Jules

Je la revois s’éloigner dans les couloirs de l’AcadĂ©mie, son sac sur l’épaule, droite comme un “i” malgrĂ© les regards. Ambre. Celle qui a fait voler en Ă©clats mes silences, celle qui me confronte Ă  moi-mĂȘme plus que je ne l’aurais voulu. Je sais qu’elle souffre. Et je sais que je n’ai pas su ĂȘtre lĂ  au bon moment. Je lui ai donnĂ© ce carnet parce que c’était tout ce que j’avais. Tout ce que je suis. Et mĂȘme ça, je ne suis pas sĂ»r que ce soit suffisant pour effacer mes erreurs.

Les mots de ChloĂ© rĂ©sonnent encore dans ma tĂȘte. Venimeux. Puants. J’aurais dĂ» lui cracher mon mĂ©pris en pleine figure, mais Ă  quoi bon ? Elle se repaĂźt de ça. De la douleur des autres. Je n’en peux plus de jouer les lĂąches. Pourtant, c’est ce que j’ai fait pendant des mois. DĂ©tourner le regard. PrĂ©texter que ce n’était pas mes affaires. MĂȘme avec Élise. Surtout avec Élise.

Je n’en ai parlĂ© Ă  personne. Je me suis convaincu que je n’aurais rien pu changer. Mais c’est faux. Je l’ai vue s’éteindre. Et je me suis tu. Parce que c’était plus facile de penser que j’étais impuissant ou que ce n’était pas si grave, qu’elle se relĂšverait. Et puis parce que je craignais de me retrouver Ă  sa place, ensuite. 

Assis sur le rebord de ma fenĂȘtre, je regarde les montagnes au loin. Elles semblent aussi froides que mon esprit. 

Je pense à Ambre. Elle mérite mieux que tout ce cirque. Mieux que les doutes que je lui inflige. Mieux que mes erreurs. Et pourtant, elle reste. Elle se bat. Elle est plus forte que moi.

Je l’admire pour ce courage que je n’ai pas eu quand il le fallait.

Il est presque vingt et une heures quand mon portable sonne. Un SMS.

“Je suis en bas de chez toi, mais je n’ose pas monter
”


La flemme de bouger me quitte aussitĂŽt et je saute d’un bond, j’enfile une paire de baskets et sors de mon studio. La neige ne refroidit mĂȘme pas mon Ă©lan. Je la vois, tout en bas des escaliers, Ă©clairĂ©e par le lampadaire de la rue. 

— Ben, viens !

Hésitante, les mains dans les poches, elle me sourit avec une timidité adorable.

— Ben, y’a tes parents
 je vois de la lumiĂšre Ă  l’étage.

— Ils n’ont jamais mangĂ© personne, dis-je avec un sourire. Et tu peux te contenter de rester dans ma partie de la maison.

Face Ă  son hĂ©sitation, je la rejoins totalement. Ça caille, mais je m’en fous. Parce qu’elle est lĂ , qu’elle est venue de son plein grĂ©, et que rien que ça, c’est dĂ©jĂ  une source de bonheur intense pour mon palpitant en ruines. 

— Tu montes ?

— Non, je passais juste te rendre ça


Elle ouvre sa besace et me tend mon carnet. Je l’attrape, mais reporte rapidement mon attention sur ses iris noirs.

— Tu l’as lu ?

— Mmm

— Cette fois, je suis un livre ouvert pour toi.

— Il est triste, ce livre


Sa voix se casse sur ces derniers mots. Je dĂ©glutis, conscient de cette vĂ©ritĂ© que je ne cherche mĂȘme pas Ă  lui cacher. 

— Disons qu’il a encore du mal à

— À quoi ? murmure-t-elle.

Parfois les mots sont si durs Ă  prononcer que je leur prĂ©fĂšre les dessins. Un crayon, une page blanche, et la douleur s’évacue, s’exprime, m’évite la combustion. VoilĂ  pourquoi ce carnet m’a sauvĂ© plus d’une fois.

— À croire à des jours meilleurs.

Ma rĂ©ponse est un murmure. Je me racle la gorge, bien dĂ©cidĂ© Ă  ne pas pleurer, Ă  me reprendre avant d’avoir l’air ridicule. Elle n’a pas besoin d’une couche de drame en plus. Elle subit dĂ©jĂ  son quotidien difficile. Mais alors que je cherche Ă  me dĂ©battre avec la froideur qui m’avale, Ambre coupe court Ă  mes idĂ©es noires. D’un baiser inattendu, elle caresse mes lĂšvres et m’offre une issue vers un paradis auquel je ne croyais plus vraiment.

Quelques secondes volĂ©es dans un monde trop brutal, quelques Ă©tincelles de magie suspendues dans l’air glacĂ© d’une nuit sombre. Elle se recule avant que je n’aie le temps de l’entourer de mes bras.

— Pardon.

— Ne t’excuse jamais pour ça.

Son sourire en coin m’attendrit. Et tel un pantin, je tente de rappeler la larme qui s’était enfuie sous mes paupiĂšres face aux tornades qui soufflent sur mon Ăąme. 

Je la laisse prendre les distances dont elle a besoin, malgrĂ© tout heureux d’avoir partagĂ© ces instants prĂ©cieux avec elle. La gratitude que j’éprouve a chassĂ© les nuages pour un temps. 

— Je vais rentrer


Je décide de ne pas la laisser repartir comme ça. Je refuse de lui dire au revoir sans savoir quand se présentera la prochaine occasion de partager un peu de son temps.

— T’as quelque chose de prĂ©vu samedi matin, avant ta journĂ©e de boulot ?

Elle me regarde, mĂ©fiante. Toujours ce rĂ©flexe de dĂ©fense, ancrĂ© si profondĂ©ment qu’il me fend le cƓur.

— Pourquoi ?

— Je voudrais t’emmener quelque part. En montagne. Rien de fou, une petite balade en snowboard, ou en ski si tu prĂ©fĂšres.

Elle s’étouffe.

— Tu veux m’apprendre à faire du snowboard ?

— Ou juste glisser un peu pour le plaisir. Te montrer ce coin que j’aime bien. C’est
 calme. IsolĂ©. Un de mes endroits prĂ©fĂ©rĂ©s. 

Elle sourit, Ă  peine, se mord les lĂšvres, mais c’est lĂ . Une esquisse de lumiĂšre. Elle ne dit pas oui. Mais elle ne dit pas non non plus. Et ça suffit Ă  allumer quelque chose en moi. Une promesse de pause, de respiration. Peut-ĂȘtre mĂȘme
 un peu de paix.

— Tu veux que je te raccompagne ?

— Non, ça va aller.

— Ambre


— Oui ?

— Pourquoi est-ce que tu m’empĂȘches de te protĂ©ger ? 

— Parce que je suis une grande fille ?

— Je n’ai jamais dis le contraire, mais à deux, on est plus forts que seuls


Elle ne rĂ©pond rien. Juste ce sourire lointain. 

— Bonne nuit, Jules.

— À demain, huit heures, devant l’école ? tentĂ©-je.

Son sourire s’élargit.

— On verra


Et puis elle s’évapore dans la nuit. Une nuit chargĂ©e d’un espoir qui me glisse un “et si ?” salvateur.

J’arrive avec un quart d’heure d’avance, deux snowboards, une paire de boots pour elle, et un casque. J’ignore les regards d’un groupe de filles, plus loin. Les gens qui dĂ©barquent de la ville ont la fĂącheuse tendance d’ĂȘtre fascinĂ©s par les locaux qui maĂźtrisent l’art de la glisse. Et y’a un truc avec le snow, je ne sais pas pourquoi, ça fait bader certaines filles. Perso, moi, ce qui m’intĂ©resse, c’est le plaisir fou que je prends quand je dĂ©vale les pentes et quand les courbes que ma planche trace me permettent de planer loin de ma rĂ©alitĂ©. 

J’espĂšre ne pas avoir trimballĂ© tout ce matos pour rien, parce que mon sourire, mĂȘme s’il est franc, cache comme il peut l’apprĂ©hension qu’elle ne vienne pas. J’ai envie de vivre ces moments avec elle. 

Alors, quand je la vois dĂ©barquer dans un ensemble blanc et un bonnet pĂ©ruvien sur la tĂȘte, j’éclate d’un rire sincĂšre. Elle boude en approchant.

— Tu te fiches de moi ? Je peux repartir, tu sais ?

— Non, je suis juste
 heureux.

Ma rĂ©ponse la mouche. Elle ne dit plus rien. Je lui propose de mettre ses boots sur le banc d’à cĂŽtĂ©, elle range ses baskets dans son sac Ă  dos. Quand je lui demande de se mettre debout et de fermer les yeux, elle croit Ă  un mauvais remake de notre cours de danse. Je la bouscule et son pied gauche par en premier.

— Goofy, j’avais vu juste. ça nous Ă©vitera d’aller changer la planche. 

— Gou quoi ?

— Tu mettras le pied gauche devant.

— Ah, si tu le dis
 Je prends mon poste dans deux heures, alors on ferait mieux de ne pas tarder.

— Promis, on sera à l’heure. Allez, suis-moi.

Le tĂ©lĂ©phĂ©rique nous dĂ©pose au sommet, lĂ  oĂč la neige semble vierge de toute trace. Il n’y a presque personne, juste un couple de locaux plus loin et quelques skieurs dĂ©jĂ  lancĂ©s. Le vent est sec, mordant, mais le ciel bleu Ă©clatant suffit Ă  rĂ©chauffer l’instant. On contourne la zone pour accĂ©der Ă  mon petit coin. Une piste bien moins empruntĂ©e, surtout Ă  cette heure-lĂ . Un peu plus bas, un ruisseau gelĂ© a créé une cascade.

La vue est superbe

Je l’aide Ă  attacher ses pieds, vĂ©rifie les fixations. Elle serre les dents, un peu crispĂ©e. C’est normal. Je me souviens encore de mes premiĂšres descentes, du froid dans le dos, des jambes en coton, beaucoup, vraiment beaucoup de chutes avant de comprendre. Mais elle se tient droite, dĂ©terminĂ©e.

— Je t’explique d’abord comment tourner, dis-je. Tu verras, c’est plus simple que ça en a l’air.

On s’éloigne un peu des pistes principales. J’ai un coin, Ă  l’abri des regards, une pente douce bordĂ©e de sapins. Parfait pour dĂ©buter. Je glisse doucement, elle me suit maladroitement, s’étale, rĂąle, recommence. Et je l’encourage, sans jamais me moquer. Parce que ce que je vois, c’est une fille qui ose. Qui lutte. Qui veut se battre contre plus que la gravitĂ©.

Elle chute de nouveau, tombe sur les fesses avec un bruit sourd, puis Ă©clate de rire. Et ce rire-lĂ , c’est comme une rĂ©compense. Un baume.

— J’y arriverai jamais, souffle-t-elle en retirant ses gants.

— Tu te dĂ©brouilles trĂšs bien. Et puis, ce n’est pas une compĂ©tition.

— Tu dis ça parce que t’es Ă  l’aise sur une planche. Moi, j’ai l’impression d’ĂȘtre un pingouin sur une patinoire.

Je ris avec elle. Je m’approche, m’agenouille dans la neige.

— T’es dix fois plus courageuse que n’importe qui ici. 

Elle me regarde, souffle un peu. Je tends la main pour l’aider à se relever. Ses gants frîlent les miens. Elle ne recule pas. On se relùve ensemble.

— Encore une ? proposĂ©-je.

Elle acquiesce. On recommence. Deux, trois fois. Elle parvient enfin Ă  enchaĂźner deux virages sans tomber, mĂȘme si ce n’est pas parfait. Mais elle rayonne.

— Je crois que j’aime ça, me confie-t-elle. Ce moment
 ce calme. C’est comme si rien d’autre n’existait.

— C’est exactement pour ça que je viens ici. Pour oublier le reste.

On s’accorde une pause Ă  mi-descente, aux abords de la forĂȘt. Pas besoin de redescendre tout de suite. Il reste du temps. Je sors deux barres Ă©nergĂ©tiques de mon sac, une gourde, et mon appareil photo. Elle le remarque immĂ©diatement.

— Tu photographies souvent ?

Je hoche la tĂȘte.

— Depuis toujours. C’est une façon de garder des souvenirs qui ne s’effaceront pas. Des instants, des Ă©motions. Des gens qui comptent. La nature et sa magie. Et puis, certaines photos parlent plus que des mots ou avouent ce que les gens ne disent pas. 

Je la fixe un instant, appareil en main.

— Je peux ?

Elle hoche la tĂȘte, un peu surprise. Je dĂ©clenche. Une, deux photos. Juste elle, dans le froid, avec ce feu dans le regard, le rose aux jours. Une lumiĂšre rare. Elle baisse les yeux, gĂȘnĂ©e.

— Tu ne m’avais jamais dit que t’étais douĂ© avec un objectif.

— Tu ne m’as pas Ă©coutĂ© quand je me suis prĂ©sentĂ© le premier jour ?

Elle rit doucement, puis fixe les cimes, pensive.

— J’étais tellement terroriste de me prĂ©senter que mon cerveau Ă  fait un black out de tout le reste.
— Je suis vexĂ©, plaisantĂ©-je.
Un nouveau rire de sa part.
— Je me souviens de toi. De ta timiditĂ©, de cette peur dans ton regard et pourtant, de l’élĂ©gance que tu dĂ©gageais. Ton naturel. 

Elle rougit, détourne le regard.

— Tu devrais exposer tes photos, un jour. Pas seulement les garder pour toi.

Je hausse les Ă©paules. Peut-ĂȘtre. Pas maintenant. Mais peut-ĂȘtre.

On reste lĂ  un moment. Juste le bruit du vent dans les branches et nos respirations lentes. Le soleil descend peu Ă  peu, caressant les montagnes d’une lueur dorĂ©e. C’est beau Ă  en pleurer. Et, silencieusement, je prends d’autres clichĂ©s. Non pas d’elle, cette fois, mais de nous deux, lĂ , dans cet instant suspendu.

Quand on finit par rejoindre la piste, le reste de la descente se fait doucement. Je la guide, elle progresse. Notre proximitĂ© ne semble pas la dĂ©ranger, pas mĂȘme quand on tombe de concert. Je pourrais en profiter mille fois pour tenter de l’embrasser, et ce n’est pas l’envie qui me manque, seulement, je ne veux rien prĂ©cipiter. Je veux lui donner l’espace et le temps qu’elle mĂ©rite. 

Comme hier soir.

Elle choisira quand elle sera prĂȘte Ă  me faire totalement confiance. Pour de bon.

Chaque chute est un prĂ©texte Ă  rire, chaque mĂštre conquis une victoire. On arrive finalement Ă  la station en fin d’aprĂšs-midi, fourbus, mais lĂ©gers. Le genre de fatigue heureuse.

Je charge les snowboards dans le coffre. Elle m’aide, sans un mot. Et puis, juste avant de monter dans la voiture, elle me dit :

— Jules ?

Je me tourne vers elle.

— Merci pour ça. Je crois que j’en avais besoin


Je souris.

— Moi aussi.