CHAPITRE 1
Ma tĂȘte. Cette douleur lancinante. Et cette sonnerie, rĂ©pĂ©titive, aiguĂ«, et insensĂ©e. Tout sembla flou autour de moi lorsque mes paupiĂšres se rouvrirent, non sans un effort qui me parut surhumain. Elles Ă©taient lourdes. GonflĂ©es, aussi. Le bip incessant poursuivait son entreprise de dĂ©molition dans mes tympans, mais sa perception devenait plus claire. Un mur carrelĂ© de blanc me faisait face. Soudain, je paniquai, quelque chose gĂȘnait ma respiration. Mon souffle se rĂ©percutait contre une barriĂšre Ă©touffante, humide et chaude. Un masque. Je respirai via un masque ! Je tentai de mâen dĂ©faire dâune main, lâobjet devenant trop oppressant, mais quelquâun intervint. Je relevai les yeux vers ce bourreau : un mĂ©decin au vu de sa tenue. Un hĂŽpital. Comment avais-je atterri ici ? Comment⊠?
Mes idĂ©es se paralysĂšrent et ma gorge sâobstrua. Je savais comment. Je refusais de le croire, et pourtant, mon corps endolori gisait sur ce lit mĂ©dical. Je dĂ©couvris plusieurs infirmiĂšres sâagitant tout autour de moi. Et ce bip-bip, bien que ralenti dĂ©sormais, poursuivait sa mĂ©lodie dramatique et lancinante.
â Nâessayez pas de lâenlever, Madame. Respirez calmement, tout va bien se passer.
Je luttai contre la main de cette femme en blouse blanche. Son teint hĂąlĂ© et ses yeux noirs contrastaient avec la blancheur immaculĂ©e de tout le reste. Je tentai de rester consciente, mais je sentais au fond de moi que câĂ©tait perdu dâavance.
â Elle repart, Docteur !
Ce fut les derniers mots qui me parvinrent. Une seconde plus tard, ma vue se brouilla, mon cĆur ralentit, et je retrouvai la douceur du nĂ©ant.
* * *
Quelques heures plus tard.
â Madame Cooper, je sais que vous mâentendez. Nous allons avoir besoin de vous pour la suite. Je sais que ce nâest pas facile. Mais câest la seule maniĂšre de mettre un terme Ă tout ceci.
La respiration difficile, je mâĂ©tais recroquevillĂ©e sur le cĂŽtĂ© le moins douloureux dans lâunique but de tourner le dos Ă mon visiteur. Cette femme semblait bien connaĂźtre le sujet, mais quâimportait. CâĂ©tait trop tard pour moi, quoi quâelle fasse, cela ne changerait rien. Personne ne pouvait plus mâaider, pas mĂȘme moi. Lâassistante sociale que lâon mâavait envoyĂ©e tenta un dernier essai.
â Il faut dĂ©poser une plainte, Madame Cooper. Câest lâunique façon de lâempĂȘcher de recommencer.
Entre deux sanglots silencieux, je ris, amĂšre, Ă bout. Non sans peine, je me tortillai pour regarder mon interlocutrice, droit dans les yeux. Mes cĂŽtes endolories me coupĂšrent le souffle un instant, je grimaçai, mais ne dis rien. La pire douleur nâĂ©tait pas celle subie par mon corps.
â Vous voulez mâaider, vraiment ? lui lançai-je le regard plein de dĂ©fi. Ătouffez-moi !
La quinquagĂ©naire en tailleur me dĂ©visagea horrifiĂ©e. Je ne lĂąchai pas son regard, souhaitant lui faire comprendre une bonne fois pour toutes quâil nây avait plus personne Ă sauver dans cette piĂšce. Je lus un sentiment de peur, derriĂšre les carreaux Ă©pais de ses lunettes. La compassion ou la pitiĂ© firent elles aussi leur apparition. Je grimaçai, dĂ©goĂ»tĂ©e par ce monde dont je ne voulais plus. Dâune voix presque maternelle, lâassistance me jeta un regard empli de tristesse. VoilĂ qui me faisait une belle jambe.
â Madame Cooper, nous avons un centre qui serait prĂȘt Ă vous accueillir. Une place est sur le point de se libĂ©rerâŠ
â Quand ? la coupai-je.
â Dans deux semaines, Madame.
Je ris. Je dus serrer mes cĂŽtes tant elles me blessaient. Jâavais envie de pleurer, de crier et de me diriger vers cette fenĂȘtre pour finir en beautĂ©, par un saut de lâange qui rĂ©sumerait Ă merveille lâhistoire de ma vie. Mais je ne pouvais pas bouger. Ă cause de lui. Et de toute façon, les soigneurs interviendraient avant que je nâatteigne ces barreaux. Je voulus me gratter le front, mais ma main se confronta Ă une compresse ; je mâestomaquai. Restait-il une seule parcelle de mon corps non recouverte de plaies, de bleus, de fractures ressoudĂ©es ou non ? Ă quoi bon rĂ©parer un jouet que lâenfant briserait Ă nouveau, maintes et maintes fois ?
â Deux semaines, murmurai-je, lointaine.
â Câest tout ce que jâai Ă lâheure actuelle. En attendant, je peux rĂ©server cette place pour vousâŠ
â Inutile, la coupai-je. Ă ce rythme, il nây aura plus de Madame Cooper dâici lĂ . Laissez donc la place Ă quelquâun dont la longĂ©vitĂ© sâannonce meilleure.
Ma remarque la fit taire dĂ©finitivement. Cette pauvre femme ne faisait lĂ que son mĂ©tier, elle tentait de mâaider, mais le systĂšme ne lâaidait pas, elle, Ă faire les choses comme il faudrait. Le systĂšme nâaidait personne, certainement pas ceux qui en avaient le plus besoin. CâĂ©tait ainsi depuis toujours, et rien ne viendrait changer la donne. CâĂ©tait lâhistoire de ma vie, en y repensant. Jâavais toujours Ă©tĂ© en dehors des limites, trop originale pour les cases, trop diffĂ©rente pour y rentrer, et tant quâĂ faire, toujours prĂ©sente au mauvais endroit, au mauvais moment. Chacune des rencontres faites depuis dix ans nâavait Ă©tĂ© quâun des nombreux maillons me poussant inexorablement vers cette fin, sombre et inĂ©luctable. Lâeffet papillon, ironique et funeste, le rire moqueur dâun destin qui ne voulait pas de moi, voilĂ comment le mot « systĂšme » rĂ©sonnait en moi.
â Je suis dĂ©solĂ©e, Madame Cooper, souffla-t-elle en toute humilitĂ©. Je laisse ma carte sur votre chevet, il y a mon numĂ©ro dessus. Câest un numĂ©ro gratuit. NâhĂ©sitez pas Ă me contacter si vous changez dâavis.
Je hochai la tĂȘte par politesse, mais jâĂ©tais dĂ©jĂ loin. Je ne la regardai mĂȘme pas quitter ma piĂšce, me laissant seule avec une infirmiĂšre qui surveillait mes constantes et les rapportait dans un dossier. Je soupirai, lasse, fatiguĂ©e de ce cirque interminable.
â Vous ne souhaitez toujours pas que lâon contacte quelquâun ? me demanda-t-elle dâune voix caressante.
Je dĂ©clinai, silencieuse. Qui pouvais-je bien prĂ©venir ? Cliff avait pris soin dâĂ©loigner de moi ce quâil restait de ma famille au cours des huit annĂ©es passĂ©es ensemble. Jâavais coupĂ© tous liens avec mon pĂšre, rendue idiote par lâamour que je portais Ă cet homme, trop jeune et trop naĂŻve. Je ne lâavais pas mĂȘme conviĂ© Ă notre mariage. Nous avions fait cela en cachette, emportĂ©s par une fougue dont je peine aujourdâhui Ă me souvenir. Depuis quâil avait appris la nouvelle, six ans plus tĂŽt, il refusait tout contact avec moi. Ma mĂšre nous avait quittĂ©s lorsque je nâĂ©tais quâune enfant, dĂ©cimĂ©e par un foutu cancer dĂ©tectĂ© bien trop tard. Mon jeune frĂšre, Xander, sâĂ©tait enrĂŽlĂ© dans lâarmĂ©e des Ătats-Unis dâAmĂ©rique lors de son vingtiĂšme anniversaire. Il passait dĂ©sormais le plus clair de son temps en mission Ă lâĂ©tranger. Et je prĂ©fĂ©rais le garder loin de mes ennuis, de ma vie, et de Cliff. CâĂ©tait ma maniĂšre de le protĂ©ger de tout ça. La seule chose que je pouvais encore contrĂŽler dans mon existence : assurer mon rĂŽle de sĆur aĂźnĂ©e en lui interdisant dâentrer dans ma vie.
LâinfirmiĂšre quitta elle aussi les lieux aprĂšs mâavoir indiquĂ© le bouton quâil me suffisait dâactiver en cas de besoin.
Je me retrouvais enfin seule. Seule face Ă moi-mĂȘme, face Ă la rĂ©alitĂ© dramatique qui se jouait. Il me tuait Ă petit feu, et je nâavais aucune issue. Celui que jâavais autrefois aimĂ© de toutes mes forces devenait dĂ©sormais mon poison le plus mortel. Non content de diriger ma vie, il sâapprĂȘtait aussi Ă dĂ©cider de ma mort. Par chance, je ne lâavais pas vu depuis mon arrivĂ©e. De toute maniĂšre, je ne me rappelais pas de celle-ci. Souvent, je mâĂ©tais demandĂ© comment nous en Ă©tions arrivĂ©s lĂ . Je ne dĂ©tenais pas la rĂ©ponse. Un Ă©vĂ©nement en entraĂźnant un autre, jâimaginai quâune sĂ©rie de choix et de consentements Ă©taient Ă lâorigine de cette chute vertigineuse. MariĂ©s trĂšs jeunes, emportĂ©s par le dĂ©sir de vivre ensemble, nous avions tout prĂ©cipitĂ©. Cliff venait de reprendre lâentreprise familiale dans le bĂątiment, et je lâaimais plus que de raison, comme toute jeune fille face Ă son premier amour. Je me voyais traverser le monde Ă ses cĂŽtĂ©s, affronter la vie dâadulte, porter ses enfants et vieillir Ă ses cĂŽtĂ©s. Et Ă cette Ă©poque, je crois que lui aussi partageait cet espoir. Cela semblait si loin dĂ©sormais. La vie nous avait changĂ©s, faisant de mon Ă©poux lâombre de lui-mĂȘme, et de moi, son ombre Ă lui. Faible face Ă lâalcool, Cliff avait sombrĂ© rapidement. Jâavais tout tentĂ© pour le faire dĂ©crocher. Mais sans volontĂ© de sa part, câĂ©tait peine perdue. Et lâeffroyable se passa. Pour un mot de travers il mâoctroya sa premiĂšre gifle, violente et prĂ©mĂ©ditĂ©e. Je pardonnai. Une fois, deux fois. Puis cela devint plus rĂ©gulier. Toujours ce pardon, amoureuse en dĂ©pit de tout, Ă©prise dâune relation toxique, mais dont je ne parvenais pas Ă mâĂ©chapper. La rĂȘveuse enfouie au fond de moi espĂ©rait encore quâun jour les choses reprendraient une tournure normale, que tout redeviendrat « comme avant ». Mais ce nâĂ©tait que des foutaises. Le « comme avant » nâavait aucun sens. Personne ne faisait marche arriĂšre, pas lorsque le vice devenait vital, plus encore que les sentiments. Chaque lendemain, il sâexcusait, et me promettait quâil changerait. Et cela marcha un temps, me laissant entrevoir une issue possible, un avenir plus doux. Mais lorsque son addiction lui fit perdre lâentreprise familiale, mon destin bascula avec le sien. Une chute assez lente pour me laisser le temps dâen admirer les consĂ©quences, mais suffisamment rapide pour que je ne puisse mâagripper Ă rien pour me retenir.
Quelquâun passa la porte de ma chambre, et je sursautai. Un mĂ©decin sâapprocha de moi. Je reconnus le visage hĂąlĂ© de ma sauveuse. Un sourire tendre sur des joues marquĂ©es par le temps, elle se prĂ©senta :
â Madame Cooper, bonjour. Je suis le Docteur Sanchez.
â Bonjour, dis-je. Et merciâŠ
Elle saisit le calepin mis Ă jour quelques minutes plus tĂŽt par lâinfirmiĂšre, et le lut attentivement. Elle le referma dâun coup, et le rangea sous sa manche, mâobservant longuement.
â Bon. Commençons par le dĂ©but. Vous souvenez-vous de votre arrivĂ©e dans mon service, ce matin ?
Je niais.
â Bien. Je vais vous lâexpliquer, donc. Le service des urgences a reçu un appel des pompiers. Une jeune femme avait dĂ©valĂ© lâescalier de sa maison. Elle Ă©tait inconsciente.
Ma mĂąchoire se serrait.
â Lâhomme ayant appelĂ©, votre mari, a parlĂ© dâun accident.
Je ne dis rien. Que pouvais-je ajouter ? Mettre un nom sur ce qui se tramait ? Il faudrait ensuite que je tĂ©moigne devant la police, et je ne mâen sentais pas la force. Autant me jeter dans une fosse aux lions. OĂč que jâaille, Cliff me retrouverait. Et tĂŽt ou tard, il me ferait payer mes paroles.
â Madame Cooper, nous savons toutes les deux quâil ne sâagit pas dâune vulgaire chute. Il suffit de reprendre votre dossier mĂ©dical⊠personne nâest maladroit au point dâaccumuler autant « dâaccidents ».
â OĂč est mon mari ? la coupai-je.
â Il nâa pas souhaitĂ© venir dans lâambulance. Je pense quâil cherchait Ă se protĂ©ger⊠vu les circonstances.
Je ne répondis rien. Le docteur poursuivit.
â Vous avez eu de la chance, si je peux me permettre. Quelques cĂŽtes fĂȘlĂ©es, un poignet cassĂ©, le reste nâĂ©tant que des hĂ©matomes et quelques plaies superficielles. Cela aurait pu ĂȘtre bien pire.
Elle plongea ses iris noirs vers moi, attendant un geste de ma part, un mot qui traduirait une demande dâaide de ma part. Mais je ne fis rien. Je lus la dĂ©ception sur son visage durant quelques secondes.
â Madame Cooper, je sais que vous avez refusĂ© lâoffre de lâassistante sociale⊠Jâaurais peut-ĂȘtre une solution qui vous conviendrait mieux, vu lâurgence que reprĂ©sente votre situation.
Je détournai le regard, désabusée.
â Une solution ? lĂąchai-je, amĂšre.
Le docteur approuva de la tĂȘte.
â Seriez-vous prĂȘte Ă lâentendre ?
â Dites toujours. Dans tous les cas, si je rentre chez moi, vous savez ce qui se passera. Dans le meilleur des cas, lâĂ©chĂ©ance sera simplement repoussĂ©e. Mais tĂŽt ou tard, vous nâaurez plus besoin de mâaiderâŠ
Ma remarque fit mouche, une fois de plus. Je ne mâen sentais pas dĂ©solĂ©e. Je nâavais plus la force de prĂ©tendre que tout allait bien. JâĂ©tais coincĂ©e.
â Bien. Je vais contacter la personne qui gĂšre cet endroit. Il me semble quâil lui reste une place.
â Un centre dâaccueil ?
â Un cadre familial.
Je ne comprenais pas oĂč elle voulait en venir, mais quâavais-je Ă perdre ? Le temps passĂ© en sa compagnie Ă©quivalait Ă du temps en moins passĂ© avec Cliff. LâhĂŽpital devenait un refuge oĂč, le temps de quelques examens, on me promettait le seul endroit oĂč je ne risquais plus rien. Je respirai, doucement, calmement. Le docteur me sourit poliment et quitta la piĂšce en pianotant son bipeur.
CHAPITRE 2
Lorsque la porte de la petite chambre se rouvrit, un jeune homme au pas dynamique franchit le seuil. Les cheveux chĂątains coupĂ©s courts surplombĂ©s dâun Ă©pi naturel, des traits fins, un nez lĂ©gĂšrement retroussĂ©, il arborait une tenue verte, signe quâil sâagissait dâun dâinfirmier. Le sourire en coin, il ne semblait pas le moins du monde apitoyĂ© sur mon sort. Pourtant, les bleus et les plaies, clairement visibles sur la blancheur naturelle de ma peau, ne laissaient aucune place au doute. Il avait sous le bras le dossier emportĂ© par le mĂ©decin. Il le lut briĂšvement.
â Bonjour⊠Amy. Amy Cooper.
Il savait donc lire. Fantastique. Lâinfirmier releva ses prunelles sombres vers moi, il rejoignit la chaise juxtaposĂ©e Ă mon lit.
â Salut, je suis Zach Widmore.
Lâintonation dĂ©sinvolte de sa voix mâĂ©tonnait. Bien que jâapprĂ©ciai de ne pas ĂȘtre regardĂ©e avec pitiĂ©, le contraste entre son attitude dĂ©contractĂ©e et la gravitĂ© de la situation me dĂ©stabilisait. Trouvait-il cela amusant ?
â Comme vous pouvez le voir, je ne suis ici quâun humble infirmier, mais je ne viens pas pour vos soins. Le Docteur Sanchez mâa parlĂ© de votre cas.
â De mon cas, rĂ©pĂ©tai-je, vexĂ©e par le peu de considĂ©ration dont ces mots faisaient preuve.
Mon interlocuteur approuva dâun hochement de tĂȘte.
â Oui, Amy, votre cas, votre situation si le terme vous paraĂźt plus⊠humain. Bref. Jâai peut-ĂȘtre une solution qui vous permettrait de vous mettre Ă lâabri dĂšs votre sortie de lâhĂŽpital.
â Vous cachez donc une baguette magique, Zach ? Le piquai-je, sans illusion aucune.
Ma remarque engendra un sourire en coin chez mon interlocuteur. Il en fallait plus pour lui ĂŽter sa bonne humeur.
â Non, jâai mieux que ça. En rĂ©alitĂ©, je suis propriĂ©taire du HP, glissa-t-il Ă©nigmatique.
Il sâinterrompit, et je mâimpatientai.
â Et câest Ă ce moment-lĂ que je suis censĂ©e vous demander ce quâest le « HP » ?
Fier de sa démarche que je trouvai infantilisante, il acquiesça.
â Sâil sâagit de lâabrĂ©viation pour hĂŽpital psychiatrique, oubliez cette idĂ©e, je nâai rien Ă faire dans ce genre dâĂ©tablissementâŠ
â Rien Ă voir, me coupa ce fameux Zach. HP signifie Happiness Palace.
â Happiness Palace, rĂ©pĂ©tai-je, incrĂ©dule. Ăa sonne comme un Parc Disney pour des tĂ©moins de JĂ©hovah⊠PitiĂ©, pas de thĂ©rapie par le rireâŠ
Il accueillit ma rĂ©ponse avec humour. Lorsquâil reprit son sĂ©rieux, il mâapporta plus de prĂ©cisions concernant sa solution miracle en laquelle je ne croyais pas.
â Pour faire simple, jâai eu la chance dâhĂ©riter dâune immense demeure. Et avant dâĂȘtre infirmier ici, ma vie nâavait rien de glorieux⊠inutile de sâĂ©terniser sur le passĂ©. Toujours est-il que jâai souhaitĂ© aider ceux qui en avaient besoin, de la mĂȘme maniĂšre que lâon mâa aidĂ© moi.
â Un infirmier au grand cĆurâŠ
â Je ne sais pas si jâai un grand cĆur, mais vous, Amy, je vous trouve bien acerbe. Je ne peux pas vous en blĂąmer. Nous sommes sept Ă vivre dans cette immense maison. On sâentraide, et on apprend Ă refaire surface, ensemble. Chacun a son propre passĂ©, ses propres douleurs Ă effacer. LâamitiĂ© et le soutien que lâon sâapporte nous permet de sortir des dĂ©combres.
â Ăa semble joli comme rĂȘveâŠ
Zach ne releva pas cette éniÚme remarque.
â Lâune dâentre nous vient de nous laisser, ayant rĂ©ussi Ă reprendre une vie normale, et loin de Black River. Une chambre vient donc de se libĂ©rer. Et vu lâurgence qui est la vĂŽtre, je me permets de vous proposer cette place vacante.
Je restai muette, incertaine.
â Une vie en collectivité⊠?
â Oui. Personne ne connaĂźt lâadresse de la maison hormis les services sociaux et administratifs, le Dr. Sanchez et moi. Vous y serez donc en sĂ©curitĂ©, et par-dessus tout, vous ne serez plus seule.
Soudain, le doute sâempara de moi. Pouvais-je encore espĂ©rer mâen sortir ? NâĂ©tait-ce pas lĂ une Ă©niĂšme dĂ©ception Ă venir ? Je le dĂ©taillai, hĂ©sitante. Il semblait sincĂšre, et il inspirait confiance â si tant Ă©tait que je puisse encore avoir confiance en quelquâun. Il mâĂ©tait recommandĂ© par le mĂ©decin qui mâavait sauvĂ© la vie. Un gage de droiture, donc.
â Pourquoi voudriez-vous mâaider ?
Je ne comprenais pas. Comment une si belle opportunitĂ© avait pu se frayer un chemin jusquâĂ moi ? La vie avait pris lâhabitude de me jouer de sales tours ces derniĂšres annĂ©es. Je craignais quâune telle occasion, bien quâattrayante de prime abord, ne cache quelque chose de dangereux pour ma vie.
â Parce que si je ne le fais pas, qui le fera ?
Sa rĂ©ponse mâinterloqua.
â Vous ne pouvez pas guĂ©rir toute la misĂšre de la planĂšte.
â Non, mais je peux vous aider, vous. Alors, je vous tends une main. Ă vous de voir si vous lâacceptez ou non.
Je dĂ©glutis. Cette proposition tombait comme par magie. Au moment oĂč ma vie me semblait fichue, elle arborait la lumiĂšre dâun miracle. Trop souvent déçue par le destin, je nâosai y croire.
â Il⊠il me suivra. Un jour ou lâautre, il se vengeraâŠ.
â Pas sâil ne sait pas oĂč vous chercher. Dâici lĂ , vous aurez suffisamment repris confiance en la vie pour porter plainte, Amy.
â Câest Ă©trange, vous semblez parler en connaissance de cause.
â Sans doute parce que lâune des nĂŽtres a connu le mĂȘme genre de situation. June.
Il gagna encore plus dâattention de ma part avec ces derniers propos.
â Et cette « June », sâen sort elle ?
â De mieux en mieux. Le temps fait bien les choses, et sâil y a bien un Ă©lĂ©ment qui lâaide plus que tout, câest le soutien que lui confĂšre notre petit groupe dâamis soudĂ©s.
Son regard traduisait dâune franchise Ă toute Ă©preuve. Jâen fus dĂ©concertĂ©e. Le parcours de cette « June » autorisait des espoirs trop longtemps enfouis.
â Je ne peux pas rentrer chez moi. Mais jây ai toutes mes affairesâŠ
â On se chargera de ça plus tard. Faites-nous confiance.
Je ne comprenais pas de quelle maniĂšre il prĂ©voyait dâagir mais son ton ne laissait aucun doute planer. Ses certitudes me persuadaient doucement.
â Je nâai pas dâargent, pas de boulot, pas deâŠ
Il leva une main pour mâinterrompre.
â Comme je vous disais, on est tous passĂ© par lĂ . Il faut commencer par rĂ©apprendre Ă vivre et reprendre confiance. Ensuite on envisagera une recherche dâemploi, et vous ne serez pas seule.
â Mais qui paie pour tout ça ?
â Je prends en charge une partie.
Face à ma mine incrédule, il crut bon de préciser :
â Jâai eu la chance de bĂ©nĂ©ficier rĂ©cemment dâun important hĂ©ritage. Ceux qui travaillent aident aussi en fonction de leurs possibilitĂ©s. On vit comme un groupe, lâintĂ©rĂȘt commun avant le reste.
Jâen restai bouche-bĂ©e. Ătait-ce bien un rĂȘve quâil me vendait ?
â Le Happiness Palace, câest un passage temporaire, le temps que les choses reprennent leur cours normal, le temps que chacun parvienne Ă se sortir de ses problĂšmes, chasse ses vieux dĂ©mons. Le jour oĂč lâon se sent prĂȘt, on reprend son envol.
Je restai mĂ©dusĂ©e. Ce serait mentir que de dire que je nâavais pas envie de tenter le coup. Sâil nâexistait quâune seule chance de trouver une issue meilleure Ă celle qui mâattendait entre les mains de Cliff, jâĂ©tais prĂȘte Ă la saisir. Son argument de poids ? Ne plus ĂȘtre seule. Me sentir en sĂ©curitĂ©. Les bleus et les hĂ©matomes sâeffaceraient avec le temps, mes cĂŽtes se ressouderaient. Mais les traces indĂ©lĂ©biles ancrĂ©es dans ma tĂȘte, dans mon cĆur, dans mon Ăąme, elles, nĂ©cessiteraient bien plus de soins, et surtout, beaucoup dâaide. JâhĂ©sitai, puis murmurai :
â Si jâaccepte, câest quoi la suite ?
Un sourire ravi sâempara du menton carrĂ© de mon interlocuteur.
â DĂ©jĂ , on se tutoie, ce sera plus simple. On est de la mĂȘme gĂ©nĂ©ration, autant Ă©viter de se vieillir mutuellement avec trop de maniĂšres, plaisanta-t-il. Ensuite, tu signes une dĂ©charge pour autoriser ta sortie. Lâunique condition est un rapport dĂ©taillĂ© au docteur Sanchez sur lâĂ©volution de tes blessures, toutes les vingt-quatre heures, pendant trois jours, puis de façon plus espacĂ©e. Câest par simple mesure de sĂ©curitĂ©. Ensuite, dĂšs que je termine mon service, vers dix-sept heures si tout va bien, je tâaccompagne au HP pour te prĂ©senter au groupe. Tu seras dans ton nouveau chez toi.
Tout cela me paraissait surréaliste. Un ange avait-il finalement décidé de conjurer le sort me concernant ?
â En gros, tâes une sorte de mĂšre ThĂ©rĂ©sa ?
Zach explosa de rire et nia dâun geste de la main.
â Non, je nâai rien dâune nonne, et je nâai certainement pas la prĂ©tention de lui arriver Ă la cheville. Jâessaie juste de faire de mon mieux. Si je peux aider, autant le faire non ?
Autant de gĂ©nĂ©rositĂ© impliquait inĂ©vitablement beaucoup de mĂ©fiance. Dans le monde actuel oĂč lâintĂ©rĂȘt individuel primait, il devenait de plus en plus difficile de croire quâun ĂȘtre humain puisse sâavĂ©rer bon envers les autres, dĂ©sintĂ©ressĂ©. Quel autre choix avais-je que de tenter lâaventure ? CâĂ©tait ça, au risque de me faire avoir, ou la mort certaine, sous les coups de mon mari âŠ
â OK, finis-je par chuchoter.
â Parfait ! entonna Zach, visiblement heureux de ma dĂ©cision. Il te reste quelques heures avant quâon parte. Repose-toi. Ton corps en a besoin. Je me charge du reste.
Je le regardai sâĂ©loigner de son pas nonchalant. Son allure sautillante me fit sourire, lorsque mes cĂŽtes me rappelĂšrent aussitĂŽt Ă lâordre. La vie mâoffrait une revanche et je comptais bien la saisir. In-extremis.
CHAPITRE 3
Le Docteur Sanchez me regarda partir, le sourire aux lĂšvres. Dans ses yeux, jâavais lâimpression dâĂȘtre un oisillon prenant son envol. Un oisillon blessĂ©. Cette femme aurait sans doute ma gratitude pour le temps quâil me restait Ă vivre. Le prĂ©nommĂ© Zach me soutenait dâun bras, et, doucement, nous gagnĂąmes lâascenseur de lâhĂŽpital, puis le parking. Il mâaida Ă mâinstaller Ă bord dâune Jeep noire. Durant tout le trajet, il me laissa profiter du silence, comprenant sans doute que je nâĂ©tais pas prĂȘte Ă discuter de la pluie et du beau temps comme si de rien nâĂ©tait. Sage dĂ©cision. Je regardais le paysage dĂ©filer. La petite ville de Black River, Ă lâest de la Pennsylvanie, sa verdure, son square bordĂ© de barriĂšres blanches en bois, sa large riviĂšre oĂč les bateaux de plaisance aimaient flĂąner, ses commerces locaux, ses bĂątiments, tĂ©moins dâune Ă©poque coloniale pourtant loin maintenant, ses rues animĂ©es, ni trop, ni trop peu. Il faisait bon y vivre autrefois. Quand la vie ne mâen demandait pas tant ; pas tant dâefforts pour survivre. Car tel Ă©tait le cas dĂ©sormais. Je mâaccrochais au peu quâil me restait, en essayant tant bien que mal de ne pas sombrer. Parfois, comme ce matin, le poids attachĂ© Ă ma cheville pesait trop lourd et mâentraĂźnait avec lui dans les abysses. Une main tendue mâavait sorti la tĂȘte de lâeau, juste assez longtemps pour que je puisse reprendre un peu dâair avant la prochaine noyade. Mais je savais en mon fort intĂ©rieur, que si prochaine fois il y avait, alors ce serait la derniĂšre.
Lorsque mon nouvel alliĂ© gara le vĂ©hicule le long dâune petite allĂ©e pavĂ©e de pierres grises, je relevai le regard. Face Ă nous, une immense demeure de bois blanc trĂŽnait en maĂźtresse des lieux, entourĂ©e de peupliers et de saules pleureurs. Ses larges fenĂȘtres donnaient directement sur la riviĂšre, et en me retournant, je dĂ©couvris mĂȘme un petit ponton sâavancer au-dessus de lâeau. Je restai bouche bĂ©e. Certes, il fallait un immense bĂątiment pour loger autant de personnes, mais le constater de visu Ă©tait autre chose.
â Bienvenue chez toi, me glissa Zach, visiblement amusĂ© par ma rĂ©action.
Jâouvris la portiĂšre en grimaçant, mes cĂŽtes me rappelaient quâelles nâallaient pas bien. Non sans mal, je rejoignis le sol et mon chauffeur se prĂ©cipita pour mâaider.
â Ăvite de forcer si tu ne veux pas revenir faire un sĂ©jour Ă lâhĂŽpital.
Il me guida jusquâĂ la porte dâentrĂ©e. Juste au-dessus, une pancarte en bois brut mâaccueillit : dans une multitude de couleurs acidulĂ©es, les mots « Happiness Palace » Ă©taient sculptĂ©s. Une invitation au bonheur, cela ne se refusait pas. Aucune clĂ© ne fut nĂ©cessaire, câĂ©tait ouvert. Une certaine apprĂ©hension mâemplit. Jâallais devoir intĂ©grer un groupe dĂ©jĂ constituĂ©, et bien que je fusse dâordinaire avenante, mon Ă©tat nâallait pas me faciliter la tĂąche. JâespĂ©rais surtout quâils comprendraient mon besoin impĂ©rieux de mâisoler, et quâils ne se montreraient pas trop envahissants pour ce qui Ă©tait de ma vie privĂ©e. Je nâĂ©tais plus en mesure dâaccorder facilement ma confiance, et encore moins de me lier dâamitiĂ©. Il me faudrait beaucoup de temps. VoilĂ lâunique remĂšde qui mâaiderait. Jâinspirai profondĂ©ment.
Nous entrĂąmes dans une immense cuisine, oĂč une table infiniment longue occupait lâespace. Au fond, quelques plans de travail en carreaux de cĂ©ramique colorĂ©s, un Ă©vier double, un large frigo chromĂ©, un congĂ©lateur tout aussi imposant, un piano de cuisson, un micro-ondes et quelques autres petits appareils.
â Câest le grand luxe, murmurai-je face Ă cette premiĂšre piĂšce.
â Disons quâon a tout ce quâil faut, oui.
Il contemplait lui aussi ses acquis, pas peu fier. Je ne savais rien de lui, hormis le fait quâil en avait bavĂ© pour en arriver lĂ , selon ses propres dires.
â Ne bouge pas, me glissa-t-il, tandis que je mâasseyais pĂ©niblement dans une chaise en bout de table.
Je lâentendis hurler depuis la piĂšce voisine.
â AllĂŽ ! RĂ©union !
Un frisson me parcourut. Nous y Ă©tions. Jâallais rencontrer mes futurs colocataires.
Zach revint à la cuisine, un large sourire enfantin hissé haut. Bras croisés, il attendit quelques secondes et un vacarme sourd de bois craquant résonna dans la maison. Un escalier. Plusieurs personnes.
â Tous ne sont pas lĂ , mâindiqua Zach, mais on va dĂ©jĂ te prĂ©senter Ă la plus grande partie dâentre eux.
Une jeune femme passa la porte de la cuisine, intriguĂ©e par ma prĂ©sence. Elle portait les cheveux noirs au carrĂ©, les traits de son visage indiquant des racines asiatiques. Une jolie fille, svelte et dynamique, dâenviron mon Ăąge, je prĂ©sumais. Elle prit place sur lâune des chaises de droites. BientĂŽt, deux garçons nous rejoignirent, un grand maigrichon blond avec des Ă©lastiques un peu partout dans sa tignasse bouclĂ©e, lâair hagard, et un plus petit, plus trapu et brun. Un sportif, sans doute. Tous deux sâinstallĂšrent sur la gauche, interrogeant le propriĂ©taire du regard. Enfin, une autre fille dĂ©barqua : une longue chevelure flamboyante, sauvage et bouclĂ©e, son teint de porcelaine Ă©tait parsemĂ© de taches de rousseur qui lui confĂ©raient un air tendre. Elle me sourit, incrĂ©dule, et sâassit prĂšs de sa colocataire brune.
â Bien, lança Zach, debout en face de moi, Ă lâautre bout de la table.
Il frappa dans ses mains pour attirer notre attention.
â Il ne manque que Marcus, il travaille Ă cette heure, je crois, glissa-t-il en observant briĂšvement sa montre. Laissez-moi vous prĂ©senter Amy, qui va nous rejoindre au HP.
Tous Ă©changĂšrent un regard enjouĂ© mais surpris. Zach nâavait donc pas prĂ©parĂ© le terrain. JâĂ©tais la nouveautĂ© de derniĂšre minute. Youpi. Moi qui dĂ©testais me retrouver au centre de lâattention, câĂ©tait ratĂ© pour le coup.
â Bonjour, osai-je, la voix fĂ©brile.
Je tentai un sourire mais le stress le rendit incertain.
â Salut, me lança alors la jolie brune, dâun ton Ă©nergique. Bienvenue chez toi, Amy. Je mâappelle Soko.
Jâacquiesçai de la tĂȘte, touchĂ©e par son accueil chaleureux. Mon visage marquĂ© par les coups ne fut la cible dâaucun jugement dans son regard, ce qui me permit de me relĂącher un peu.
â Moi câest June, me lança sa voisine, les prunelles emplies de curiositĂ©.
â Salut, rĂ©pondis-je poliment.
Le grand blond se présenta à son tour :
â Je suis Dennis, bienvenue parmi nous, Amy.
â Merci.
Le petit brun intervint :
â Et moi, câest Nate.
Je hochai la tĂȘte, tentant de retenir chaque prĂ©nom prononcĂ© et le visage qui sây associait, mais rien ne garantissait que jây parvienne. Bien trop Ă©puisĂ©e, et encore sous le choc de la situation, lâĂ©tourdie que jâĂ©tais aurait sans doute tout oubliĂ© demain.
Zach reprit finalement la parole, captant aussitĂŽt lâattention du petit groupe.
â Amy sort tout juste de lâhĂŽpital, elle a besoin de repos. Ce serait sympa de lui laisser un peu de temps pour reprendre des forces et dĂ©couvrir la maison avant de lâaccabler de questions.
â Tu peux compter sur nous, lui rĂ©pondit Soko avec un clin dâĆil. Je vais aller prĂ©parer ta chambre.
Le regard quâelle mâoffrit aurait pu ĂȘtre celui dâune amie de longue date. Sa gentillesse me surprit, mais son sourire ne mentait pas. JâapprĂ©ciai le geste et la remerciai.
â Super, poursuivit Zach. Comme ça tu seras libre de te reposer un peu et faire comme bon te semble. On te fera visiter les lieux quand tu te sentiras mieux, et on tâexpliquera les grandes lignes de notre fonctionnement. Il y a quelques rĂšgles de base, câest essentiel pour que la vie de groupe se passe de la meilleure maniĂšre possible.
â Oui, jâimagine, soufflai-je, dĂ©jĂ lointaine.
â Allez, viens, mâappela Soko, je vais te montrer ta chambre.
Je me relevai pĂ©niblement, et Zach accourut pour me soutenir. JâapprĂ©ciai le fait quâil nâait pas Ă©talĂ© les dĂ©tails de ma situation aux yeux de tous. CâĂ©tait trop tĂŽt, et moi-mĂȘme, je ne savais pas comment aborder la chose. Soko parut surprise du fait que je ne puisse me mouvoir seule mais ne posa aucune question. Nous traversĂąmes briĂšvement un gigantesque salon ou trois canapĂ©s et deux fauteuils entouraient un Ă©cran de tĂ©lĂ©. Un billard trĂŽnait un peu plus loin. Le bois Ă©tait de mise, jusquâaux poutres du plafond, un style rustique et chaleureux qui correspondait parfaitement aux lieux. Une marche, puis une autre, il sembla sâĂ©couler une Ă©ternitĂ© avant que je nâen voie le bout tant mon corps me pesait, douloureux et vidĂ© de ses forces. Un long couloir en L nous attendait, et mes nouveaux amis me dirigĂšrent vers la troisiĂšme porte, tout au bout de la premiĂšre allĂ©e. Je pĂ©nĂ©trai au sein dâune chambre toute simple, baignant dans une harmonie de beige et de blanc doucement rĂ©chauffĂ©e par le soleil couchant qui donnait depuis la fenĂȘtre. Surprise, je dĂ©couvris la magnifique vue sur la riviĂšre et le petit ponton de bois. Un immense lit et deux petits chevets en chĂȘne, fidĂšles Ă lâesprit brut de la demeure.
â Câest parfait, dĂ©clarai-je, gagnĂ©e par lâĂ©motion.
Soko se chargea de trouver des taies dâoreillers, puis elle et Zach mâobservĂšrent, aux petits soins.
â Si tu as besoin de quoi que ce soit, il y a toujours quelquâun dans la maison, me glissa le propriĂ©taire.
â Ma chambre est juste sur ta gauche, ajouta Soko, nâhĂ©site surtout pas. Au dĂ©but, câest assez Ă©trange de se retrouver ici. Mais on sây fait vite. Et crois-moi, on sây sent bien !
Je souris face à sa remarque. Je perçus sa volonté de me changer les idées, et cette attention me toucha beaucoup.
â Merci. Merci pour tout ça.
â Mais de rien, me rĂ©pondit Zach. On te laisse. Rejoins-nous quand tu le souhaites. Si tu as faim, on a ce quâil faut en bas. Avec tes cĂŽtes, les escaliers ne sont pas conseillĂ©s, mais tu demandes et on viendra tâaider. Câest comme ça que tout fonctionne ici, tu verras. Tu as une salle de bain juste lĂ .
Jâobservai la direction montrĂ©e par son index et dĂ©couvrais une salle dâeau attenante, du grand luxe !
â Bien, câest notĂ©, murmurai-je, encore sous le coup de toutes ces nouveautĂ©s.
Mes deux amis quittĂšrent la piĂšce et refermĂšrent la porte derriĂšre eux, tandis que je mâapprochai de la fenĂȘtre, observant les derniĂšres lueurs orangĂ©es qui caressaient lâĂ©tendue cĂ©leste. CâĂ©tait Ă©trange comme tout pouvait basculer en quelques heures. Je me tenais lĂ , juste devant cette fenĂȘtre, et tout ce que je souhaitais, câĂ©tait rejoindre lâĂ©pais matelas pour profiter dâun repos nĂ©cessaire. Plus de saut en vue. Plus la force de toute façon. La nuit portait conseil. Et bien quâil fĂ»t risquĂ© de croire en un bref espoir, je mây autorisai, juste une ultime fois, sachant pertinemment quâil sâagirait-lĂ de ma derniĂšre chance. Je me devais de la saisir, ne serait-ce que par Ă©gard pour ces anges gardiens tombĂ©s du ciel. Je le leur devais.


