Chapitre 13
Ambre
Mon service Ă la patinoire se termine dans la douceur d’une soirĂ©e calme. Les derniers clients quittent la glace tandis et me rendent leurs patins que je range, distraite. Je suis restĂ©e perchĂ©e en altitude. Avec Jules qui m’a appris Ă rider, comme il dit. Ce simple mot me fait sourire. J’ai l’air idiot. J’en ai conscience, mais je ne peux pas m’en empĂŞcher. Un peu de lĂ©gèretĂ© ne se refuse pas, ces derniers temps. Lui, reste patient, bienveillant. Et puis je le revois, avec son aisance naturelle, enchaĂ®ner les courbes dans un style qui lui est propre, une classe dĂ©vastatrice pour mon petit cĹ“ur. Je ne peux pas me sortir de la tĂŞte ce moment suspendu oĂą j’ai presque oubliĂ© ChloĂ© et ses manigances. Presque. Hugo m’aide Ă ranger la caisse, mais je sens qu’il tourne autour du pot depuis un moment. Il jette des coups d’Ĺ“il nerveux vers les vestiaires, vĂ©rifie que personne ne traĂ®ne dans les parages.
— Qu’est-ce qui se passe ? finis-je par demander en clĂ´turant les comptes du jour. Il soupire, retire sa casquette et passe une main dans ses cheveux bruns.
— Il faut que je te dise un truc, Ambre. Et ça ne va pas te plaire. Mon estomac se noue aussitôt. Rien de bon ne commence jamais par ces mots-là .
— Vas-y, dis-je en croisant les bras, me préparant mentalement au pire.
— Tu connais Nathan, non ?
— Le garçon avec qui Jules était ami avant… l’affaire Elise Mayol ?
— Ouais. Je l’aime pas trop, ce gars, mais il est venu patiner ce matin, et je l’ai entendu discuter avec deux autres membres de l’équipe. Ton nom a été cité. Je commence à en avoir assez d’à ce point fasciner les autres alors que je rêve d’être invisible.
— Je crains le pire…
— Non, lui, il n’a rien dit de mal, juste que Chloé Batellier en aurait après toi. Je soupire, presque dépitée de ne rien avoir de neuf pour mon enquête.
— Ouais, ça c’est pas un scoop. Je ne sais même pas pourquoi.
— Pourquoi ? me demande mon collègue comme si j’étais folle, son sourire en coin. Regarde-toi. T’es toute mimi, tu as fait craquer son ex dont elle est toujours amoureuse, et avec un peu de chance, tu chantes super bien… t’as le combo gagnant pour la rendre dingue.
— C’est un compliment ?
— Malheureusement, non… je ne la connais pas personnellement, je sais juste que cette nana, c’est un poison. Elle brise tous ceux qu’elle approche, aidée par son super papa intouchable.
— Pourquoi tu me dis tout ça ?
— Pour que tu sois vigilante.
— Alors quoi ? Je dois faire quoi, selon toi ? Arrêter de respirer ?
— Je dis juste que tu dois te méfier d’elle.
— Je sais qu’elle est majoritairement responsable de la mort d’Elise.
— Mouais, on le sait tous…
Soudain, de la tristesse s’échappe de sa voix.
— Tu sais comment ça marche ici. Son père finance la moitiĂ© des infrastructures. Qui va s’opposer Ă la princesse ? Et puis, elle est maligne. Elle s’attaque jamais frontalement. C’est toujours des insinuations, des rumeurs, des « accidents ». Impossible Ă prouver.
— Sauf que cette fois, j’ai décidé de ne plus la laisser s’en tirer.
Hugo m’étudie, silencieux.
— Sois prudente… Il faut que tu fasses attention, Ambre, reprend mon collègue, avec un sĂ©rieux que je ne lui connais pas. Cette fille, c’est pas juste une peste de pensionnat. C’est une tueuse.
Et de nouveau, cette vague de nostalgie semble occulter ses pensées et tout son regard.
— Elise… Tu la connaissais ?
— Vite fait… j’aurais bien voulu la connaître plus.
Et là je comprends. Envolé le masque du fanfaron détaché. enfuie, la répartie magique et les sourires passe-partout.
— C’est pour ça que t’es parti ?
— C’est Jules qui te l’a dit ?
— Entre deux discussions, oui, quand il me parle de sa vie, c’est plutôt logique qu’il me parle de ses amis… qui se font rares. On a ça en commun.
Hugo passe une main dans ses cheveux noirs, puis soupire, lointain.
— Cette fille, c’était un vrai rayon de soleil, tu sais… Elle était gentille, sociable, elle avait ce truc qui réchauffe le coeur des gens même en plein hiver, putain.
Hugo aimait Elise.
— Elle savait que… tu l’appréciais ?
— Non ! Non… je. J’ai sans doute été con de ne pas lui dire, mais j’ai pas eu le cran… je reportais toujours à plus tard. Erreur.
Le silence qui suit me glace le sang.
Puis il me tappe l’épaule et je devine qu’il vient déjà de remettre son armure sociale.
— Allez, jeune Padawan. File te reposer. la vie est courte. Mais surveille tes arrières, et si jamais quelqu’un t’emmerde, vraiment, j’entends, tu peux compter sur moi.
Ces cinq derniers mots sont sans doute les plus beaux que l’on puisse entendre.
Mon téléphone vibre dans ma poche. Un message de Margaux.
« URGENT. J’ai trouvĂ© quelque chose. Retrouve-moi chez moi dès que tu peux. Et viens seule. »
Hugo remarque mon changement d’expression.
— Tout va bien ?
— Je ne sais pas encore, murmurĂ©-je en rangeant mon tĂ©lĂ©phone. Écoute, Hugo… merci de m’avoir parlĂ©. Ça compte beaucoup pour moi.
Il sourit, et pour la première fois depuis le début de cette conversation, son visage retrouve sa jovialité habituelle.
— Hey, on est potes, non ? Je vais pas laisser cette garce s’en prendre Ă ma collègue prĂ©fĂ©rĂ©e.
— Ta seule collègue, tu veux dire.
— Exactement ! rit-il. C’est pour ça que tu es ma prĂ©fĂ©rĂ©e.
MalgrĂ© l’angoisse qui me noue l’estomac, je ne peux m’empĂŞcher de sourire. Hugo a ce don pour dĂ©dramatiser les situations les plus tendues. Mais au-delĂ de ça, je rĂ©alise que j’ai trouvĂ© en lui un vĂ©ritable ami. Quelqu’un Ă qui je peux me fier, qui n’attend rien en retour, qui me protège simplement parce qu’il tient Ă moi. C’est nouveau pour moi, cette forme d’amitiĂ© dĂ©sintĂ©ressĂ©e, et c’est prĂ©cieux. Quant aux plaies qu’il a rouvertes pour moi… ça ne fait que renforcer l’estime et l’attachement que je lui porte.
— Tu veux que je te raccompagne ? demande-t-il en enfilant sa veste.
— Non, ça va aller. Je dois passer voir Margaux avant de rentrer.
— À cette heure-ci ?
— C’est urgent, apparemment.
— En rapport avec ton enquête sur Battelier ?
J’acquiesce. Il soupire, range ses clĂ©s dans sa poche.
— Fais attention Ă toi, alors. Et si Margaux a trouvĂ© quelque chose d’important, tenez-moi au courant. J’aimerais bien voir cette garce payer pour ce qu’elle a fait à Élise.
Sa voix se durcit sur ces derniers mots. Je rĂ©alise que parler d’Élise a rouvert des blessures chez lui, des blessures qu’il cache habituellement sous ses plaisanteries et sa dĂ©sinvolture.
— Tu sais qu’on peut compter sur toi, dis-je en posant une main sur son bras.
— Toujours. Allez file, avant que ton amie ne s’impatiente.
Je sors de la patinoire dans le froid mordant de la nuit. La traversĂ©e jusqu’au campus ne prend effectivement que quelques minutes, mais chaque pas rĂ©sonne dans le silence oppressant. Mes pensĂ©es tourbillonnent autour de ce qu’Hugo vient de me rĂ©vĂ©ler. Ses sentiments pour Élise, ses doutes sur les circonstances de sa mort…
J’arrive devant le batĂ®ment. En montant les escaliers, je croise deux Ă©tudiantes qui redescendent en chuchotant. L’une d’elles me lance un regard curieux, mais je l’ignore. Plus rien ne m’atteint maintenant.
Je frappe Ă la porte de Margaux. Elle m’ouvre immĂ©diatement, comme si elle guettait mon arrivĂ©e derrière la fenĂŞtre. Son visage est tendu, excitĂ©. Elle porte encore ses lunettes rondes, ce qui signifie qu’elle a passĂ© la soirĂ©e devant son ordinateur.
— Entre vite, dit-elle en refermant la porte derrière moi. J’ai quelque chose d’Ă©norme Ă te montrer.
Son studio est dans un Ă©tat de chaos organisĂ©. Des documents Ă©parpillĂ©s sur la table basse, plusieurs ordinateurs portables ouverts, des post-it collĂ©s partout sur les murs. On dirait le repaire d’un enquĂŞteur obsessionnel.
— Margaux, qu’est-ce que…
— Assieds-toi, m’interrompt-elle en me poussant vers le canapĂ©. Tu ne vas pas en croire tes yeux.
Elle attrape un de ses ordinateurs, s’installe Ă cĂ´tĂ© de moi. L’Ă©cran affiche un site que je ne reconnais pas, avec des articles de presse archivĂ©s.
— Tu te souviens de notre conversation sur le journal intime d’Élise ? Celui qui a mystĂ©rieusement disparu ?
— Oui, bien sûr.
— Eh bien, j’ai eu une idĂ©e. Si Élise documentait vraiment tout ce qui lui arrivait, il est possible qu’elle ait aussi sauvegardĂ© des choses sur internet. Des mails, des conversations, des photos…
Mon cĹ“ur s’accĂ©lère. Je commence Ă voir oĂą elle veut en venir.
— Et tu as trouvé quelque chose ?
Margaux sourit, un sourire de prédateur qui vient de repérer sa proie.
— Mieux que ça. J’ai trouvĂ© son blog.
Chapitre 14
Ambre
Les mots d’Élise rĂ©sonnent encore dans ma tĂŞte quand mon tĂ©lĂ©phone sonne au petit matin.
« Je ne peux plus supporter leurs regards, leurs chuchotements. Elle a réussi à faire de moi un fantôme dans ma propre vie. »
Ces phrases tirĂ©es de son blog, que Margaux a dĂ©couvert la veille, me hantent. Élise a tout documentĂ© dans ses derniers articles : l’isolement progressif, les humiliations quotidiennes, cette sensation d’ĂŞtre traquĂ©e jusque dans ses rĂŞves. Sans jamais nommer directement ChloĂ©, elle dĂ©crivait avec une prĂ©cision glaçante l’engrenage qui l’avait menĂ©e vers ce 5 janvier tragique.
« Demain, tout sera fini. Grâce Ă quelqu’un de formidable, j’ai enfin le moyen de la faire tomber, mais je ne sais pas si j’aurai la force d’aller jusqu’au bout. »
Cette dernière phrase me glace encore le sang. Mon portable vibre. Le nom de mon père s’affiche sur l’Ă©cran, et mon cĹ“ur se serre. Je sais pourquoi il appelle. Depuis notre dernière conversation, il s’inquiète. Il a cette intuition paternelle qui lui fait sentir quand quelque chose ne va pas, mĂŞme Ă des centaines de kilomètres.
— Allô papa ?
— Ma chérie, comment ça va ?
— Oui, super, mens-je à merveille.
— Tu es sûre ?
Je ferme les yeux, cherchant les mots justes. Comment lui expliquer que l’Ă©cole se transforme en champ de bataille ? Que je mène une enquĂŞte sur la mort d’une Ă©tudiante ? Que ChloĂ© Batellier a dĂ©cidĂ© de faire de ma vie un enfer ?
— Ça va, papa. Juste un peu fatiguée par les cours.
— Ambre… tu sais que tu peux tout me dire. Cette histoire de harcèlement… ça continue ?
Mon estomac se noue. Il faut que je le rassure sans mentir complètement.
— C’est… en cours de règlement. L’administration s’en occupe.
— Tu me dis la vĂ©ritĂ© ? Parce que si ce n’est pas le cas, sache que je n’hĂ©siterai pas Ă porter plainte. J’ai dĂ©jĂ contactĂ© un avocat, au cas oĂą.
— Non ! Papa, s’il te plaĂ®t, n’en fais rien pour le moment. L’Ă©cole gère la situation, vraiment. Une plainte pourrait… compliquer les choses.
Ce que je ne lui dis pas, c’est qu’une intervention extĂ©rieure risquerait de compromettre notre enquĂŞte. Batellier a suffisamment d’influence pour Ă©touffer une plainte, et cela ne ferait qu’alerter ChloĂ© sur nos intentions. Les rĂ©vĂ©lations du blog d’Élise nous ont donnĂ© des pistes, mais nous avons besoin de plus de preuves tangibles. De temps supplĂ©mentaire.
— Je ne comprends pas pourquoi tu ne veux pas que j’intervienne, soupire mon père. Tu as dĂ©jĂ assez souffert par le passé… je ne veux pas prendre de risque. Je ne veux pas que tu prennes de risques, prĂ©cise-t-il.
— Papa, fais-moi confiance. Je sais ce que je fais. Et cette fois, je ne suis pas seule. J’ai des amis qui me soutiennent.
— Parle-moi d’eux.
J’hésite.
— Eh bien, il y a Margaux, cette fille avec qui j’ai dĂ» cohabiter les premières nuits Ă cause du dĂ©gât des eaux. Elle est top, papa. Et puis il y a Hugo, un collègue de travail. Et… il y a Jules.
— Ah, Jules… J’espère qu’il tient sa promesse qu’il m’a faite.
Je rougis malgré moi, me souvenant de cette conversation gênante où mon père avait explicitement demandé à Jules de me protéger.
— Tu n’aurais jamais dĂ» lui demander ça…
— Si, j’ai eu raison. Ce garçon m’a paru sincère. Et surtout, il tient Ă toi. Ça se voit dans ses yeux.
— Papa…
— Je ne te demande rien de plus, ma chĂ©rie. Je dis juste que ça me rassure de savoir que tu as quelqu’un comme lui Ă tes cĂ´tĂ©s. Et les autres aussi, bien sĂ»r.
Nous discutons encore quelques minutes. Il me raconte son travail, ses projets. Cette normalitĂ© me fait du bien, me rappelle qu’il existe un monde en dehors de l’AcadĂ©mie OrphĂ©e et de ses drames.
Ă€ peine un quart d’heure après que j’ai raccrochĂ©, mon tĂ©lĂ©phone vibre Ă nouveau. Cette fois, c’est Jess. Ă€ croire qu’ils se sont passĂ© le mot.
— Salut frangine ! Papa vient de m’appeler, tu as beau le rassurer, il se fait du mouron pour le bĂ©bĂ© de la famille. Alors, tu as encore des ennuis ou ça rentre “vraiment” dans l’ordre ?
Je soupire. Ma sœur a toujours eu ce don pour aller droit au but.
— Tout va bien, Jess. Juste… quelques tensions avec une autre élève.
— Toujours la même ?
— ….
— Papa a pris un avocat.
— Il dramatise…
— Ambre. C’est moi. Tu peux me parler franchement.
Sa voix se fait plus douce, plus attentive.
— Disons juste qu’elle… m’a dans le viseur. Et qu’elle est puissante.
— À cause de Jules ?
— Entre autres.
— Elle t’a fait du mal ?
— Elle essaie. Mais cette fois, je ne me laisse pas faire.
— Bien. Tu as raison de te défendre. Mais promets-moi une chose : si ça dégénère, si tu te sens en danger, tu appelles papa. Ou moi. Ou les deux. On va lui botter les fesses, peu importe qui elle est.
Je ris malgré moi. J’imagine sans mal la scène. Ma soeur en mode furie qui crêpe le chignon à cette peste de Chloé. Si seulement ça suffisait…
— Promis.
— Je suis fière de toi, tu sais. De la femme que tu deviens. Tu n’es plus cette petite fille terrorisĂ©e qui se cachait dans sa chambre. Tu es plus fort que toutes les autres, Ambre.
— Si tu le dis…
— Ce que tu as traversé… ça t’a rendue plus forte, corrige-t-elle. Je n’en suis pas si sûre. On ne devient pas plus solide parce qu’on a chuté plus bas. En revanche, on découvre le monde sous un regard nouveau, différent de celui des autres. On devine ses ombres, et dans le regard des autres, on décèle ce qu’ils ne disent pas. On ressent dans leurs gestes et dans leurs silences, le poids de leurs propres démons. Ce n’est pas “juste” mon hypersensibilité. C’est qui je suis devenue.
— T’es une battante, ma soeur.
J’aimerais me contenter d’être. Ni battante, ni victime. Juste en paix.
Ses mots me touchent plus que je ne l’aurais cru. Après avoir raccrochĂ©, je reste quelques minutes assise sur mon lit, Ă©mue par l’amour de ma famille. Ils me donnent le courage de continuer, de persĂ©vĂ©rer. Pour moi, mais aussi pour Élise, dont les derniers mots me reviennent :
« Je n’en peux plus. Mais si quelqu’un lit ceci un jour, sachez que j’ai essayĂ© de me battre. Peut-ĂŞtre qu’un jour, quelqu’un aura le courage de finir ce que j’ai commencĂ©. »
Un coup d’Ĺ“il Ă l’horloge me rappelle que la journĂ©e des anciens Ă©lèves commence dans une heure. Je me prĂ©pare rapidement, choisis une tenue simple mais soignĂ©e. Aujourd’hui, nous devons prĂ©senter nos compositions personnelles devant des professionnels du milieu. L’enjeu est de taille.
Chapitre 15
Ambre
Le bureau du directeur sent la cire Ă bois et l’autoritĂ©. M. Saint Clair m’observe par-dessus ses lunettes de lecture, ses mains croisĂ©es sur un dossier que je reconnais trop bien. Sur la couverture, mon nom s’Ă©tale en lettres noires. Madame Moreau s’installe discrètement dans un coin, son carnet Ă la main, prĂŞte Ă consigner chaque mot de cette entrevue.
— Asseyez-vous, mademoiselle Delgado.
Sa voix n’a rien de bienveillant. Je prends place dans le fauteuil en cuir face Ă son imposant bureau, tentant de maĂ®triser les tremblements de mes mains. L’ironie de la situation ne m’Ă©chappe pas : Ă peine ai-je fini de chanter ma rĂ©surrection que me voilĂ convoquĂ©e comme une dĂ©linquante.
— Monsieur le doyen…
— Il y a eu des Ă©vĂ©nements troublants ces derniers jours, m’interrompt-il sèchement. Une photo compromettante impliquant l’un de nos professeurs et vous-mĂŞme a circulĂ© sur le hub de l’Ă©tablissement.
Mon estomac se contracte. VoilĂ donc le nouveau prĂ©texte qu’ils ont trouvĂ© pour m’attaquer.
— Cette photo était un montage, monsieur. Monsieur Petrescu vous le confirmera aussi. De plus, cela montre que malgré les précédents évènements, la sécurité de ce réseau reste à prouver…
Je ne me laisserai pas faire, pas cette fois. Je ne suis coupable de rien. Mais eux sont fautifs d’inaction.
— Certes. Mais cela soulève de nouvelles questions sur les tensions qui persistent dans l’Ă©tablissement malgrĂ© nos efforts pour apaiser la situation.
Leurs efforts ? Je manque de rire amèrement. Quels efforts exactement ?
— Quels efforts, monsieur le doyen ? ChloĂ© Batellier est toujours dans mon groupe de TD. Mon casier a Ă©tĂ© taguĂ© d’insultes, j’ai Ă©tĂ© publiquement humiliĂ©e, et pourtant c’est moi qui me retrouve dans votre bureau.
Il se raidit visiblement. Nous savons tous les deux qu’il n’a rien fait après la visite de mon père, malgrĂ© ses promesses de poursuites.
— Les mesures disciplinaires prennent du temps à mettre en place, mademoiselle Delgado. Nous devons suivre des procédures…
— Des procédures ? Mon père vous a clairement expliqué la situation il y a des semaines. Où sont les résultats de votre enquête ? Pourquoi Chloé Batellier peut-elle toujours œuvrer pour détruire les autres ?
Le silence qui suit est éloquent. M. Saint Clair ouvre le dossier devant lui, cherchant visiblement à gagner du temps.
— Aucun élément concret ne permet de prouver que cette étudiante est à l’origine de toutes ces immondices, Mademoiselle Delgado… Je ris sans joie.
— Hormis mon témoignage ?
— Précisément, et il s’agit d’une voix contre une autre…
— Laissez-moi deviner ? L’importance de son père fait peser la sienne plus lourdement dans la balance ?
— L’enquĂŞte est… en cours. Ces situations complexes nĂ©cessitent de la prudence pour ne pas aggraver les tensions.
— En cours ? Vous voulez dire Ă©touffĂ©e, oui ! Exactement comme l’affaire Élise Mayol.
Cette fois, il relève brusquement la tête, ses traits se durcissent.
— Mademoiselle Delgado, vous nagez en eaux troubles. Nous avons dĂ©jĂ eu cette conversation avec votre père. L’AcadĂ©mie OrphĂ©e a pris la mesure de vos difficultĂ©s d’intĂ©gration…
— Mes difficultĂ©s d’intĂ©gration ? Je me fais harceler et c’est moi qui ai des difficultĂ©s d’intĂ©gration ?
— Nous prĂ©fĂ©rerions Ă©viter qu’une situation malheureuse ne dĂ©gĂ©nère davantage. Votre père avait menacĂ© de porter plainte, mais nous espĂ©rions qu’un dialogue constructif…
— Un dialogue constructif ? l’interromps-je, la colère montant. Quel dialogue ? Vous n’avez rien fait ! ChloĂ© continue de me harceler en toute impunitĂ© pendant que vous fermez les yeux !
— Attention, mademoiselle Delgado. Ces accusations sont graves et infondées.
— InfondĂ©es ? Mon casier saccagĂ©, c’Ă©tait infondĂ© ? La photo truquĂ©e de ce matin, c’est infondĂ© aussi ? N’importe quel as de l’informatique pourrait la tracer.
Il se lève brutalement, contourne son bureau et vient se planter devant moi.
— Écoutez-moi bien, jeune fille. Cette école a une réputation à préserver. Nous ne pouvons pas prendre de mesures drastiques contre une élève sur la base de simples soupçons.
— Simples soupçons ? Mais enfin, vous avez les preuves ! Vous choisissez simplement de ne rien voir.
— Monsieur Batellier est un homme respecté, un pilier de cette institution. Sa fille…
— Ah ! VoilĂ enfin la vĂ©ritĂ© ! Il en a fallu du temps pour y venir. C’est bien parce que son père finance l’Ă©cole que vous la protĂ©gez !
Son visage devient livide. Il vient de commettre l’erreur que j’attendais.
— Vous dĂ©formez mes propos. Monsieur Batellier contribue effectivement au rayonnement de notre Ă©tablissement, mais cela n’influence en rien nos dĂ©cisions pĂ©dagogiques.
— Vraiment ? Alors expliquez-moi pourquoi, malgré les preuves flagrantes du harcèlement que je subis, votre seule réaction est de me convoquer, moi, dans votre bureau ?
— Parce qu’il me semble logique de convoquer les deux personnes apparaissant sur ce cliché pour les entendre. Quant à vous, mademoiselle Delgado, sachez que vos recherches incessantes sur des affaires classées, vos questions déplacées, vos accusations ne vous aideront pas, bien au contraire…
— Mes recherches sur Élise Mayol ? Vous voulez dire sur cette Ă©tudiante qui s’est suicidĂ©e l’an dernier après avoir Ă©tĂ© harcelĂ©e par la mĂŞme personne qui s’en prend Ă moi ?
— La mort de mademoiselle Mayol Ă©tait un suicide, point final. L’enquĂŞte officielle l’a confirmĂ©, et l’affaire est close.
— Une enquĂŞte bâclĂ©e pour protĂ©ger les mĂŞmes intĂ©rĂŞts que vous protĂ©gez aujourd’hui !
Il perd son sang-froid et bondit, l’index accusateur qui cogne son bureau.
— Voilà exactement ce que nous ne tolérons pas dans cette prestigieuse école, Mademoiselle Delgado. Ce manque total de respect pour la hiérarchie. Vous frôlez une limite dangereuse. Reprenez-vous si vous ne souhaitez pas voir votre avenir ici compromis par votre comportement.
Ce sont des menaces. L’injustice de la situation me dévore, mais je refuse de remettre en jeu la chance que représente cette académie, ce tremplin inespéré pour lequel mon père s’est saigné.
Je prends une profonde inspiration, tentant de calmer le torrent de rage qui bouillonne en moi.
— Monsieur le doyen, dis-je d’une voix plus posĂ©e, je comprends votre position dĂ©licate. Mais vous ne pouvez pas nier l’Ă©vidence Ă©ternellement.
Il me regarde, surpris par ce changement de ton. Je vois dans ses yeux qu’il n’est pas foncièrement mauvais, juste… coincĂ©. Prisonnier d’un système qu’il n’arrive plus Ă contrĂ´ler.
— L’Ă©vidence de quoi, mademoiselle Delgado ?
— Que cette Ă©cole protège les bourreaux au dĂ©triment des victimes. Que l’influence des donateurs passe avant la sĂ©curitĂ© des Ă©lèves.
Il se rassoit lourdement dans son fauteuil, semble soudain vieilli de dix ans.
— Vous ne comprenez pas les enjeux, mademoiselle. Cette Ă©cole dĂ©pend de ses mĂ©cènes pour survivre. Sans eux…
— Sans eux, vous n’auriez peut-ĂŞtre pas les moyens de vos ambitions, mais vous auriez encore votre intĂ©gritĂ©.
Le silence s’Ă©tire entre nous. Madame Moreau a cessĂ© d’Ă©crire, son stylo suspendu au-dessus de son carnet. L’atmosphère s’est tendue d’une tout autre manière.
— Vous pensez vraiment que je prends plaisir à cette situation ? finit-il par murmurer.
— Non, monsieur. Je pense que vous ĂŞtes pris au piège. Mais moi aussi, je le suis. Et contrairement Ă vous, je n’ai pas choisi de me mettre dans cette position.
Il retire ses lunettes, se frotte les yeux avec lassitude. Je prends une profonde inspiration, tentant de calmer le torrent de rage qui bouillonne en moi.
— Monsieur le doyen, dis-je d’une voix plus posĂ©e, vous savez très bien que les preuves contre ChloĂ© Batellier existent. Mon père vous les a prĂ©sentĂ©es. Pourquoi refusez-vous d’agir ?
Il se rassoit, évite mon regard, tripote nerveusement son stylo.
— Les procĂ©dures disciplinaires sont complexes, mademoiselle Delgado. Nous ne pouvons pas…
— Vous ne pouvez pas quoi ? Protéger vos élèves ? Faire respecter le règlement intérieur ?
— Nous devons ĂŞtre sĂ»rs de nos dĂ©cisions avant d’agir. Une accusation mal fondĂ©e pourrait avoir des consĂ©quences…
— Des conséquences sur quoi ? Sur qui ?
Il me regarde enfin, et je lis dans ses yeux quelque chose qui ressemble Ă de la fatigue. Comme s’il portait un fardeau trop lourd pour ses Ă©paules.
— Mademoiselle Delgado, nous ne pouvons pas agir sur de simples soupçons.
— Alors expliquez-moi au moins pourquoi une Ă©lève peut harceler impunĂ©ment ses camarades pendant que l’administration ferme les yeux !
— Je ne ferme pas les yeux ! s’exclame-t-il, mais sa protestation sonne faux.
— Vraiment ? Alors oĂą est l’enquĂŞte promise Ă mon père ? OĂą sont les sanctions ? Pourquoi ChloĂ© n’a-t-elle pas Ă©tĂ© changĂ©e de groupe ?
Il se lève, va à la fenêtre, garde une posture rigide.
— Mademoiselle Delgado, vous outrepassez largement vos prĂ©rogatives d’Ă©lève.
— Mes prĂ©rogatives ? Il s’agit de ma sĂ©curitĂ© !
— Les dĂ©cisions disciplinaires relèvent de l’administration, pas des Ă©lèves. Nous suivons des procĂ©dures strictes.
— Des procĂ©dures qui n’aboutissent jamais, apparemment.
Il se retourne, le visage fermé.
— Je vous interdis de remettre en question nos mĂ©thodes. Cette Ă©cole a une rĂ©putation d’excellence Ă maintenir.
— Une réputation plus importante que la vie de vos élèves ?
— Ne soyez pas ridicule. Chaque situation est évaluée avec le plus grand sérieux.
— Alors pourquoi Élise Mayol est-elle morte ?
— Mademoiselle Mayol a malheureusement choisi de mettre fin Ă ses jours. L’enquĂŞte a conclu Ă un suicide. Cette triste affaire est classĂ©e, mademoiselle Delgado. DĂ©finitivement.
Son ton devient glacial, autoritaire.
— Et je vous conseille vivement de cesser vos investigations dĂ©placĂ©es. Elles nuisent au climat de l’Ă©cole.
— Mes investigations ? Vous voulez dire ma recherche de vérité ?
— Je veux dire votre comportement perturbateur. Vous semez le trouble depuis votre arrivée.
— C’est moi qui sème le trouble ? Pas celle qui harcèle ?
— Les accusations non fondées sont un délit, mademoiselle Delgado. Je vous suggère de faire preuve de prudence.
— Mes accusations sont parfaitement fondées et vous le savez !
Il revient s’asseoir, reprend une contenance officielle.
— Cette conversation a assez durĂ©. Voici ce qui va se passer : vous allez cesser immĂ©diatement vos… recherches. Vous vous concentrerez sur vos Ă©tudes. Et vous Ă©viterez soigneusement de crĂ©er des conflits. Nous fermerons les yeux sur votre emportement de ce jour. Mais Ă l’avenir, tâchez de respecter l’autoritĂ© de cette Ă©cole. Vous n’êtes qu’une Ă©lève.
C’est bien ça le problème. L’importance accordée à ceux qui ne sont “que des élèves” et pas des “filles de”.
— Nous étudierons la possibilité de réaménager les groupes de travaux dirigés.
— Et… c’est tout ?
— C’est tout ce que vous obtiendrez, mademoiselle. Je ne suis pas seul aux commandes, bien que je sois le Doyen. Il y a tout un conseil d’administration qui Ĺ“uvre.
— Oui, j’en ai entendu parlé…
— C’est Ă prendre ou Ă laisser. Si toutefois notre mode opĂ©ratoire s’avère trop difficile Ă supporter pour vous, il vous reviendra de choisir de quitter l’école.
Son culot me débecte. Je bosse comme une dingue en dehors des cours pour m’offrir l’Académie Orphée, et il me suggère de partir. Mon simple sens de la contradiction suffit à lui éviter cette fausse joie.
— Je n’irai nulle part.
Je le regarde, cet homme qui se cache derrière sa fonction pour éviter de prendre ses responsabilités.
— Bien, dans ce cas, nous nous en tiendrons là pour aujourd’hui. Notre entrevue portrait sur cette photographie et je vous ai entendue.
— Si vous le dites, marmonné-je.
Son visage se crispe imperceptiblement.
Chapitre 16
Jules
La patinoire est remplie, logique vu la tempĂŞte de neige qu’il fait dehors. Les patineurs du dimanche après-midi s’éclatent sur la glace, Ă tous les sens du terme, et j’aperçois Hugo qui s’active dans sa petite caisse. L’euphorie d’hier pulse encore dans mes veines. Ethan Roche. Un album de duos. Il veut collaborer avec nous, avec Ambre, avec Margaux aussi. Quand il nous a expliquĂ© son projet hier, j’ai d’abord cru Ă une blague. Un producteur reconnu qui nous propose de participer Ă un de ses albums ? Nous, des premières annĂ©es ? Ambre Ă©tait tellement sous le choc qu’elle en bĂ©gayait presque. Margaux, d’ordinaire si posĂ©e, sautillait littĂ©ralement sur place. Moi, j’avais envie de hurler de joie.
— Tiens, regardez qui voilĂ ! lance Hugo en m’apercevant. Le beau gosse tĂ©nĂ©breux de service.
Ce crétin n’a même pas coupé le micro, si bien que sa vanne se répand dans les hauts-parleurs. Il quitte sa guitoune et me donne une tape sur l’épaule. Son sourire habituel est là , mais je perçois quelque chose de différent dans son regard.
— Salut, dis-je en m’appuyant contre la balustrade, encore euphorique. Tu ne devineras jamais ce qui vient d’arriver.
— Laisse-moi deviner. Tu t’es réconciliée avec ma jolie collègue ?
— T’es con…
— Pourtant, je la trouve plus joyeuse… c’est donc pas grâce à toi.
— Lâche l’affaire, ça te regarde pas.
— Bon, alors c’est quoi ta super nouvelle, captain ?
Ce surnom qui me suit depuis l’époque où j’étais le leader des loups blancs, plus personne ne l’emploie, sauf lui. Hugo a toujours aimé surnommer les gens qu’il apprécie. C’est comme un compliment dans sa bouche.
— Ethan Roche nous propose d’enregistrer un titre avec lui. Sur un album de duos.
Hugo s’arrĂŞte net, ses gants Ă mi-chemin de sa poche.
— Waouh ! Et tu dis “nous” ?
— Ouais, Ambre, Margaux et moi.
— Sérieusement ?
— Il a adorĂ© nos prestations hier. Il prĂ©pare un projet avec plusieurs duos de jeunes talents, et il veut qu’on en fasse partie.
— Putain, Jules ! C’est Ă©norme !
Pour la première fois depuis des semaines, je vois Hugo sourire pour de vrai. Un sourire sans arrière-pensée, sans cette ombre qui plane constamment sur lui depuis…
— C’est le genre d’opportunitĂ© dont rĂŞvent les gens qui sortent de cette Ă©cole, ajoute-t-il. Et vous, vous l’avez en première annĂ©e ?
— Je n’arrive toujours pas Ă y croire. Ambre Ă©tait tellement choquĂ©e qu’elle a failli s’Ă©vanouir. Margaux riait et pleurait en mĂŞme temps.
— Je ne connais pas cette Margaux, mais je peux la comprendre. Et ça se concrétise quand ?
— Il veut qu’on enregistre des dĂ©mos dans les prochaines semaines. Si elles lui plaisent, on signe.
Hugo retire ses gants, secoue la tĂŞte avec admiration.
— Ça peut changer vos vies, ça.
— J’espère. Tu as entendu le titre composĂ© par Ambre… pfff. C’était magique.
Ă€ la mention d’Ambre, l’expression d’Hugo s’allège aussitĂ´t.
— Oh… mon pote est amoureux.
— Je te parle de musique.
— Mais oui, bien sûr. Et avec l’interprète de ce morceau, ça va mieux ?
— Ça va… Enfin, autant que ça peut aller dans ce bordel ambiant.
— J’ai l’impression que c’est une malédiction…
Il retire ses gants, passe une main dans ses cheveux bruns. Hugo a toujours eu cette façon directe d’aborder les choses, sans dĂ©tour ni faux-semblant.
— Tu parles de quoi ?
— De ta copine qui se fait persĂ©cuter par cette garce de Batellier. De cette Ă©cole de merde qui protège les bourreaux. Du fait qu’on laisse les mĂŞmes erreurs se reproduire.
Sa voix se durcit sur ces derniers mots. Je sais qu’il pense à Élise. Il ne m’en a jamais parlĂ©, trop pudique sur ce sujet, mais j’avais devinĂ© depuis longtemps qu’il craquait pour elle.
— Elle s’est bien dĂ©fendue hier avec le doyen, paraĂ®t-il.
— Ouais, c’est ce qu’elle m’a dit. Elle l’a secoué… mais ça risque de lui retomber dessus.
Hugo remonte sur la glace, reprend son balai.
— Elle peut compter sur moi pour l’aider, dis-je simplement.
— Évidemment. C’est bien pour ça que tu es lĂ , non ?
Il me lance un regard entendu. Hugo me connaît depuis des années. Il sait très bien qu’il n’est pas la seule personne que je comptais croiser ici.
— Ta petite rebelle s’exerce dans le sas d’affĂ»tage. Je lui ai montrĂ© comment affĂ»ter les lames ce matin. Elle avait l’air d’avoir besoin de s’occuper les mains après sa convocation chez Saint Clair.
Je souris malgré moi. L’imaginer se dépatouiller avec cette grosse machine m’attendrit et m’amuse à la fois.
— Méfie-toi, elle va devenir indispensable ici. Peut-être même te piquer ta place ! plaisanté-je pour détendre l’atmosphère.
Il se marre, aussi avide que moi d’instant légers. Hugo m’offre le premier vrai sourire de notre conversation.
— On ne détrône pas un as comme moi si facilement.
Je lui adresse un clin d’Ĺ“il et prends le chemin des escaliers quand il me retient.
— Hey, Jules ?
Je me retourne vers lui.
— Garde-la près de toi. Ces gens-là ne plaisantent pas.
— Je sais. On ne les laissera pas faire.
Il hoche la tĂŞte, nous nous comprenons. Hugo et moi, on ne s’est jamais fait de grands discours, mais on sait qu’on peut compter l’un sur l’autre.
J’entre dans la banque Ă patins comme si j’étais chez moi, et traverse le local pour atteindre un second, plus Ă©troit, duquel provient un grincement dĂ©testable.
Elle y est encore.
Mon cĹ“ur s’accĂ©lère lĂ©gèrement.
Je pousse la porte entrouverte et la dĂ©couvre lĂ , assise sur un tabouret devant l’affĂ»teuse, penchĂ©e sur une paire de patins. Ses cheveux crĂ©pus sont attachĂ©s en chignon, quelques mèches rebelles encadrent son visage concentrĂ©. Elle porte un vieux sweat trop grand qui lui donne un air vulnĂ©rable, le gilet sans manches aux couleurs de la station par dessus.
Elle est Ă croquer.
— Ambre ?
Cette dernière sursaute, lève les yeux vers moi. Son visage s’illumine d’un sourire soulagĂ©.
— Jules ! Tu m’as fait peur.
— Qu’est-ce que tu fais lĂ ?
— Hugo m’a montrĂ© comment affĂ»ter les patins ce matin. J’avais besoin de… de faire quelque chose de mes mains. De me vider la tĂŞte.
Elle se lève, Ă©poussette ses mains sur son jean. Dans ce petit espace confinĂ©, sa proximitĂ© me fait l’effet d’une dĂ©charge Ă©lectrique.
— Comment ça s’est passĂ© hier finalement ? J’ai croisĂ© Margaux en dĂ©but de soirĂ©e, qui m’a dit que tu l’avais bien remis Ă sa place…
— Disons que j’ai cessé de courber le dos. Il n’a pas apprécié. Il m’a même laissé entendre que si je continuais à défier l’autorité de l’école, je pouvais être suspendue.
— C’est le monde à l’envers…
— Ouais, mais…
Son visage s’Ă©claire d’un sourire magnifique.
— T’imagine ce qui nous arrive ? C’est incroyable, Jules ! Un duo avec Ethan Roche ! On n’arrive toujours pas Ă y croire avec Margaux.
— Ouais, c’est fou. J’espère que ça va le faire.
Pour le moment, rien n’est signé, et je sais comme tout peut aller vite dans ce microcosme. Mais j’ai aussi envie d’y croire.
— J’ai encore du mal Ă rĂ©aliser.
Elle fait un pas vers moi, spontanĂ©ment, puis hĂ©site. Cette distance qu’elle maintient parfois entre nous me blesse. Ne jamais savoir si l’on est ensemble ou juste Ă cĂ´tĂ©, aussi. Je n’aime pas les concepts, je dĂ©teste les cases et je ne veux pas l’enfermer alors qu’elle peine encore Ă envisager un “nous”. Mais parfois, j’aimerais juste cesser de naviguer en eaux troubles. Sa façon de me regarder change. Elle s’éloigne, se renferme, comme si elle venait de remettre un masque plus officiel.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandĂ©-je doucement.
— Rien. C’est juste que… après ma conversation avec le doyen, et puis celle avec Chloé…
— ChloĂ© t’a parlĂ© ?
— Elle m’a menacĂ©e. Encore. Mais cette fois, c’Ă©tait diffĂ©rent. Je l’ai vue… faiblir. Quand je lui ai parlĂ© de toi et d’Ethan… elle a eu mal. Je ne l’aurais pas crĂ», mais cette fille ressent des Ă©motions.
Ça m’arrache un sourire sans joie. Ça ne fait pas d’elle quelqu’un de bien.
— Ethan et ChloĂ© ? Il s’est passĂ© quelque chose entre eux ? Elle n’a rien dit de prĂ©cis. Juste des allusions. Comme si elle le connaissait intimement.
Son côté détective est de retour.
Je réfléchis un instant, fouillant dans mes souvenirs.
— En fait, maintenant que tu en parles… elle avait fait un stage dans ses locaux Ă seize ans… quand elle Ă©tait en seconde ou en première, je crois. Pendant les vacances d’Ă©tĂ©. Mais j’en sais pas plus. Elle Ă©tait jeune…
— Et ?
Elle me défie. Ou ne saisit pas le fond de mes pensées.
— Par rapport à lui… je ne pense pas que.
— Il était au sommet de sa gloire il y a quatre ans, il venait d’exploser avec son premier gros titre.
— Et tu penses qu’elle a tenté de se le mettre dans la poche ? Si tôt ?
— Rien ne m’étonne venant d’elle.
— J’ai du mal à le croire…
— Tu la connaissais bien à cette époque ?
— Pas plus que les autres de notre âge qui vivent dans le coin.
— Je ne pense pas que ce soit surréaliste dans ce milieu. Un producteur influent, une ado ambitieuse de famille riche…
Ambre fronce les sourcils, mal Ă l’aise. Je tente de saisir son sous-entendu.
— Tu veux dire qu’il y aurait eu quelque chose entre eux ? Alors qu’elle Ă©tait mineure ?
— Je ne dis rien. Mais ça expliquerait pourquoi elle semblait si sĂ»re d’elle hier, et pourquoi elle a paru si… dĂ©stabilisĂ©e quand il ne l’a pas choisie, elle.
— Et maintenant il nous propose un contrat. À nous.
Ce qui va sans doute encore plus déchaîner la colère de notre ennemie.
Ambre s’appuie contre l’Ă©tabli, fatiguĂ©e. Elle se passe une main sur le front, perdue. Les Ă©vĂ©nements de ces derniers jours l’ont Ă©puisĂ©e.
— Jules, j’ai peur.
Ces trois mots me brisent le cĹ“ur. Je m’approche d’elle, lentement.
— Peur de quoi ?
— De ce qu’ils pourraient faire. Le doyen m’a avertie. ChloĂ© aussi. J’ai l’impression d’ĂŞtre cernĂ©e. J’ai l’impression que si j’agis selon ce qui est juste, je risque ma peau, au mieux mon avenir.
— Tu n’es pas seule.
— Je sais. Mais parfois… parfois j’ai l’impression que vous vous mettez en danger par ma faute. Toi, Margaux, Hugo…
— Ambre…
Je tends la main vers elle, effleure sa joue. Elle ne recule pas.
— On fait ça parce qu’on y croit. Parce que c’est juste pour nous aussi.
— Mais toi ? Pourquoi tu le fais, toi ?
La question me prend au dépourvu par sa simplicité.
— Parce que tu comptes plus pour moi que tout le reste.
Les mots sortent tout seuls, sans filtre. Ambre me regarde, surprise par ma sincérité brutale.
— Jules…
Je me rapproche encore, nos visages ne sont plus qu’Ă quelques centimètres. Dans ce petit local, Ă©clairĂ©s par la seule ampoule nue du plafond, nous sommes dans notre bulle.
Et je l’embrasse. Doucement d’abord, presque timidement. Puis avec plus d’intensitĂ© quand elle rĂ©pond Ă mon baiser. Ses mains remontent vers ma nuque, s’emmĂŞlent dans mes cheveux. Tout le reste s’efface : les menaces, l’Ă©cole, la guerre que nous menons. Il n’y a plus qu’elle et moi. Quand nous nous sĂ©parons, elle pose son front contre le mien.
— Tu m’as manquĂ©, murmure-t-elle.
— Toi aussi. Tellement.
— Je ne sais plus oĂą j’en suis, Jules. Entre nous, cette enquĂŞte, les menaces… J’ai l’impression de perdre pied.
— Alors accroche-toi à moi.
Mes mains glissent sous son sweat, trouvent la peau chaude de son dos. Elle frissonne sous mes caresses, se presse contre moi. Dans cet espace restreint, entourĂ©s d’outils et de lames affĂ»tĂ©es, nous crĂ©ons notre propre refuge.
— Promets-moi qu’on va s’en sortir.
— Je te le promets.
Elle se blottit dans mes bras, et je sens sa respiration qui s’apaise contre mon cou. Toute cette force qu’elle affiche en public, cette dĂ©termination… ici, elle peut juste ĂŞtre elle-mĂŞme.
— Jules…
— Mmh ?
— Je dois finir mon travail. Hugo compte sur moi pour terminer ces lames avant la fermeture.
Je jette un coup d’Ĺ“il aux patins qui attendent encore sur l’Ă©tabli.
— Combien de temps ?
— Je finis dans une demi-heure.
— OK, je t’aide.
— Tu sais faire ça ?
— Je te rappelle que j’ai fait du hockey pendant des années…
Nous nous remettons au travail, mais l’atmosphère a changĂ©. Chaque frĂ´lement de nos doigts quand nous nous passons les outils Ă©lectrise l’air entre nous. Chaque regard Ă©changĂ© intensifie cette tension dĂ©licieuse. Ambre a du mal Ă se concentrer, et moi je ne vaux pas mieux. J’ai beau feindre la totale maĂ®trise, impossible de nier les papillons qui dansent le tango dans mon ventre avec cette proximitĂ©.
— Tu me déconcentres, murmure-t-elle quand nos épaules se touchent.
— Désolé, dis-je en riant.
Et je ne recule pas. Au contraire, je me rapproche encore un peu plus.
— Menteur, souffle-t-elle en souriant.
Nous terminons les dernières lames dans un silence chargĂ© d’Ă©lectricitĂ©. Chaque minute qui passe rend l’attente plus difficile. Quand enfin la dernière paire est prĂŞte, Ambre se tourne vers moi.
— Fini.
— Timing parfait, déclaré-je après avoir jeté un œil sur la petite horloge accrochée au mur.
Elle range les outils méthodiquement, mais je vois ses mains qui tremblent légèrement. Cette tension entre nous est devenue presque insoutenable.
— Tu… ça te dit qu’on aille chez moi ? Soirée pizza ?
Ma question lui arrache un petit rire. Je perçois durant quelques secondes son hésitation. Notre passé récent la met en garde, mais je ne suis pas dupe. Nous sommes deux dans cette danse d’attraction et de passion. Aucun de nous deux ne sait mentir.
— J’ai pas envie de te laisser partir, avoué-je, en m’avançant jusqu’à ce que nos corps se frôlent.
Ma voix n’est qu’un chuchotement, sincère et empreint de mon trouble. Elle déglutit, mise à mal par ma franchise et sans doute aussi, par ses propres ressentis.
— D’accord. Mais c’est vraiment parce que j’adore les pizzas.
Sa petite moue taquine et sa répartie me tire un rire soulagé.
Nous quittons le local ensemble, Ambre prĂ©vient Hugo qu’elle a terminĂ©, ce dernier nous accorde un clin d’Ĺ“il entendu avant de nous laisser partir. Rien de très discret, mais je m’en fous. Elle se tient Ă mes cĂ´tĂ©s et ça me suffit pour me sentir heureux.
Le trajet jusqu’Ă mon studio se fait dans un silence Ă©lectrique. Je suis venu Ă pieds, et remonter ma rue avec les dix centimètres de poudreuses dĂ©jĂ tombĂ©s n’a rien d’une promenade de santĂ©. Plus d’une fois, je lui Ă©vite la chute, et j’en profite pour lui dĂ©rober un baiser. Elle m’a beaucoup trop manquĂ©. Nos mains se cherchent, se trouvent, se quittent, se retrouvent.
ArrivĂ©s devant chez moi, on s’agrippe Ă la rambarde des escaliers pour atteindre mon studio au rez-de-chaussĂ©e.
— Chéri ?
Je sursaute, et relâche Ambre que je tenais par la taille.
Ma mère débarque avec sa pelle à neige, essouflée.
— Oh… bonjour.
Avec son bonnet trop grand et ses boucles blondes, ma mère improvise un sourire parfait en apercevant ma visiteuse.
— Heu, bonjour, bégaye Ambre.
— Merde, murmuré-je.
Ambre me regarde, surprise. Nous n’avions pas prĂ©vu ça. Lui prĂ©senter mes parents si tĂ´t, alors qu’elle peine dĂ©jĂ Ă mettre un mot sur notre relation, ça risque de lui filer la trouille, et je peux le comprendre.
— Maman, je te présente Ambre. Ambre, voici ma mère.
— Enchantée, répond mon invitée, peu à l’aise.
— Ambre ! s’exclame ma mère, et je vois ses yeux qui brillent d’une curiositĂ© bienveillante. Jules nous a parlĂ© de vous ! Vous ĂŞtes dans la mĂŞme Ă©cole, c’est ça ?
Cette fois, c’est moi qui rougit. Elle n’était pas forcée de balancer ça…
— Oui, madame.
— Maman, on allait juste…
— Vous ne pouvez pas rester dehors par ce temps ! Entrez donc vous réchauffer ! Ton père vient de rentrer aussi, Jules. Il sera ravi de rencontrer ton amie.
Le mot « amie » me fait tiquer. Ma mère scrute la jolie brune avec un intĂ©rĂŞt non dissimulĂ©, et je sens que cette rencontre impromptue va vite tourner Ă l’interrogatoire.
— On ne voudrait pas déranger, tente Ambre poliment.
— Déranger ? Jamais ! En plus, je suis passée acheter une délicieuse potée chez le traiteur. Il y en a largement pour quatre. Allez, venez !
Ma mère a déjà décidé. Elle abandonne sa pelle contre le mur et nous fait signe de la suivre vers la maison principale.
— Maman, vraiment, on…
— Il n’y a pas de « on » qui tienne ! Cette jeune fille va attraper la mort dans cette tenue !
Ambre me lance un regard mi-amusĂ©, mi-paniquĂ©. Je hausse les Ă©paules avec un sourire d’excuse. Quand ma mère a une idĂ©e en tĂŞte…
— D’accord, dit finalement Ambre.
Nous suivons ma mère dans l’escalier qui mène Ă l’Ă©tage. Des parfums gourmands nous accueillent, mĂ©lange de lĂ©gumes mijotĂ©s et de pain chaud. Mon père apparaĂ®t dans le couloir, un torchon Ă la main.
— Tiens, voilà notre petite star de la musique ! Et… ?
— Papa, voici Ambre. Ambre, mon père.
— Bonsoir monsieur, dit Ambre avec cette politesse un peu guindĂ©e qu’elle adopte quand elle est mal Ă l’aise.
— Bonsoir ! Alors c’est vous, la chanteuse prodige dont Jules nous rabat les oreilles !
— Papa…
Et de deux…. ne manque que Cynthia pour ajouter une couche. Par chance, elle n’est pas conviée ce soir.
— Quoi ? C’est vrai ! Il n’arrĂŞte pas de nous parler de vos duos, de votre voix exceptionnelle…
Je sens mes joues qui s’enflamment. Mes parents ont ce don pour me mettre dans l’embarras au pire moment. Ambre me jette un coup d’Ĺ“il amusĂ©.
— Il exagère sûrement, répond-elle modestement.
— J’en doute ! Allez, installez-vous. Claire, sers donc un apĂ©ritif Ă nos invitĂ©s.
Ma mère s’affaire dĂ©jĂ , sortant verres et bouteilles. Le chalet familial me paraĂ®t soudain minuscule avec nous quatre dedans. Ambre retire sa veste, et prend place sur le canapĂ© que lui indique mon père. Je m’assois Ă ses cĂ´tĂ©s, bien dĂ©cidĂ© Ă ne pas les laisser l’effrayer.
Chapitre 17
Ambre
Le chalet familial des Duval sent bon la cuisine mijotĂ©e et la chaleur humaine. J’observe le dĂ©cor autour de moi. C’est chaleureux, boisĂ©, authentique, luxueux aussi, mais ça respire l’amour. Ils l’ignorent, mais j’avais dĂ©jĂ dĂ©gustĂ© un petit dĂ©jeuner dans leur cuisine… ce souvenir me rĂ©chauffe le cĹ“ur. Des photos de Jules enfant sur les Ă©tagères, quelques trophĂ©es de hockey, des livres partout. Ă€ l’opposĂ© de l’univers glacial, du marbre et des moulures au plafond de l’AcadĂ©mie.
Jules se tient sur la chaise juxtaposĂ©e de la mienne, et je sens immĂ©diatement le poids des regards parentaux sur nous. Analyse en cours. Son père, Michel, s’installe en face de nous avec un sourire bienveillant mais curieux.
— Alors, Ambre, Jules nous a dit que vous chantiez divinement bien. Il paraît que vous avez fait sensation à Paris ?
— Jules en rajoute. Disons, qu’on s’est bien dĂ©brouillĂ© tous les deux, rĂ©ponds-je en jetant un coup d’Ĺ“il Ă mon alliĂ© qui rougit lĂ©gèrement.
— Oh non, j’Ă©tais lĂ ! Jules nous a appelĂ©s directement après votre prestation. Il Ă©tait dans tous ses Ă©tats, pas vrai chĂ©ri ?
Le principal concerné se racle la gorge, visiblement embarrassé.
— Maman…
— Quoi ? C’est vrai ! Il n’arrĂŞtait pas de dire « vous auriez dĂ» l’entendre, elle Ă©tait parfaite, sa voix Ă©tait… »
— Maman, ça suffit !
Je ne peux m’empĂŞcher de sourire devant sa gĂŞne. C’est attendrissant de le voir ainsi dĂ©stabilisĂ© par l’enthousiasme de ses parents.
— Et ce producteur, reprend Michel, Ethan quelque chose… il vous propose vraiment un contrat ?
— Ethan Roche, oui. Enfin, il souhaite d’abord qu’on enregistre des dĂ©mos. Il semble intĂ©ressĂ© par Jules, Margaux et moi.
— Margaux ? demande Claire.
— Une amie. Et une pianiste exceptionnelle, précisé-je.
— Trois contrats d’un coup ! s’extasie-t-elle. Vous vous rendez compte de la chance que vous avez ?
— On a encore du mal à y croire, avoué-je.
Jules glisse sa main dans la mienne sous la table. Ce geste discret me rĂ©chauffe le cĹ“ur, mais m’embarrasse aussi. Que voient ses parents ? Que pensent-ils de nous ? De cette relation qui n’en est peut-ĂŞtre pas une ?
— Et vous venez d’oĂą, ma chĂ©rie ? demande sa mère en nous servant l’apĂ©ritif.
— De Lyon. Enfin, de la banlieue.
— Vos parents doivent être fiers !
— Mon père, oui. Ma mère… elle nous a quittĂ©s quand j’Ă©tais petite.
Un silence gĂŞnĂ© s’installe. Je sens Jules qui serre ma main un peu plus fort. Nous n’avons jamais eu l’occasion d’en parler. Ă€ vrai dire, il nous reste beaucoup Ă dĂ©couvrir l’un de l’autre.
— Oh, je suis désolée, murmure Claire.
— Ce n’est rien. Mon père a fait un travail formidable. Et ma sĹ“ur aĂ®nĂ©e aussi.
— Jules nous a dit que vous aviez traversé des moments difficiles dans votre ancienne école, dit prudemment Michel.
Je sens mon corps se raidir. Jusqu’oĂą Jules a-t-il racontĂ© mon histoire ?
— Papa…, l’avertit Jules.
— Non, ça va, dis-je. C’est vrai, j’ai subi du harcèlement. Mais c’est derrière moi maintenant.
— Et Ă l’AcadĂ©mie, ça se passe bien ? insiste Claire avec une sollicitude maternelle et un sourire qui se veut bienveillant.
Je jette un regard Ă Jules. Comment rĂ©pondre à ça ? Lui dire que leur fils risque sa peau pour m’aider Ă faire tomber la fille du principal mĂ©cène de l’Ă©cole ?
— Globalement, oui. Il y a bien quelques tensions, mais Jules m’aide beaucoup.
— Notre fils a bon cœur, dit fièrement Michel.
— Papa…, grogne Jules.
— C’est vrai ! Tu as tendance Ă vouloir sauver tout le monde.
Cette remarque me fait tilter. Vouloir me sauver… ce n’est pas ce que fait Jules. Lui-mĂŞme a dĂ©jĂ exprimĂ© qu’il savait que nous n’étions pas une demoiselle en dĂ©tresse et son pseudo sauveur.
— Jules ne me sauve pas, interviens-je avec une pointe de fermeté. Nous nous entraidons juste mutuellement.
Michel et Claire échangent un regard entendu.
— Eh bien, c’est chouette ! rebondit sa mère avec un enthousiasme feint, comme pour arrêter là la gêne qui s’installait. Ambre, je ne vous ai pas demandé, vous appréciez le vin blanc ? Je vous ai servis, mais si vous n’aimais pas je…
— C’est parfait, merci.
En réalité, j’ai du mal avec le vin. Mais je souhaite juste terminer cet examen au plus vite et sans vague.
Le dîner se poursuit dans une ambiance plus détendue. Claire nous raconte leurs vacances, Michel parle de son travail. Je me laisse bercer par cette normalité familiale qui me manque parfois. Bien que leur niveau de vie s’avère très différent du mien, ces gens semblent abordables et bien loin de l’image que je me fais des grosses familles locales… ils n’ont rien des Batellier, de toute évidence.
Jules reste près de moi, attentif, prĂ©venant. Nos jambes se frĂ´lent sous la table, nos regards se cherchent, se trouvent, se sourient. L’attraction entre nous est Ă©vidente, presque palpable. Ses parents l’ont sĂ»rement remarquĂ©e. Quand Jules se lève pour dĂ©barrasser, sa main effleure mon Ă©paule. Quand je l’aide Ă la cuisine, nos corps s’effleurent de façon naturelle. Cette tension Ă©lectrique qui nous consume depuis ce matin refuse de se taire.
— Vous formez un beau couple, me glisse Claire pendant que Jules et son père discutent hockey au salon.
— On n’est pas… enfin, nous ne sommes pas…
— Ensemble ? sourit-elle. Ma chĂ©rie, ça se voit comme le nez au milieu de la figure. La façon dont il vous observe, dont vous vous regardez tous les deux…
— C’est compliquĂ©.
— L’amour l’est toujours, au dĂ©but. Surtout Ă votre âge. Mais les yeux ne mentent pas. Ils sont le reflet de ce qu’on ne dit pas avec des mots.
Amour. Le mot rĂ©sonne d’une manière Ă©trange dans mes oreilles. Est-ce vraiment de l’amour ? Je ne me suis mĂŞme pas posĂ©e la question Je n’ai pas de rĂ©ponse, de toute façon.
Il est presque vingt-deux heures quand nous prenons congĂ©. Claire me serre dans ses bras comme si j’Ă©tais dĂ©jĂ de la famille.
— Revenez quand vous voulez, Ambre. Et prenez soin de notre Jules.
— Maman, je ne suis plus un enfant.
— Pour moi, tu le seras toujours. Que crois-tu ?
Elle rit toute seule et part au salon avec son mari.
Dehors, la neige continue de tomber. Jules me guide vers son studio, sa main dans la mienne. On descend les marches, et il referme derrière nous. Un silence nous accueille quand il allume la pièce. On se regarde tous les deux avant de soupirer et de rire de concert. Je m’exprime la première.
— Waouh, c’était…
— Bizarre ?
Je valide d’un hochement de tête.
— Dis-moi juste qu’ils ne t’ont pas donné envie de partir en courant… J’ai pas envie que tu t’éloignes de moi, Ambre.
Ma respiration se coupe. L’affection qui transparaît de ses craintes fait battre mon cœur plus vite. Juste pour lui.
— Je parle pas juste de ce soir…
J’avale ma salive avec peine. Je dois cligner des yeux pour combattre l’émotion qui menace de me faire verser une larme. Je me rapproche et je pose mes mains sur ses joues. Je plonge mes yeux dans les siens, bouleversée par le tumulte qui l’anime.
— Et où voudrais-tu que j’aille, hein ?
C’est qu’un murmure, un aveu soufflé par l’instinct. J’ai besoin de le rassurer, parce que je ressens le profond besoin chez lui de l’être. J’ai été stupide au point de penser que j’étais la seule des deux en quête de garanties, d’un peu d’assurance… mais Jules, même s’il a l’habitude d’énoncer les faits de manière frontale, s’avère bien moins à l’aise quand il s’agit de respecter ses propres besoins, son bien-être. Comme si c’était secondaire.
— Tes parents sont adorables. Et ça ne m’étonne pas.
— Ils t’aiment dĂ©jĂ . Ma mère va me harceler de questions pendant des semaines.
Il marque une hésitation, cherche ses mots, ce qui ne lui ressemble pas.
— Tu veux… tu veux rester ? Ou tu prĂ©fères que je te raccompagne ?
Sa question sonne comme une invitation mais aussi comme une échappatoire. Il me laisse le choix, comme toujours. Cette délicatesse me touche toujours autant.
— Je reste.
Son soulagement se lit sur son sourire.
— Tu veux boire quelque chose ?
— Non, merci.
Nous nous tenons lĂ , soudain maladroits. Toute cette tension accumulĂ©e, ces envies refoulĂ©es, cette attirance qui nous consume… et maintenant que nous sommes seuls, nous ne savons plus comment agir.
— Ambre…
— Oui ?
— Ce que mon père a dit tout Ă l’heure… tu ne dois pas croire que…
— Que tu cherches à me sauver ?
— Je ne cherche pas Ă te sauver. Tu n’as besoin de personne pour ça.
Il s’approche de moi, lentement.
— Alors, qu’est-ce que tu veux, Jules ?
— Toi. Juste toi. Rien que toi.
Et mes lèvres trouvent les siennes. Cette fois, pas de retenue, pas d’hĂ©sitation. Nous nous embrassons avec cette passion trop longtemps contenue. Ses mains se perdent dans mes cheveux, les miennes explorent son dos sous son pull.
Entre deux baisers, je repense à ses doutes. J’ai besoin qu’il m’entende lui accorder cette confiance pour laquelle il s’est tant battu.
— Comment voudrais-tu que je parte loin de toi ? J’peux pas…
Cette nuit-lĂ , nous faisons l’amour avec une tendresse infinie.
Pas comme la première fois Ă Paris, maladroite et dĂ©couverte. Cette fois, nous nous connaissons, nous nous apprivoisons. Jules est d’une douceur bouleversante, attentif Ă chacune de mes rĂ©actions. Nous prenons notre temps, savourons chaque caresse, chaque frisson. Nos âmes se retrouvent, nos corps cĂ©lèbrent ensemble ce moment. Jamais je n’ai partagĂ© une telle envie, une telle intensitĂ©. Sa main sur mes seins, sa manière de caresser chaque courbes de mon corps, de me faire me sentir belle, moi qui me suis toujours sentie en conflit avec cette apparence. Dans ses bras, je deviens une autre, ou juste un peu plus moi. J’aime l’entendre grogner quand le plaisir gagne, et que nous nous affalons l’un sur l’autre, repus, juste pour un temps, de l’un de l’autre et de cette Ă©vidence entre nous.
Blottie contre lui dans son lit Ă©troit, j’Ă©coute sa respiration qui s’apaise. Dehors, la neige continue de tomber en silence. Pour la première fois depuis des jours, je me sens en paix.
— Tu sais ce que j’ai dit Ă ma mère quand elle m’a demandĂ© qui tu Ă©tais pour moi ? chuchote-t-il dans mes cheveux.
— Non… quoi ?
— Que tu étais la fille qui avait remis de la couleur dans ma vie.
Mon cœur fait un bond. Sa façon à lui de dire les choses sans les dire. Cette pudeur, cette poésie qui lui ressemble tant.
Je me tourne vers lui dans la pĂ©nombre. Ses prunelles brillent d’une tendresse dĂ©licieuse.
— Et toi, tu es le premier à qui je confie autant de mon cœur, murmuré-je, fébrile, mes yeux plantés dans les siens.
Il sourit, passe ses doigts sur ma joue.
— Alors on est quittes.
Nous nous regardons en silence, conscients de l’importance de ce moment. Pas besoin de grands mots. Nous venons de nous dire l’essentiel.
Je m’endors dans ses bras, apaisĂ©e.
Mon tĂ©lĂ©phone vibre vers trois heures du matin. Ă€ demi endormie, je tends la main vers l’appareil posĂ© sur la table de nuit. Un email dont le sujet me glace : « Justice pour Élise ». Je dĂ©chiffre l’adresse, encore assoupie, mais c’est envoyĂ© d’un poste anonyme.
Je me redresse dans le lit, le cĹ“ur battant. Jules marmonne dans son sommeil mais ne se rĂ©veille pas. J’ouvre le message.
“Cette vidĂ©o a Ă©tĂ© filmĂ©e le 10 dĂ©cembre, moins d’un mois avant sa mort. Les images parlent d’elles-mĂŞmes. Elise connaissait son existence, elle prĂ©voyait de la dĂ©voiler mais elle avait la trouille… et n’en n’a pas eu le temps. Ă€ toi de dĂ©cider quoi en faire.”
Personne ne signe. Mystère absolu.
Mes mains tremblent quand je clique sur la pièce jointe. La vidĂ©o se lance. La qualitĂ© est moyenne, filmĂ©e de loin, en contre-plongĂ©e, mais on reconnaĂ®t parfaitement les deux filles. ChloĂ© a coincĂ© Élise contre les casiers. On l’entend clairement la menacer.
— Si tu ouvres encore ta bouche, sale petite pute, je te jure que tu vas le regretter. Tu crois que ton papa chéri va pouvoir te protéger ?
Élise recule, terrorisée.
— ChloĂ©, arrĂŞte, s’il te plaĂ®t… Je ne t’ai rien fait !
— Tu plaisantes ! C’est la troisième fois que tu me grilles ! Ce contrat était pour moi, salope ! Et d’ailleurs, reste loin de Jules ! Il est à moi. Comme tout le reste. Cette école y compris.
— On est juste amis !
— Ferme-la ! Tu vas me faire le plaisir de disparaĂ®tre de cette Ă©cole. Ou alors…
Chloé saisit Élise par les cheveux, lui cogne la tête contre le casier.
— Ou alors quoi ? demande Élise, les larmes aux yeux. Ça ne te suffit pas de faire de ma vie un enfer ?
— Ou alors je m’occuperai de toi. Personnellement. Tu sais que je connais tes petits secrets, et je suis certaine que l’école adorera les dĂ©couvrir. C’est pas joli joli de soulever sa jupe si facilement… tu espĂ©rais quoi ? DĂ©crocher toutes les opportunitĂ©s et me doubler ? Fini de jouer !
— Tu es folle !
Une claque part, je serre les dents, les larmes montent. Soudain, Chloé se retourne et comprend qu’elles ne sont pas seules.
— Non, je suis déterminée, et il n’y a pas de place pour les faibles dans cet endroit. Tu dégages de l’école ou je balance tes secrets.
— Vas-y, si c’est tout ce que tu as ! — Comme ça au moins, tu n’auras plus aucune emprise sur moi !
Élise se rebiffe, tente son coup de poker. Son ennemie enrage.
— Oh si… parce que tu sembles avoir oublié que j’ai les pleins pouvoirs ici. Si je décide que tu respires trop de mon air, je peux t’écraser comme une mouche. Et crois-moi, tu préfèrerais être morte plutôt que je me charge de ton cas…
Un bruit de fond suspend la scène.
— C’est quoi ce bordel, qui est là ?
Le téléphone ne filme plus la blonde, mais le sol.
— Y’a qui dans cette cabine, sors de là , putain ! Je te jure que t’as rien vu, ou t’es morte aussi !
La vidĂ©o s’arrĂŞte lĂ . Je reste pĂ©trifiĂ©e. C’est la preuve irrĂ©futable que nous cherchions. ChloĂ© menace directement Élise de mort.
— Ambre ? Qu’est-ce qui se passe ?
Jules se réveille, inquiet de me voir assise, tremblante.
— On l’a, Jules. On a la preuve.
Je lui tends le téléphone. Il visionne la vidéo, devient livide.
— Putain… Qui t’a envoyĂ© ça ?
— Je ne sais pas. Quelqu’un qui veut que la vĂ©ritĂ© Ă©clate.
— Il faut aller voir la police. Immédiatement.
— À trois heures du matin ?
— Dès la première heure, alors. Cette vidĂ©o change tout, Ambre. Avec ça, ils ne pourront plus Ă©touffer l’affaire.
— Non, je veux faire des copies, les confier à des personnes de confiance.
— Tu as raison. On ira ensuite.
Je hoche la tĂŞte, mais une apprĂ©hension sourde m’envahit. Si nous rendons cette vidĂ©o publique, il n’y aura plus de retour en arrière possible. Nous dĂ©fions directement les Batellier. Et ça, ils ne nous le pardonneront jamais. Nous ne pouvons pas agir sans filet de sĂ©curitĂ©, d’autant qu’il n’est pas impossible que la police soit de mèche avec le grand magnat des affaires locales.
— Tu as peur ? demande Jules en me voyant hésiter.
— Je suis terrifiée. Mais on ne peut pas laisser passer ça.
— Non. Élise mérite justice. Toi aussi.
Il me prend dans ses bras, me serre contre lui.
— Quoi qu’il arrive, on le fera ensemble.
— Ensemble, répété-je.
Pour la première fois, ce mot ne me fait plus peur. Nous sommes réunis, Jules et moi. Pas juste pour cette enquête, pas juste pour nous protéger mutuellement. Ensemble pour de vrai.
BientĂ´t, nous irons voir la police. BientĂ´t, nous changerons le cours des choses. Mais cette nuit, dans ses bras, je savoure ces derniers instants de paix avant la tempĂŞte.
Car je le sais : après cette vidéo, plus rien ne sera jamais comme avant.
