Ambre

Je n’ai presque pas fermĂ© l’Ɠil. 

J’ai le sentiment d’ĂȘtre une machine Ă  laver en cycle d’essorage intensif, tout ce linge qui se heurte aux parois, balancĂ© d’un cĂŽtĂ© puis de l’autre. Mes pensĂ©es tourbillonnent sans rĂ©pit, refusant de se calmer. Le carnet de Jules repose sous mon visage, je me suis assoupie sur sa couverture usĂ©e, presque chaude malgrĂ© la fraĂźcheur de la piĂšce. Je le saisis en douceur, comme si toucher ses pages pouvait m’engloutir ou m’apporter une rĂ©ponse. Lentement, j’ouvre ce monde secret qu’il m’a offert, chaque dessin, chaque mot m’aspire, dĂ©voilant une part de lui que personne ne connaĂźt vraiment. C’est un cri silencieux, une confession sans voix, une douleur peinte et Ă©crite dans les marges de son Ăąme. Au fil des pages, je ressens son combat intĂ©rieur, ses blessures profondes, sa solitude palpable, mais aussi son dĂ©sir dĂ©sespĂ©rĂ© d’ĂȘtre compris, acceptĂ©. Ce carnet est bien plus qu’un simple journal : c’est son cƓur Ă  nu, posĂ© devant moi, fragile et puissant Ă  la fois. Je sais, dĂšs cet instant, que rien ne sera plus pareil entre nous.

Il y a des gribouillis dĂ©sordonnĂ©s, des bouts d’images et de mots Ă©clatĂ©s, tĂ©moignant d’un esprit agitĂ©, d’une colĂšre sourde. Son trait n’est pas dĂ©butant, je devine qu’il s’exerce depuis des annĂ©es.

Il parle d’exclusion, de peur, de failles invisibles aux yeux des autres. Chaque partie est un pont vers son monde intĂ©rieur, celui qu’il refuse d’exprimer Ă  haute voix. Je sens que cet acte de me confier ce carnet est une forme de confiance fragile, un appel au secours aussi. 

Au fil des pages, je sens toute sa douleur. Ce mĂ©lange d’angoisse et de colĂšre qui cherche Ă  s’échapper par le trait nerveux de son crayon. Certaines pages sont noires d’encre, comme une nuit qu’il ne peut traverser. D’autres laissent apparaĂźtre des Ă©clairs de lumiĂšre, des instants suspendus, tels un arbre dĂ©nudĂ© au milieu de l’hiver. Parmi les dessins, je reconnais parfois des fragments d’évĂ©nements — un violoncelle cassĂ©, des mains qui se croisent, des regards fuyants. Les mots, eux, disent peu, mais suffisent Ă  faire naĂźtre un Ă©cho puissant : « Perdu(e) », « SOS », « Silence », « On finit tous par partir ». Ce carnet, c’est sa voix quand il n’a plus la force de parler.

Je tourne lentement les pages, absorbĂ©e, tandis que j’entre dans une intimitĂ© qui me bouleverse. Il y a lĂ  une vulnĂ©rabilitĂ© immense, une peur indicible. Pourtant, c’est aussi un appel, une demande muette d’ĂȘtre compris, d’ĂȘtre vu au-delĂ  des apparences. En me dĂ©voilant ces souvenirs, Jules m’offre un bout de lui-mĂȘme, fragile et prĂ©cieux. Je me sens soudain trĂšs proche de lui, mĂȘme si le fossĂ© du passĂ© reste entre nous.
Un croquis plus dĂ©licat semble le reprĂ©senter avec ses parents, enfant. Son sourire me touche.  Deux pages plus loin, une photo immortalisant ce mĂȘme instant de vie confirme mes doutes. Le petit Jules se tient entre son pĂšre et sa mĂšre, une mine rĂ©jouie et innocente.
Plus j’avance vers la fin du carnet, plus les dessins deviennent sombres, pleins de colĂšre et d’injustice. Des bribes de phrases tĂ©moignent de son mal ĂȘtre grandissant. Jusqu’au mot “Pourquoi ?” rĂ©pĂ©tĂ© plusieurs fois.
L’ultime page, c’est un gribouillis furieux, desquels ressortent les mots “venin”, “poison”, “mortel”…
ChloĂ©. Je me souviens de l’avoir vu se libĂ©rer dans ce carnet lors de notre prĂ©sentation Ă  la classe. Les piĂšces du puzzle s’assemblent. 

Une boule se forme dans ma poitrine. J’ai mal pour deux. 

La sonnerie de mon rĂ©veil me rappelle que je dois me prĂ©parer, et que cette journĂ©e n’aura rien d’une promenade de plaisir, pas aprĂšs qu’une Ă©niĂšme fois, j’ai Ă©tĂ© la cible de cette furie


Je glisse le carnet dans mon sac avec un mĂ©lange de respect et de prĂ©cautions. Ce secret partagĂ© me lie Ă  lui, mais j’ai encore besoin de temps pour apprivoiser tout ça. La lumiĂšre pĂąle du matin commence Ă  filtrer Ă  travers la fenĂȘtre, et avec elle, une lueur d’espoir : celle que, peut-ĂȘtre, cette complicitĂ© naissante pourra nous aider Ă  affronter la tempĂȘte.

Je retrouve Margaux au bout du couloir de notre bĂątiment.

— Hey
 je ne te demanderai pas si ça va


— Je survivrai, me contentĂ©-je de rĂ©pondre, consciente de ce Ă  quoi elle fait rĂ©fĂ©rence. L’école entiĂšre a vu ce clichĂ© odieux.

— Je sais que ce sont des conneries, et on devine toutes les deux qui en est Ă  l’origine.

— Elle n’a mĂȘme pas dĂ©menti
 Jules l’a dĂ©fiĂ©e, hier, elle a prĂ©tendu ne rien savoir quelques secondes avant de profĂ©rer de nouvelles menaces.

Margaux écoute abasourdie.

— Il t’a dĂ©fendue, hein ? Je commence Ă  bien l’aimer, celui-lĂ .

Je souris, triste, et puis je lui tends le carnet, hĂ©sitante. Elle le feuillette doucement, comme si elle manipulait un objet prĂ©cieux. Sans un mot, elle comprend. Son regard bienveillant m’encourage, me donne la force de ne pas abandonner.

— Il veut te prouver sa fiabilité 

Je ne rĂ©ponds rien, juste un hochement de tĂȘte.
— Tu l’as lu ?

— Oui.
— Et ?
— Rien qui l’incrimine. Mais beaucoup de
 douleur. 

Mon ami relùve ses lunettes rondes au-dessus de sa frange et prend une seconde pour m’observer.

— Ambre
 s’il te plaĂźt, ne repousse pas un alliĂ© sincĂšre juste parce que tu as peur d’ĂȘtre déçue. Ne te prive pas de l’aide de ceux qui t’aiment vraiment. 

Je sais qu’elle dit vrai. Ses paroles sont un pansement agrĂ©able, ce matin, d’autant que le cours qui va suivre n’aura pas la mĂȘme douceur.

On descend les deux Ă©tages qui nous sĂ©parent de l’école, et Ă  peine on franchit la grande porte que je l’aperçois.

Jules se tient lĂ , au dĂ©but du hall, bras croisĂ©s, dans l’attente. La mine prĂ©occupĂ©e. Quand il nous voit, il me rejoint illico. 

— Salut


— Salut, rĂ©pond-on en chƓur.

— Je t’attendais.

— Pourquoi ?

— Juste parce que j’ai pensĂ© que. t’aurais pas envie de t’y rendre seule. 

— Tu m’a oubliĂ© dans l’équation, golden boy, plaisante Margaux.

Un lĂ©ger malaise s’installe, je dĂ©cide d’y couper court.

— J’ai pas besoin


— D’ĂȘtre sauvĂ©e, ça je le sais. Mais tu sais dĂ©jĂ  que je n’ai rien d’un prince, alors
 je me dis qu’on peut juste ĂȘtre nous et aller en cours ensemble.

Margaux se retient de sourire
 une minute. Avant d’afficher un qui dĂ©voile toutes ses dents.

Des chuchotements nous jugent, des regards nous observent.  

— Tu sais que beaucoup s’imaginent que je me tape un de nos profs ?

Ma question est glaciale, autant que la colĂšre qu’anime en moi cette idĂ©e.

— Tu crois vraiment que ça m’intĂ©resse ce qu’ils peuvent raconter ? Je ne vis pas reclus depuis plus d’un an pour rien


Je m’apprĂȘte Ă  lui rĂ©torquer qu’il ferait mieux de garder ses distances, mais il me coupe l’herbe sous le pied en attrapant ma main dans sa paume chaude. 

Je me tends aussitĂŽt. Notre proximitĂ© me bouscule, rĂ©veille en moi tous ces non-dits, cette attirance que je m’acharne Ă  faire taire depuis plusieurs jours alors que je crĂšve de le rejoindre pour de bon. 

— Juste nous, rĂ©pĂšte-t-il plus doucement. Pas de pression.

J’inspire un grand coup et j’essaie de me dĂ©tendre, tandis que Margaux, rĂ©jouie, prend les devants. 

Je tente d’ignorer les sourires et les regards malsains. Le chemin jusqu’à la petite salle est un cauchemar, mais au moins, je n’y suis pas seule. j’ai avec moi deux alliĂ©s incroyables et dĂ©vouĂ©s. Peut-on vraiment Ă©prouver de la gratitude mĂȘme en enfer ?

On rentre dans la piĂšce et de nouveau les tĂ©lĂ©phones sonnent. Mon cƓur se serre, la main de Jules sur la mienne, aussi. 

— Putain, ils ont fermĂ© le hub ! s’écrie Gary. 

— Et ça t’étonne ? demande sa voisine, Julie.

Je me fais toute petite, et on retrouve nos siĂšges de fond de classe.

— C’est logique, commente une autre Ă©lĂšve.

C’est alors que Petrescu entre Ă  son tour, et le silence s’impose. Quelqu’un chuchote, un rire s’étouffe. Je m’enfonce dans mon fauteuil, et Jules me reprend la main. 

— Bonjour à tous.

— Monsieur pourquoi le hub est fermĂ© ? demande Eliott, deux rangs devant moi.

L’enseignant s’avĂšre plus tendu que d’ordinaire. 

— Si tu ne connais pas la raison de cette fermeture, fĂ©licitations, tu es l’un des rares Ă  ne pas ĂȘtre en permanence sur son tĂ©lĂ©phone et tu as manquĂ© la derniĂšre ignominie montĂ©e par un ou une Ă©tudiant en mal de mĂ©lodrame. 

Son laïus sùche toute la classe. Il m’adresse un furtif regard lorsqu’il balaye toute la piùce.

— Parce que je ne prĂŽne absolument pas le silence en de tels cas, laissez-moi clarifier la situation. Quelqu’un a jugĂ© malin de me photographier Ă  mon insu alors que je m’entretenais avec une Ă©lĂšve. Et ce mĂȘme petit gĂ©nie a dĂ©cidĂ© de manipuler cette image pour la transformer en un sordide dĂ©chet. L’école va trĂšs probablement prendre des mesures disciplinaires envers l’auteur de cette infamie. Nous ne laisserons plus passer le moindre dĂ©bordement de ce genre. Maintenant, commençons le cours. 

— Mais monsieur, insiste Gary : on va faire comment pour recevoir les infos sans le hub ?

— J’en sais rien Gary, comment faisait-on avant ? Par vol de mouette ou par tĂ©lĂ©gramme ?

Sa boutade dĂ©clenche quelques rires bienvenus. 

— Bon, dossier clos. Vous le savez, dans une semaine, les anciens Ă©lĂšves viendront vous rendre visite durant une journĂ©e, pour partager avec vous de prĂ©cieux conseils et vous parler de l’aprĂšs. Parce que certaines de ces rencontres peuvent vous ouvrir de jolies portes, j’aimerais qu’on travaille votre confiance en vous sur scĂšne. Ce serait dommage de laisser votre timiditĂ© vous Ă©loigner de telles opportunitĂ©s. Et pour le jour J, je voudrais que chacun de vous essaie d’écrire au moins un couplet et un refrain pour le chanter devant les anciens Ă©lĂšves.

Waouh. J’ai dĂ©jĂ  Ă©crit et composĂ©, mais jamais je n’ai interprĂ©tĂ© mes propres morceaux devant qui que ce soit. Ce dĂ©fi de taille ravive en moi la peur des autres. Mais la passion de la musique, elle aussi combat. Et elle veut se faire entendre, m’offrir une chance. Une issue de secours de premier choix. 

Le cours dĂ©file trop lentement. J’évite de croiser le regard de celle qui m’obsĂšde et pourtant, je ne cesse de la fixer quand elle observe la scĂšne et commente systĂ©matiquement les prestations des autres, avec Audrey, sa nouvelle meilleure amie. Je me suis toujours demandĂ© pourquoi les gens suivaient ce genre de personnes
 par peur, sans doute, de se retrouver en face d’eux. Et parce qu’ils ont le sentiment de briller un peu Ă  leurs cĂŽtĂ©s. Je prĂ©fĂšre de loin la tranquillitĂ© de l’ombre dans laquelle j’évolue la plupart du temps. 

L’aprĂšs-midi, durant une pause entre deux cours, je prĂ©tends vouloir aller faire une sieste pour que mes deux alliĂ©s acceptent de me laisser seule sans s’inquiĂ©ter. Je dĂ©fie les regards pesants et rejoins l’aile nord de l’école, suivant scrupuleusement le planning des troisiĂšmes annĂ©es sur la copie que j’en ai faite. 

— Hey, c’est la fille de la photo ? lance un type pour faire le malin.

— Ouais, la mĂȘme qui se dandinait sur la vidĂ©o pirate.

Je les ignore, j’avale ma salive et lui trouve un  goĂ»t d’amertume, de rancƓur, de douleur. Je garde la tĂȘte haute, dĂ©terminĂ©e Ă  ne pas reculer. OĂč sont donc passĂ©s tous ceux qui se sont assis Ă  mes cĂŽtĂ©s dans l’amphi théùtre ? Ont-ils tous peur de prendre ma place si leur attitude devient dissonante avec celle des bourreaux de cette Ă©cole ? Ou ne sont-ils que des moutons qui changent de prĂ© dĂšs que l’herbe du leur est jaunie ? 

J’aperçois alors mon but.

— Jenn !

La belle brune se retourne, surprise de me voir. Mais trÚs vite, son sourire se transforme en une moue hésitante.

— Salut. Je peux te parler ?

— Ambre ! Salut
 je


— Oublie ce que tu as vu, c’était un montage, lui expliquĂ©-je d’un geste de la main.

— Je m’en doute


— J’aimerais te poser quelques questions, ça te dirait d’aller boire un cafĂ© ?

— Heu, non, je dois filer en cours de chant


Elle ment, j’ai son emploi du temps entre les mains. Quand elle le voit, elle tente de rectifier sa rĂ©ponse.

— Ce sont des cours en plus, pour rĂ©gler quelques soucis avec ma voix, tu connais Madame Renaud et son perfectionnisme.
Je la croirais présure. Presque. Elle me pousse à oublier toute notion de discrétion.

— OK, je veux juste savoir quel genre de relations tu entretenais avec Elise Mayol. 

Elle en reste bouche bée, jette des regards inquiets sur les cÎtés.

— Je rĂ©itĂšre ma question, tu peux prends quelques minutes pour aller boire un cafĂ© ?

— Non, dĂ©solĂ©e.
Je ne comprends pas, elle m’Ă©tait apparue si sympathique Ă  Paris, pourtant, ici, elle me repousse. Elle m’avait mĂȘme saluĂ© mon initiative concernant ChloĂ©. 

— Jenn, je


— Je ne la connaissais pas.

— Mais vous avez posĂ© ensemble lors du bal


Elle baisse les yeux. Lorsqu’elle les rel!ve, je dĂ©cĂšle de l’émotion dans ses prunelles. 

— C’était juste une photo. Je savais qu’elle avait besoin d’aide, et puisque j’ai connu ça aussi, on a beaucoup parlĂ©. Juste ce soir-lĂ . 

— Et apr!s ?

— On a repris nos vies.

Je peine Ă  le croire, pourtant, elle me laisse entendre que tout s’arrĂȘte ainsi. 

— Pourquoi tu n’as pas tentĂ© de l’aider encore ?

— Pour la mĂȘme raison que personne d’autre que toi n’a osĂ© lever le petit doigt face Ă  ce qui se tait ici. Parce que j’avais peur. 

Mes pires craintes se concrĂ©tisent. La peur a immobilisĂ© des centaines d’Ă©tudiants. Juste “ça”. Depuis la nuit des temps, l’homme rĂ©gi par la peur. Et l’AcadĂ©mie OrphĂ©e ne fait pas exception. 

— Je dois filer. Fais gaffe à toi, Ambre. Ce n’est pas un jeu.

Elle ne me laisse pas une seconde de plus et disparaĂźt dans une foule devenue trop dense pour que je m’y sente Ă  l’aise. 

Non, ce n’est pas un jeu. Ma vie non plus. Ma dignitĂ© non plus. VoilĂ  prĂ©cisĂ©ment pourquoi, avec ou sans son appui, je n’abandonnerai pas. 

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