Quelque chose de bleu

Lena et Paul s’apprêtent à vivre le plus beau jour de leur vie. Alors que l’organisation de l’événement prend forme, Cameron, le témoin et demi-frère de Paul, rejoint les futurs époux afin de les accompagner dans les préparatifs.

Si le destin sonnait à votre porte au moment le moins opportun, le laisseriez-vous entrer dans votre vie ?

Nous retrouvâmes tous les cinq les ruelles et avançâmes jusqu’à la baie. Là, le bruit des vagues s’écrasant sur le sable devenait un fond sonore des plus vivifiants, dans un parfait accord avec la brise glacée et l’écume qui s’y promenait sous forme de gouttelettes. Cette nature forte et maîtresse des lieux symbolisait à la perfection la vie et la liberté auxquelles j’aspirais, telle une suite logique à la soirée débridée qui venait de s’écouler. Ni une, ni deux, j’enjambai la balustrade de pierres et dévalai la pente sableuse de l’autre côté, jusqu’à ce que je sente le sable humide s’enfoncer sous mes bottines. Obstacles à mon bien-être, je m’en débarrassai, ainsi que de mes chaussettes. Derrière moi, j’entendais Daisy hurler de rire, et Miles se demander ce que je fichais. Non sans mal, je retroussai mon jean et approchai de l’eau rendue noire par la nuit, forte d’une vaillance exacerbée par l’alcool. Plus rien ne me faisait peur. Moi, Lena Cornen, bientôt Vernier, j’affrontai désormais la vie sans crainte aucune et avec le désir sauvage de croquer avec délice chaque petite chose qu’elle mettrait sur mon chemin.

Je franchis le dernier pas qui me séparait de la grande bleue et criai lorsque mes pieds nus furent recouverts d’un voile glacé. Je m’enfonçai un peu plus dans le sable et écartai les bras, paupière closes, tête basculée en arrière. Un sourire enfantin s’invita sur mes lèvres alors que les bourrasques fraîches balayaient les mèches indociles de ma queue de cheval. Gagnée par l’allégresse de l’instant, je fis volte-face et rouvris doucement les yeux. Derrière le fond sonore joué par les vagues, j’entendais des bribes de ce que criaient mes nouveaux amis. Spencer se moquait clairement de moi et je lui souris en retour. Miles, une main sur le front, semblait épuisé et attendre que je les rejoigne. Daisy, elle, partageait ma béatitude, si bien qu’elle enjamba elle aussi la barrière sous le regard blasé de son amant. De son côté, Cameron me regardait, la mine amusée. Je riais à pleins poumons, avec ce sentiment intense d’être la maîtresse du monde, à l’image de Jack dans Titanic.

Soudain, un cri strident s’arracha de ma gorge. Je n’eus pas le temps de comprendre ce qu’il se tramait que l’eau s’imposait dans mes narines dans un bruit de lave-linge épouvantable. Mes mains touchaient le sol, mon visage aussi. Lorsque je pus de nouveau respirer, quelque chose me happa, vers le haut cette fois. Je ne trouvai plus rien de drôle, ni de plaisant. Ma trachée brûlait sous l’effet du sel et de l’eau stagnait dans mes conduits respiratoires, me faisant tousser si fort que je crus un instant m’étouffer. Mes yeux pleuraient, piquaient, et mes jambes ne portaient plus mon poids. Alors quelqu’un le fit pour moi. Une large paume releva mes cheveux dégoulinant pour les plaquer sur ma tête et libérer ainsi mon visage de leur emprise. Avec une difficulté certaine, je recommençais doucement à respirer.

— Cette fois-ci, on rentre, miss Phelps. Je reconnus tout juste la voix de Cameron, mais préféra ne pas relever sa vanne douteuse faisant allusion à l’un des meilleurs nageurs au monde. Au loin, les rires de nos trois amis résonnaient dans l’air.

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