce qui s’est passĂ©.
Le petit cafĂ© est presque dĂ©sert Ă cette heure. Nous choisissons une table Ă l’Ă©cart, prĂšs de la fenĂȘtre qui donne sur les montagnes. Le paysage est Ă couper le souffle, mais je n’ai pas la tĂȘte Ă l’admirer aujourd’hui.
Hannah arrive avec quelques minutes de retard, essoufflĂ©e comme si elle avait couru. C’est une fille mince aux longs cheveux bruns relevĂ©s en chignon, typique des danseuses. Son visage est avenant, mais ses yeux trahissent une tristesse profonde.
â DĂ©solĂ©e pour le retard, s’excuse-t-elle en prenant place face Ă nous. Le professeur Martinez nous a retenues plus longtemps que prĂ©vu.
â Pas de problĂšme, la rassurĂ©-je. Merci d’avoir acceptĂ© de nous rencontrer.
Elle hoche la tĂȘte, mal Ă l’aise.
â Margaux m’a dit que vous vouliez me parler d’Ălise.
â Oui, confirmĂ©-je. Nous essayons de comprendre ce qui lui est arrivĂ©.
Hannah jette un regard nerveux autour d’elle, comme si elle craignait d’ĂȘtre observĂ©e.
â Pourquoi maintenant ? Ăa fait des mois que…
â Parce que l’histoire n’est pas claire, explique Margaux. Il y a trop de zones d’ombre, trop de questions sans rĂ©ponse.
Hannah nous dévisage longuement, semblant évaluer si elle peut nous faire confiance.
â Qu’est-ce que vous savez dĂ©jĂ ? demande-t-elle finalement.
â Nous savons qu’Ălise a dĂ©posĂ© une plainte pour harcĂšlement contre ChloĂ© Battelier quelques semaines avant son suicide, rĂ©ponds-je. Une plainte qui a Ă©tĂ© classĂ©e sans suite par le pĂšre de ChloĂ© lui-mĂȘme.
â Et qu’il y a eu une enquĂȘte interne aprĂšs sa mort, ajoute Margaux. Mais les conclusions ont Ă©tĂ© verrouillĂ©es.
Hannah soupire, comme si un poids invisible pesait sur ses épaules.
â Ce n’est pas une surprise. Personne n’a jamais voulu entendre la vĂ©ritĂ©.
â Quelle vĂ©ritĂ©, Hannah ? demandĂ©-je doucement.
Elle hĂ©site, ses doigts jouant nerveusement avec la tasse de thĂ© qu’elle vient de commander.
â Ălise n’Ă©tait pas dĂ©pressive. Elle n’Ă©tait pas fragile. Elle Ă©tait… lumineuse. Forte. DĂ©terminĂ©e. Mais ils lâont brisĂ©e.
â Que s’est-il passĂ© ?
â ChloĂ© l’a prise en grippe dĂšs le dĂ©but de l’annĂ©e. Parce qu’Ălise Ă©tait talentueuse, parce qu’elle attirait l’attention des professeurs… et parce qu’elle Ă©tait proche de Jules.
Mon cĆur rate un battement Ă la mention de son nom.
â Proche comment ? interroge Margaux, me voyant incapable de formuler la question.
â Ils Ă©taient amis. De bons amis. Ils avaient le mĂȘme amour pour la musique, la mĂȘme sensibilitĂ©. Jules l’aidait pour ses compositions, elle l’aidait pour ses chorĂ©graphies.
â Est-ce qu’ils Ă©taient… plus que des amis ? parvins-je Ă articuler.
Hannah secoue la tĂȘte.
â Non. Pas de ce que je sais, en tout cas. Mais ChloĂ© Ă©tait persuadĂ©e du contraire. Elle Ă©tait… obsĂ©dĂ©e par Jules. Elle ne supportait pas qu’il puisse ĂȘtre proche d’une autre fille.
â Alors elle s’en est prise Ă Ălise, murmurĂ©-je.
â Ăa a commencĂ© par des petites choses. Des remarques dĂ©sobligeantes en cours, des rumeurs dans les couloirs. Puis c’est devenu plus sĂ©rieux. Ses affaires qui disparaissaient, des menaces anonymes, des humiliations publiques.
â Pourquoi Ălise n’a-t-elle pas rĂ©agi plus tĂŽt ?
Hannah hausse les épaules avec un sourire triste.
â Elle l’a fait. Elle en a parlĂ© aux professeurs, au doyen. Personne ne l’a prise au sĂ©rieux. Jusqu’Ă ce qu’elle dĂ©pose cette plainte formelle.
â Que s’est-il passĂ© ensuite ?
â La plainte a Ă©tĂ© rejetĂ©e, comme vous le savez. Et les choses ont empirĂ©. ChloĂ© se doutait qu’elle ne risquait rien. Son pĂšre veillait sur elle.
â Et Jules ? demandĂ©-je, la gorge serrĂ©e. Qu’a-t-il fait pendant tout ce temps ?
Hannah dĂ©tourne le regard, comme si ma question la mettait mal Ă l’aise.
â Jules a… il a essayĂ© de l’aider, Ă sa façon. Il a confrontĂ© ChloĂ© plusieurs fois. Mais…
â Mais ?
â Il Ă©tait pris entre deux feux. Jules voulait protĂ©ger Ălise, mais il Ă©tait liĂ© Ă ChloĂ© par leur histoire. Elle Ă©tait trĂšs possessive, jalouse mĂȘme, et il craignait quâen intervenant ouvertement, il ne fasse empirer les choses pour Ălise. ChloĂ© a un pouvoir considĂ©rable dans cette Ă©cole, grĂące Ă son pĂšre. Il avait peur que ses actions se retournent contre Ălise plutĂŽt que de lâaider.
â Alors il a abandonnĂ© ? lĂąchĂ©-je avec amertume.
â Non, pas exactement. Il lui a conseillĂ© plusieurs fois dâalerter la direction. Mais Ălise hĂ©sitait. Elle craignait que tout cela ne fasse qu’empirer les choses, que personne ne l’Ă©coute vraiment, ou pire, quâon retourne la situation contre elle. Alors elle a choisi de rester discrĂšte, espĂ©rant que ça finirait par passer. Mais ce nâest pas arrivĂ©.
Je comprends Ălise mieux que je ne l’aurais cru.
â Que s’est-il passĂ© pendant les vacances ? demande Margaux. Quand tu es rentrĂ©e chez tes parents ?
Hannah ferme briÚvement les yeux, comme si le souvenir était trop douloureux.
â Ălise devait rentrer chez elle aussi, mais elle a changĂ© d’avis au dernier moment. Elle m’a dit qu’elle avait quelque chose Ă rĂ©gler ici. Je ne sais pas ce que c’Ă©tait exactement. Nous nous sommes parlĂ© au tĂ©lĂ©phone le soir du rĂ©veillon. Elle avait l’air… dĂ©terminĂ©e. Pas dĂ©sespĂ©rĂ©e, pas du tout. Elle m’a dit qu’elle avait trouvĂ© quelque chose d’important, qu’elle allait pouvoir se dĂ©fendre enfin.
â Et deux jours plus tard… commencĂ©-je.
â On l’a retrouvĂ©e dans sa baignoire, les veines ouvertes, termine Hannah, la voix brisĂ©e. Ăa n’a jamais eu de sens pour moi. Ălise n’Ă©tait pas suicidaire. Elle se battait. Elle avait des projets, des rĂȘves…
â Tu penses qu’il s’est passĂ© autre chose ? demande Margaux.
Hannah ne rĂ©pond pas tout de suite. Elle semble peser ses mots, mesurer les consĂ©quences de ce qu’elle s’apprĂȘte Ă dire.
â Je n’ai jamais cru Ă la thĂšse du suicide, finit-elle par admettre.
Un frisson glacĂ© me parcourt l’Ă©chine.
â Tu penses qu’elle a Ă©tĂ©…
Je n’arrive pas Ă prononcer la suite.
â Je ne sais pas ce qui s’est passĂ©, dit Hannah. Je sais juste que la Ălise que je connaissais n’aurait jamais fait ça. Jamais. Mais jâignore Ă quel point ils lâont usĂ©e. Elle Ă©tait douĂ©e pour minimiser son mal-ĂȘtre.
â As-tu partagĂ© tes doutes avec quelqu’un ? lâinterroge Margaux.
â J’ai essayĂ©. J’ai parlĂ© Ă la police, au doyen… personne ne m’a Ă©coutĂ©e. L’affaire a Ă©tĂ© classĂ©e comme un suicide, point final. J’ai mĂȘme failli ĂȘtre renvoyĂ©e pour « propagation de rumeurs nuisibles Ă la rĂ©putation de l’Ă©tablissement ». Un suicide qui est la consĂ©quence de harcĂšlement nâest plus un suicideâŠ.
â Et Jules ? demandĂ©-je Ă nouveau. Que pensait-il de tout ça ?
Hannah me regarde longuement avant de répondre.
â Il Ă©tait dĂ©vastĂ©. Il n’est pas venu en cours pendant des semaines aprĂšs… aprĂšs ce qui est arrivĂ©. Quand il est revenu, il n’Ă©tait plus le mĂȘme. Il s’est renfermĂ© sur lui-mĂȘme, a coupĂ© les ponts avec la plupart de ses amis. Nathan a essayĂ© de le ramener dans leur groupe, mais Jules a refusĂ©.
â Il se sentait coupable, murmurĂ©-je.
â Je crois, oui. Je pense qu’il n’a jamais cessĂ© de se reprocher de ne pas avoir fait plus pour Ălise.
â J’ai entendu parler d’un groupe WhatsApp, oĂč ils se moquaient tous d’elle, risquĂ©-je, en me souvenant des allusions dans le dossier.
Hannah hoche la tĂȘte, le regard sombre.
â Oui, c’Ă©tait horrible. ChloĂ© avait créé ce groupe oĂč presque tous les Ă©lĂšves de leur cercle Ă©taient inscrits. Ils y partageaient des photos prises en cachette d’Ălise, des montages humiliants, des moqueries… La police a rĂ©cupĂ©rĂ© toutes ces conversations lors de l’enquĂȘte.
â Est-ce que Jules y participait activement ? demandĂ©-je, la gorge serrĂ©e.
â Je n’ai jamais vu le contenu. Seule la police y a eu accĂšs. Mais je suis au courant qu’il Ă©tait dans ce groupe, comme tous les autres de leur bande. Ă quel point il Ă©tait impliquĂ© ? Je l’ignore. Ce que je sais, c’est qu’il a rompu avec ChloĂ© avant la mort d’Ălise. Ăa a fait jaser dans toute l’AcadĂ©mie.
Cette nouvelle information me surprend.
â Ils se sont sĂ©parĂ©s Ă cause de son comportement envers Ălise ?
â C’est ce qu’on disait. Mais ChloĂ© a prĂ©tendu que c’Ă©tait elle qui l’avait quittĂ©. Tu connais ce genre de filles… elles ne supportent pas l’idĂ©e d’ĂȘtre rejetĂ©es.
Ses paroles rĂ©sonnent en moi comme un Ă©cho lointain. Je revois Jules me confier ses doutes, sa culpabilitĂ©, sans jamais m’en expliquer l’origine. Je comprends maintenant pourquoi mon histoire l’a tant touchĂ©, pourquoi il semblait si dĂ©terminĂ© Ă m’aider face Ă ChloĂ©. Il tentait de se racheter.
â Est-ce que… est-ce qu’il y a autre chose que tu penses que nous devrions savoir ? demande Margaux.
Hannah hésite à nouveau.
â Ălise tenait un journal. Elle y notait tout ce qui lui arrivait, les incidents avec ChloĂ©, ses conversations avec l’administration… AprĂšs sa mort, je l’ai cherchĂ© partout dans notre chambre. Il avait disparu.
â Disparu ? rĂ©pĂ©tĂ©-je.
â Comme s’il n’avait jamais existĂ©. Pourtant, je sais qu’elle Ă©crivait dedans tous les soirs. C’Ă©tait une sorte de rituel pour elle.
La perte de ce carnet ajoute une nouvelle piĂšce au puzzle. Quelqu’un avait intĂ©rĂȘt Ă ce que les pensĂ©es d’Ălise ne soient jamais connues.
â Hannah, intervient Margaux, est-ce que tu crois que ce journal pourrait toujours se trouver quelque part ?
â Je nâen sais rien. J’ai cherchĂ© partout, vraiment partout. Mais Ălise Ă©tait prudente. Elle avait peut-ĂȘtre une cachette que j’ignorais.
Je réfléchis à toutes ces informations. Le puzzle commence à prendre forme, mais il manque encore des piÚces cruciales.
â Une derniĂšre question, dis-je. Est-ce que tu es au courant de ce qu’Ălise avait dĂ©couvert juste avant sa mort ? Cette chose importante dont elle t’a parlĂ© au tĂ©lĂ©phone ?
Hannah secoue la tĂȘte avec regret.
â Non, elle voulait en discuter en face-Ă -face, Ă mon retour. Elle m’a simplement dit que ça changerait tout, que ça lui permettrait enfin de se dĂ©fendre contre ChloĂ©.
Notre conversation est interrompue par la sonnerie de mon portable. C’est Hugo, mon collĂšgue de la patinoire.
â Je dois y aller, annoncĂ©-je en consultant l’heure. Mon service commence dans vingt minutes.
â Je comprends, dit Hannah en se levant Ă son tour. Faites attention Ă vous, ajoute-t-elle avec une gravitĂ© qui me trouble. Si vous continuez Ă fouiller, vous pourriez rĂ©veiller des fantĂŽmes que certains prĂ©fĂ©reraient laisser dormir.
Son choix de mots me glace le sang.
â Hannah, tu as reçu des menaces, toi aussi ? demande Margaux, semblant faire le mĂȘme rapprochement que moi.
Elle acquiesce silencieusement.
â Plusieurs fois. C’est pour ça que j’ai fini par abandonner mes recherches. Je ne pouvais plus supporter cette pression constante, cette peur…
â Qui te menaçait ? insistĂ©-je.
â Je ne sais pas. Les messages venaient toujours de numĂ©ros anonymes, de comptes sans nom.
Nous nous regardons, saisies par l’ampleur de ce que nous venons de dĂ©couvrir.
â Soyez prudentes, rĂ©pĂšte Hannah en nous quittant. Cette Ă©cole cache plus de secrets que vous ne l’imaginez.
Sur le chemin de la patinoire, je repense Ă tout ce que Hannah nous a rĂ©vĂ©lĂ©. L’image de Jules se transforme dans mon esprit, devenant plus complexe, plus nuancĂ©e. Il n’est ni le hĂ©ros que j’ai cru voir Ă Paris, ni le lĂąche que j’ai imaginĂ© ces derniers jours. Il est simplement humain, avec ses faiblesses, ses remords, ses contradictions.
Mais une question continue de me hanter : qu’avait dĂ©couvert Ălise avant sa mort ? Quel secret Ă©tait si important qu’il valait la peine de faire disparaĂźtre un journal intime, de verrouiller des dossiers, d’envoyer des menaces anonymes ?
Mon tĂ©lĂ©phone vibre Ă nouveau. Je m’attends Ă voir le nom de Hugo s’afficher, mais c’est celui de Jules qui apparaĂźt sur l’Ă©cran. Mon cĆur s’accĂ©lĂšre malgrĂ© moi.
Cette fois, je ne rejette pas l’appel. Je ne dĂ©croche pas non plus. Pas encore. D’abord, je dois comprendre toute l’histoire. Ensuite seulement, je pourrai l’affronter, lui et ses explications.
Car une chose est dĂ©sormais certaine : la mort d’Ălise Mayol n’Ă©tait pas un simple suicide. C’Ă©tait quelque chose de bien plus sombre, de bien plus complexe.
Et je suis dĂ©terminĂ©e Ă dĂ©couvrir la vĂ©ritĂ©, quel qu’en soit le prix.
